Grida dalla palude

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Grida dalla palude. Ou « le cri du marais », comme m’en informe l’ami Google Translate. Puisque c’est l’Italien Lorenzo Lepori que l’on retrouve planqué derrière les roseaux, on se doute que l’affaire aura assez peu en commun avec Les Enfants du Marais, que l’on chantera et dansera peu dans les grenouillères. Bingo ! Fidèle aux thèmes les plus bis qui font sa passion, l’auteur de Notte Nuda et Catacomba remplit les campagnes de viols, de chasses à l’homme et de rites démoniaques !

 

 

Le monde se divise en deux catégories, avec d’un côté les branleurs qui se sont servi du confinement pour se caler dans un coin de couette et n’en sortir que pour retrouver le chemin du frigo, voyant dans cette mini fin du monde l’occasion de feignasser jusqu’à l’aube, de se rouler dans son jus et de s’y complaire. Et puis il y a les autres, ceux qui comme Monsieur Lepori font leurs les règles nouvelles, s’y conforment mais ne s’arrêtent pas pour autant d’agrandir leur filmographie et filent dans la nature, là où il sera aisé de respecter la distanciation sociale pour y shooter du gore rustique. Si vous avez lu de bout en bout le numéro 5 de Black Lagoon Fanzine, dans lequel mon camarade de jeux dangereux Jérôme Ballay arpentait de long en large l’oeuvre du jeune Italien, et alla même jusqu’à s’entretenir avec le bonhomme, vous savez déjà que le sympathique Lorenzo mise largement sur le do it yourself, sue de l’huile de coude et ne se laisse jamais décourager par les plaies habituelles de la Série B ou Z. Manque de budget, pénurie de comédiens, amateurisme, bidouillage d’effets spéciaux rudimentaires sont autant de murs que le bonhomme nourri au cinoche de Bruno Mattei et consorts éclate comme un inarrêtable bulldozer. Je ne fus donc pas désossé par la surprise en découvrant un mail du cousin italien, qui me proposait de voir son nouveau né avant sa sortie officielle tout en me précisant qu’il fut confectionné pour le prix d’une margherita. On s’en doutait un peu. Après un Flesh Contagium qui semblait nous ramener à l’époque des Rats de Manhattan, Grida dalla palude assombrit les débats et mise sur une ambiance lourde et déprimante, capable de faire passer La Liste de Schlinder pour Charlie et la Chocolaterie.

 

 

Prêt à tout et ne reculant jamais devant rien, c’est ses proches que Lepori flagelle. En premier lieu sa propre moitié, Simona Vannelli, ici dans le rôle de la brune Angela, esseulée depuis la perte de sa famille, dans des conditions troubles. C’est rien de le dire, car entre deux pleurs au milieu des restes d’une vie passée, Angela file trois chasseurs sadiques dont le hobby est de kidnapper des femmes, les violer dans leur cabane perdue dans les marais, les relâcher et les traquer. Manhunt, baby. Et pour des résultats sanglants, les salopards scalpant ou arrachant la peau du dos des malheureuses, auquel rien ne sera épargné… Il est donc grand temps qu’Angela vienne leur taper sur les doigts. Consciente que sa seule force ne suffira pas à punir le trio terrible, elle s’en remet à la démonologie, invoquant une sorte de grande faucheuse à visage squelettique… Généralement, les films faits en famille sont l’occasion de s’en payer une bonne tranche, de rire un bon coup en vidant une binouze ou deux au fil d’un creature feature rigolo, où les têtes en latex serviraient de ballon de foot. Pas chez Lepori. Ses vieux comparses Antonio Tentori (scénariste pour Bruno Mattei, Lucio Fulci et Dario Argento, faut-il le rappeler) et Pio Bisanti, son acteur fétiche, il les appelle pour leur faire incarner la lie de l’humanité, des sauvages instruits, qui entre deux bises à leurs enfants vont se claquemurer dans les cabanons, où ils feront resurgir leur violence la plus brute, leurs instincts les plus bas. Sa compagne Vannelli ? Elle apparaît dans Grida dalla palude pour s’y briser, pour se rouler dans les souvenirs d’une famille morte et s’y vider de ses larmes, avant d’aller se perdre dans la sylve trempée dans la pluie, s’y dénuder entièrement et prier quelques sombres divinités.

 

 

Pas de quoi rire, d’autant que Lepori adopte un rythme volontairement lancinant et pâteux, comme si son but premier n’était pas de raconter quelque-chose – au vu de son intrigue, le film aurait pu tenir sur un quart d’heure s’il l’avait voulu – mais d’imprimer un sentiment, une détresse, à l’entendre liée à son mental à l’époque des faits. Les décors sont beaux, et Lorenzo sait comment les mettre en valeur, où poser sa Simona et où planter son objectif. Mais il choisit les heures les plus nuageuses ou pluvieuses pour s’y rendre, opte pour une grisaille tant visuelle que thématique. De même, il se garde bien d’érotiser les séquences, tout sauf rares, voyant Angela se baigner dans une baignoire perdue au milieu de nulle-part ou s’en remettre au paganisme dans une tenue d’Eve, tel un Jess Franco qui aurait décidé d’abandonner romantisme et sensualité pour le plus boueux des marasmes. Autant dire que Grida dalla palude ne plaira pas à tout le monde, et que sa cadence traînante, voire difficile, aura tôt fait de perdre une partie de son audience, qui aura du mal à patienter jusqu’aux ultimes minutes, où les globes oculaires sont sortis de leurs orbites et la carne déchirée. Au fond, Lepori peint un tableau qui lui semble très personnel, auquel on n’accède pas facilement, parcouru de sacrés coups de pinceaux (cette chauve-souris volant vers une Angela nue) et ressemblant finalement à sa belle bande-son, signée par un certain TV Crimes, en vérité l’un des membres du groupe de death metal Fulci : lancinante, douloureuse et dont coule une calme menace. Si vous cherchez à vous coller un cafard de tous les diables, l’accablement paisible du très doom metal Grida dalla palude devrait vous contenter.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Lorenzo Lepori
  • Scénario: Lorenzo Lepori, Antonio Tentori
  • Production: Alex Visani, Lorenzo Lepori, Luca di Silverio
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Simona Vannelli, Lorenzo Lepori, Pio Bisanti, Antonio Tentori
  • Année: 2022

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