Blood Diner

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Sol à damier, banquettes rouge cerise, vieilles photos de la première Cadillac du patron et des nez tordus des boxeurs du patelin, le bruit d’œufs crépitant dans leur poêle, une vieille odeur de croque-monsieur, un panier avec de longues frites noyées dans le ketchup sur la table… Prenez place sur l’un des tabourets de l’american diner, temple de la becquetance qui goûte « comme à la maison », de la croûte pas fameuse-fameuse mais qui, conjuguée à un décorum festif par nature, vous fait gagner quelques points de bonheur. Jackie Kong, que l’on connaît depuis le creature feature The Being (1983), s’y installe pour le bien de Blood Diner (1987) et épouse les caractéristiques premières de son sujet. Son film sera gras, tout sauf sophistiqué et s’essaie à la bonne humeur constante à travers un second degré qui fait basculer l’horreur dans la bouffonnerie.

 

 

 

L’idée de s’installer au bar, et d’y fixer le regard d’un cuisto obèse en attendant que la pulpeuse serveuse vous amène votre tas de graillons, n’est d’ailleurs pas d’elle mais de Michael Sonye. Michael qui ? Sonye, nom que l’avaleur de VHS huileuses connaît fort bien, soit parce qu’il écrivit le Frozen Scream de 75 et le très divertissant Star Slammer (1987) de Fred Olen Ray, soit parce qu’il traîna son museau devant la caméra pour Nightmare Sisters, The Tomb, Surf Nazis Must Die, Cyclone ou plus tard Deathbed. Un homme à qui les portes des hangars de la Série B étaient grandes ouvertes, pourtant incapable de vendre le script du Blood Dinner qu’il imagina quelques années plus tôt, suite avouée et souhaitée officielle du Blood Feast du cardinal des entrailles H.G. Lewis, et dans lequel on suppose que Fuad Ramses ou un descendant passait du banquet anthropophage à la restauration rapide et cannibale pour cuisiner toujours plus de victimes. Dans le même but probablement : offrir de la viande humaine à une divinité égyptienne, dont la bonne chère signerait le retour. Sauf que tout culte soit le festin sanglant des sixties, personne ne semble en vouloir ou placer un peu d’espoir dans le projet de Sonye. Personne sauf Jackie Kong, qui s’empare du projet pour le faire sien. Le Blood Diner nouveau n’aura plus aucun lien de parenté avec Blood Feast si ce n’est celui de l’adoption, mais il ne touchera pas trop au cours de ses évènements. Le point de départ sera donc la visite à ses petits neveux du dingue Anwar, repéré dans les rues de Los Angeles un hachoir dans une main et la bite dans l’autre. L’oncle ensanglanté sachant fort bien que ses heures sont comptées et que la police de la cité des anges aura tôt fait de lui trouer la bedaine au petit calibre, il remet à George et Michael deux allumettes rattachées à l’ordre secret des Lumériens, secte dédiée à la déesse Shiitar, démoniaque entité dont la dernière visite remonte à cinq millions avant la naissance du petit Jésus. On parle pas de la semaine dernière.

 

 

Les prévisions d’Anwar se réalisent puisque les flics l’exécutent alors qu’il fonçait vers eux en hurlant « Shiitaaaaar » la lame en avant. Vingt années passent, George et Michael sont désormais de grands garçons, pilleurs de tombe ouvrant le cercueil de leur vieux tonton pour extirper sa cervelle de ses restes de carcasse. Passons sur le fait qu’après deux décennies de putréfaction un ciboulot devrait à peu près avoir la consistance d’un tas de poussière ou de jus d’épinards, et que celui du vieil Anwar est toujours d’un beau rose bonbon et dur comme un chou-fleur… Les frérots déglingos récitent quelques formules apprises aux cours du soir pour Lumériens, et voilà que la matière grise se remet à taper la causette. Placé dans un bocal de formol, Anwar peut prendre la tête – c’est de toute façon tout ce qu’il a – des opérations, et pousse ses neveux/esclaves à ouvrir un diner où il leur sera facile de travailler à la résurrection de Shitaar. Car il y a des conditions très précises à réunir pour que l’infernale mégère fasse un come-back : il faut nourrir des jeunes filles de peu de vertu de chats écorchés, découper les mamzelles en question en morceaux, recoller les membres de façon à offrir à Shitaar une envellope nouvelle pour son retour, puis sacrifier une vierge sur un autel lors d’une surboum. Avec le resto comme façade, les frères terribles peuvent faire avaler n’importe quel matou décapité au premier client venu, reste donc à attendre que des cocottes en rut passent le pas de leur porte pour les cueillir. Ca tombe bien, une horde de mamzelles sexuellement très actives s’engraissent chez Michael et George et vont ensuite faire une séance d’aérobique à poil – concept bizarre, mais génial s’il en est – et sont donc toutes réunies sous le même toit, prêtes à se faire massacrer d’un coup d’un seul. Le corps de Shitaar est donc prêt, ne reste plus qu’à trouver la pucelle à lui offrir en tribut.

 

 

Le sérieux sous séquestre et le bon goût jeté là où on ne le retrouvera jamais, Jackie Kong se met aux fourneaux de son Blood Diner pour nous assaisonner une petite Série B à 330 000 dollars, servie après un seulement mois au four, fréquemment présentée comme l’une des plus imbéciles qui soit. C’est vrai que Bernard Pivot n’y toucherait pas même avec des gants pour ouvrier du bâtiment, mais difficile de reprocher à la Queen Kong d’avoir voulu faire risette. D’abord, elle faisait déjà montre d’un second degré bien trempé sur The Being, monster flick qui ne se cachait pas de sa critique acerbe envers la communauté religieuse qu’un cyclope à forme de boudin blanc écharpait. Ensuite, comment prendre au sérieux un concept comme celui touillé par Sonye ? Quelles chances de parvenir à faire flipper les petits jeunes avec une affaire de gargote hachant menu sa clientèle en vue de faire revenir une déesse malsaine ? Même pas la peine d’essayer. Alors Jackie n’essaie pas, ne revoit pas l’oeuvre poisseuse du vieux Lewis et revisite les sketchs les plus absurdes de Benny Hill. Comédie pur jus, Blood Diner s’assure que son audience comprenne dans quel boui-boui elle vient de mettre les pieds en rendant son premier meurtre cartoonesque : George et Michael attaquent un gardien de cimetière d’un coup de pelle à l’arrière du crâne, propulsant ses yeux de leurs orbites comme deux billes roulant d’un sac. Après cela, George balance le corps négligemment comme un vieux chiffon ne pesant pas plus lourd qu’une taie d’oreiller en soie, et l’on devine que le corps en mousse parti hors du décor dut rebondir trois fois avant de s’immobiliser. Jackie Kong n’a pas révisé les grands classiques du gore, elle a étudié à l’Université Acmé auprès du professeur Bugs Bunny.

 

 

Et son gros buffet de se faire file sans fin de gag sanglants, de passages qu’il serait risqué de décrire tant il semble compliqué de faire honneur à leur folie douce. Le tas de méninges parlant Anwar n’a de cesse de traiter ses neveux de cons ou de tapettes, ceux-ci ramènent des nénettes à gros nichons pour les dénuder en cuisine et leur tremper la tête dans la friteuse, avec pour effet premier de donner aux malheureuses une tête en forme de croquette au fromage, boucles d’oreilles toujours attachées. Plus loin, une intrigue parallèle voit l’un des bro s’essayer à une carrière de catcheur et monter sur le ring pour cogner sur le groin d’un certain Jimmy Hitler, biscoto nazillon jurant de plier en deux tout ce qui n’est pas blond aux yeux bleu clair. Un clodo se fait écraser cinq ou six fois par George, se relève toujours en le traitant d’enculé, au grand énervement du conducteur. Celui-ci montre aussi son cul à une femme flic, qui lui balance le cheeseburger qu’elle mangeait dans la raie. Un gros type surnommé Vitamine se met à dégueuler sur les autres clients, sans que cela semble choquer qui que soit. Voilà Blood Diner, écrit à l’encre de crotte de nez, dépositaire d’une frénésie constante (il y a bien quelques passages un peu chiants, mais ils sont portion congrue), culminante lors d’un final où Jackie Kong ne contrôle plus rien, s’ouvre le crâne pour déverser son flot d’absurdité sur la pellicule. Bordel au sein même du plus indescriptible des chaos, la conclusion renvoie le reste d’un film déjà dément au rang de sage épisode de dessin-animé. Lors de la fiesta terminale, des musiciens déguisés en Hitler (c’est une habitude, dites donc) s’excitent sur scène pendant qu’un centurion à la banane façon Elvis – mais en taille XXL – fait mine de se couper la bite avec un couteau de cuisine. Le public se transforme en zombies croqueurs de bidoche, teint verdâtre et yeux révulsés. Shitaar revient bel et bien, avec un vagin denté plaqué sur le ventre, et elle lance des éclairs dans tous les sens, arrachant ici des oreilles, faisant exploser là-bas des caboches. Le zbeul définitif, la pagaille intégrale. Et un petit film, je suis prêt à parier un sac de noix, qui n’aura jamais trouvé son public, parce que trop sanglant pour les amateurs de comédies gentilles (ici, on découpe une meuf dans le sens de la longueur d’un seul coup de hachoir) et bien trop débile pour qui désirait se prendre un frisson. Les seuls satisfaits seront comme souvent les adeptes des petites prods cheesy, qui sauront apprécier le festival de grimaces et de cabotinage ici servi, et ne cracheront pas non plus sur l’acide craché par la Jackie sur les végétariens, tournés au ridicule de par leur volonté de ne mâcher que de la salade… et incapables de se rendre compte qu’ils croquent dans des doigts humains. Pas bien malin, mais vous savez ce qu’on dit : plus c’est Kong, plus c’est bon.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation: Jackie Kong
  • Scénario: Michael Sonye
  • Production: Jackie Kong, Jimmy Maslon
  • Pays: USA
  • Acteurs: Rick Burks, Carl Crew, Roger Dauer, Lisa Elaina
  • Année: 1987

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