X

Category: Films Comments: 2 comments

Toi aussi, apprend les couleurs avec le X (2022) de Ti West. D’abord le rose, celui bonbon des chairs intimes d’une poignée de pornstars parties décroiser les jambes dans le Texas profond. Ensuite le rouge écarlate, celui qui roule de leurs plaies créées par un couple de petits vieux que Pete Walker n’aurait pas renié. Et puis ce noir de la mort qui finit toujours par suivre, ce jais profond d’une bande grindhouse dans l’esprit sans jamais en faire trop, monstre d’équilibre parvenant tout à la fois à faire rire, exciter, donner un petit coup de flippe et même nous refiler un vilain bourdon.

 

 

 

Et pour que je le dise, c’est que ça doit être vrai. Non pas que seule la vérité s’échappe de ma petite bouche – même si elle en s’écoule plus souvent que celle des autres, c’est bien connu – mais vu que je ne me suis jamais agenouillé devant un autel dédié à Ti West, que j’ai toujours regardé avec une certaine suspicion, cette bienveillance subite n’est due qu’à la qualité réelle de sa dernière livraison. Notez que je n’ai jamais véritablement haï le bonhomme, arrivé pile au bon moment avec ses petites productions portées sur l’ambiance et une certaine lenteur, alors que le genre semblait tout miser sur le remake bruyant et le montage convulsé. Dans toute cette furie du survival pétaradant, le silence de ses The Roost et House of the Devil nous crevait les tympans. Des bons films, même s’il fallait aussi leur reconnaître des qualités d’anxiolytique. On s’y emmerdait un peu quoi, même si on reconnaissait au wicki wicki Ti Ti West un certain talent formel. Puis je me fâchai très vite avec, au détour d’un V/H/S de sinistre mémoire où il se fit le signataire d’un sketch particulièrement naze. A sa décharge, aucun des membres de ce que l’on voyait alors comme la nouvelle vague de l’horreur indé n’avait fait des étincelles dans ce gros ratage et faux hommage aux cassettes d’antan… Après, on perd sa trace dans la crypte. Oh, mon radar a bien fait bip au passage de The Innkeepers et The Sacrament, mais je ne suis pas allé jusqu’à me baisser pour les ramasser. Puis vinrent les années telloche, avec une participation du Titi aux séries Scream, The Exorcist et j’en passe. De quoi travailler, mais aussi un peu se faire oublier du public : personne ne fait vraiment attention à qui réalise quoi au sein des séries… Le retour, espéré grand, se fera via X, sorti par les très en vogue A24, studio dont sortirent Hérédité, Midsommar et The Lighthouse. Autant dire le cénacle des élus, auquel accède un Ti West dont le nom était auparavant surtout associé à la plus modeste (mais pas moins respectable) maison Glass Eye Pix. L’addition de West et A24 égale rêve humide pour hipsters branchés frissons intello, autant le dire. Mais précisons aussi que les jobards n’ont pas forcément tort de trembler d’envie : West, on l’a dit, peut savoir y faire, et A24 a tout de même distribué et produit le meilleur film de la décennie écoulée, j’ai nommé Under the Silver Lake. Et puis, plus simplement et franchement, X est un vrai bon film.

 

 

Fidèle à sa manie de ne pas trop en faire, West opte pour un pitch à la simplicité toute seventies. Et pour cause, l’intrigue prend place en 1979, dans un bayou du Texas qu’une équipe de pornocrates loue pour y tourner en secret du cul fermier, vague histoire de femmes des champs rejointes par un afro-américain bien monté. Mais cette débauche soudaine a des effets sur Pearl, grabataire des lieux sentant une seconde jeunesse la consumer lentement. Les résultats de ces envies retrouvées se finiront dans le sang et les larmes, entre autres liquides voués à dégouliner d’un film tout de même nommé en fonction du système de classification. Manière pour le copain Ti de nous susurrer que son dernier méfait donne dans le X-rated. Et le bougre ne ment pas, la première moitié du film se collant aux culottes abandonnées de ces dames, réunies dans les granges et les pavillons crasseux d’une fermette embourbée dans une mare aux alligators, où l’on suce, se fait pénétrer, hurle de plaisir et mordille les oreillers. De la fesse pour l’exploitation, oui, mais aussi pour décrire une clique bien croquée, définie en fonction de son rapport au Dieu Cul. Maxine (Mia Goth, le Suspiria neuf), bonne petite sudiste, ne voit ainsi la galipette que comme le chemin le plus court, mais pas le moins plaisant, vers la célébrité tant désirée, tandis que sa co-star Bobby-Lynne (Brittany Snow, le Prom Night de 2008) prend sa carrière avec légèreté, car il sera encore temps de réfléchir à son avenir une fois venue au bout de l’amusement et du plaisir. Ancien soldat du Vietnam, la queue d’ébène en chef qu’est Jackson (Kid Cudi, auparavant musicien) profite de la vie que le conflit lui a laissée, tandis que le Texan Wayne (Martin Henderson, premier rôle d’un Torque devenu culte pour qui les aime bien crétins) observe d’un coin de plateau, avec le sourire du voyeur heureux et du producteur certain de s’en mettre plein les poches pendant que sa nana Maxine se remplit la bouche… et le reste. Enfin, le jeune metteur en scène RJ (Owen Campbell, le Depraved de 2019) se persuade qu’il tourne plus qu’un kinky movie mais bien une œuvre d’art digne de la Nouvelle Vague, et pleurera sous la douche lorsque sa petite amie Lorraine (Jenna Ortega, le dernier Scream en date et future Mercredi de la nouvelle série sur La Famille Addams) réquisitionnée comme perchiste voudra quitter la fiche technique pour passer à l’écran et goûter aux longueurs de Jackson. Beau casting, beaux personnages, rejoints par un duo de nonagénaires (au moins!), le vieux Howard (Stephen Hure, qu incarnait les affreux dans les Seigneurs des Anneaux) à la mauvaise humeur constante et sa Pearl (Mia Goth again, habile dans les deux rôles), vieille chouette isolée et dont la sanité s’est envolée depuis beau temps.

 

 

La figure la plus intéressante de X, car elle permet à Ti West de dérouler un regard rarement croisé dans le cinéma d’horreur sur la vieillesse. Quelle tristesse que la vie de Pearl, joli brin de fille jadis, frappée durement par les années et ne se reconnaissant plus dans la carcasse fripée devenue sienne, traquant un peu d’amour et de tendresse, quelques contacts physiques, auprès d’un Howard trop vieux pour ces conneries, inquiet que son coeur fatigué ne le lâche et de fait incapable de répondre aux attentes de son épouse. Alors lorsqu’elle croise Maxine et ses coquines et se fait la témoin de leurs ébats trempés dans la sueur, Pearl a le sexe qui la démange, se rapproche de ces messieurs, s’essaie à la séduction, souffre de la dureté du refus… et tue, encore et encore, en tirant Howard dans sa folie. Rien d’inhabituel dans le déroulé, rien de novateur dans l’idée. Tout est dans le point de vue d’un West très à l’aise dans l’épouvante (des meurtres rougis comme dans un vieux Argento, gore franc du crochet avec énucléations et gorges massacrées, apparition stressante d’un saurien en vue aérienne), mais dont on retient surtout la délicatesse des scènes mettant en scène Pearl, dérangeantes car à la fois romantiques et sordides, douces et violentes, réalistes et irréelles. Que X soit l’un des slasher flicks les plus efficaces de récente mémoire n’est qu’accessoire, et que West semble avoir abandonné sa langueur d’antan – sans pour autant épouser un phrasé de punk à chien, bien sûr – tient de l’anecdotique, car l’important est ici la sensibilité d’une petite production parfaitement troussée, capable de quitter les sentiers de son effroi pour rejoindre la misère palpable de vieillards qui ne vivent encore que dans leurs lointains souvenirs, n’ont que des reliques de plaisir auxquelles se raccrocher, et qu’un temps sadique prive des joies charnelles. X ne laisse pas indemne et nous effraie à la seule idée de prendre de l’âge. C’est sans doute là le plus grand effet de cette incroyable rencontre entre ce qui fut jeune et ne l’est plus et ce qui est jeune mais ne sera jamais vieux.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Ti West
  • Scénario: Ti West
  • Production: Kevin Turren, Harrison Kreiss
  • Pays: USA
  • Acteurs: Mia Goth, Martin Henderson, Jenna Ortega, Brittany Snow
  • Année: 2022

2 comments to X

  • Roggy  says:

    J’ai également bien aimé, l’aspect old-school mais sans jamais le prendre de haut ou de manière trop référentielle. Le film fonctionne grâce à sa propre essence et la bonne caractérisation des personnages. Franchement, une bonne surprise.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>