Blackenstein (Black Frankenstein)

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Faut savoir rester à la page, et à défaut de garder les yeux ouverts, le fantastique savait ne pas fermer ses oreilles aux sons nouveaux. Ainsi, dans les 70’s, inspiré par le succès grandissant de la soul et des musiques funky, l’épouvante se tannait légèrement et entrait dans l’ère de la blaxploitation. Plutôt avec bonheur : les deux Blacula étaient bien agréables, et Dr Black, Mr Hyde même mieux que ça. Il fallait bien que ça cesse un jour. Enter Blackenstein (ou Black Frankenstein, 1973), parfois considéré comme la pire chose un jour égouttée du roman de Mary Shelley. Ce n’est pas totalement volé, sans être parfaitement véridique.

 

 

Ce n’est pas pour vous raconter ma vie, mais la semaine passée, je me suis fait retirer les dents de sagesse, et je ne le ferais pas toutes les semaines. Pourquoi je vous dis ça ? Parce que j’ai eu la sensation de retourner dans le cabinet de mon arracheur de quenottes à la vision du laboratoire du Dr. Stein (John Hart, l’obligatoire vétéran récupéré par toute production indé des seventies qui se respecte), que l’on nous dit embelli de quelques ustensiles chipés au Frankenstein de James Whale (cela semble improbable, mais sait-on jamais, notre monde regorge de débrouillards) mais qui ressemble toujours autant à une banale salle de chirurgie. Vu que le film y démarre, on comprend sans tarder que notre sélection cinématographique du soir ne croulera pas sous l’or et que son réalisateur, William A. Levey (Monaco Forever et son JCVD efféminé, l’infernal boxon Hellgate, par ailleurs chroniqué en ces pages), était probablement occupé à frotter deux sous l’un contre l’autre dans l’espoir qu’ils lui fassent des petits. Des durillons, c’est tout ce qu’il en aura. Ce dont on se persuade aussi bien vite, c’est que le gars en charge du montage est manchot. Comment expliquer, sinon, ce charcutage insensé, ces plans coupés trop courts, ces plages sonores parfois empilées les unes sur les autres ? Sans doute un revenant du Vietnam auquel on a coupé les mimines. Ce qui lui ferait un point commun avec Eddie, bidasse afro-américaine qui eut le malheur de s’asseoir sur une mine et revint au pays avec une jambe et un bras en moins. Comme c’est trop triste de ne plus pouvoir se blottir dans ses bras musclés, sa copine Winifred, doctoresse de son état, en touche un mot au fameux Dr. Stein, grosse caboche du métier et fier papa d’un sérum capable de réparer les tissus endommagés, qui devrait donc pouvoir recoller des membres à Eddie. Le petit hic, c’est qu’en fonction de l’ADN utilisée, certaines transplantations s’accompagnent d’effets indésirables. Par exemple, un gros moustachu auquel il manquait une guibolle en a récupéré une nouvelle… sur laquelle viennent de pousser des zébrures de tigre. Ca ne s’invente pas. Mais pour Eddie, Stein l’assure, tout se passera on ne peut mieux. L’amputé et Winifred s’installent donc dans le manoir changé en clinique privée du professeur, non sans créer un soupçon de jalousie chez Malcom, valet de chambre et homme à tout faire du château, épris de Winifred et pas pressé de la voir retrouver un Eddie au complet. Alors le sinistre chipote dans les doses de sérum, et une fois rapiécé, le soldat se chope un front d’homme de Néandertal, du poil de bison aux pattes et voit son derme s’argenter. Ca y est, Eddie est Blackensteeeeiiiiin !

 

 

On a failli l’attendre, d’ailleurs, le monstre ne se redressant qu’après 45 ou 50 grosses minutes, de celles qui vous paraissent des heures. La faute à Levey, coupable de les remplir de peu de choses… Cela dit, ce n’est pas parce que la créature se lève que Blackenstein s’enflamme. Oh, il y a de l’action, et elle est plutôt gore puisque le nouvel Eddie se met dans sa tête carrée l’idée qu’il devrait zigouiller du badaud. Alors oui, le voilà chargé d’arracher des bras… mais c’est en ombres chinoises, derrière le secret d’un rideau tiré. Plus loin, il déshabille une femme – la nudité gratos, c’est bon pour les affaires, n’est-ce pas Levey ? – et l’étripe, touillant de la saucisse dans de la sauce madère… mais dans une pénombre nous empêchant de profiter pleinement du spectacle. Le Blackenstein retrouve ses bras, oui, mais ils sont trop petits pour nous foutre une vraie rouste. Il sera d’ailleurs la victime de la seule séquence violente à peu près efficace, lorsque les dobermans lâchés par les flics (depuis quand la police use de clebs dignes de la mafia sicilienne?) viendront le dévorer et répandront ses entrailles sur le sol d’une usine désaffectée. Un final dramatique vu que le pauvre Eddie, déjà démembré par une guerre absurde, tombe désormais à cause d’un domestique envieux. Mais pas le temps de pleurer réellement : Winifred essuie une demi-larme, pose sa tête contre l’épaule du keuf de service – qui a autant l’air d’un enquêteur que j’ai l’air d’un catcheur – et roulez générique ! A l’envers d’ailleurs, le générique, qui tombe du haut de l’écran. Zarbi, mais nous ne sommes plus à ça près.

 

 

Sa réputation de pire Frankenstein Movie, Blackenstein ne la doit cependant ni au look de fer à repasser de son monstre (franchement, ce front ajouté à la couleur acier…) ni à sa mollesse, mais plutôt à l’incapacité qu’a son casting à sonner juste. Winnifred, la pauvre, récite son autodictée les yeux grands ouverts, face à un John Hart dont tout le métier accumulé ne parvient jamais à faire sonner les débats de manière naturelle. Les flics, je l’ai dit, semblent sortir d’une fête foraine. Le vilain Malcolm ne parvient jamais à faire transparaître les ténèbres de son âme, et semble au contraire se foutre de l’histoire comme de son premier slip troué. Mais le summum, le pinacle du non-jeu, c’est Eddie, inexpressif à un point tel qu’il en ferait passer Steven Seagal pour Fabrice Luchini. Ce mec dort sur le plateau et doit balancer ses lignes deux secondes après que son réveil sonne, c’est pas possible autrement. Il se fiait le clou dans le cercueil du film, mais aussi l’élément qui nous pousse à nous accrocher, nous force à nous taper tout le bazar, pour voir jusqu’où le comédien ira dans la paralysie faciale. Quant à l’argument de la blaxploitation, il est ici très accessoire : les personnages sont certes noirs pour la plupart, mais ils seraient des blancos de chez white que ça ne changerait absolument rien au récit. Levey s’en rend compte sur le tard, et insère à la vas-y-comme-j’te-pousse une séquence dans un bar, où un humoriste à la Rudy Ray Moore vanne le public avant qu’une big mama vienne jouer la diva avec son orchestre de saxophones. Une greffe de dernière minute, finalement assez semblable à celle connue par le héros.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: William A. Levey
  • Scénario: Frank R. Saletri
  • Production: Frank R. Saletri
  • Pays: USA
  • Acteurs: Ivory Stone, Joe De Sue, John Hart, Roosevelt Jackson
  • Année: 1973

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