Nightmare Detective

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Un rêve sans étoile est un rêve oublié. Et un cauchemar sans cruel détraqué est un cauchemar perdu. Ce n’est pas Shin’ya Tsukamoto, réalisateur du culte Tetsuo (1989), qui le dit, mais il n’en pense certainement pas moins. En sera témoin son Nightmare Detective de 2006, film de commande plus qu’oeuvre personnelle, ce que l’on ressent parfois dans ces sombres songes…

 

 

 

A peine arrivée à la criminelle, la jeune Keiko, auparavant bien planquée dans des bureaux, doit déjà faire face à une bien étrange vague de suicides, les victimes se poignardant elles-mêmes dans leur sommeil, non sans crier à l’aide. Effectivement suicidaires, ils ont tous une chose en commun : avant de s’endormir et périr par leur propre main, ils auraient appelé un certain 0 (zéro, donc) voulant, selon ses dires, mourir lui aussi. En vérité, le mauvais n’a nullement l’intention de rejoindre sa couchette dans l’au-delà, et se sert des rêves de ses futures victimes comme de sentier pour les rejoindre et les y lacérer, ses attaques se matérialisant alors dans la réalité. Comprenant qu’elle se retrouve avec une enquête hors-norme sur les mains, Keiko s’en remet à Kagenuma, jeune homme connu pour être capable de voyager dans les mondes oniriques des assoupis. Problème : le Japonais n’a pas franchement le moral et se montre très peu motivé à l’idée de plonger dans les tourments d’autrui… Pour forcer le destin, et aussi un peu Kagenuma, Keiko appelle 0 et tombe sous son emprise. Tsukamoto, dont l’univers si particulier est désormais bien connu des amateurs, ouvrant les oreillers pour y fourrer de nouvelles images macabres et perturbantes ? De quoi réjouir ceux qui ont pris pour habitude de s’agenouiller devant Hiruko The Goblin ou Gemini, et si Nightmare Detective fera effectivement parler de lui et récoltera ça et là les bonnes notes, ce ne sera pourtant pas toujours des fans de la première heure du réalisateur, navrés de s’être retrouvés avec une production trop conventionnelle. Pas tant lors du final, beau mélange entre le Dario Argento des débuts et le Clive Barker le plus ténébreux, où une créature écorchée et décharnée s’acharne sur Keiko et Kagenuma avec un couteau dont la lame scintille dans la pénombre ; mais plutôt dans tout ce qui précède.

 

 

Construction effectivement classique pour Nightmare Detective, presque répétitive en un sens, avec les coups de fil de ce mortel 0 et les terribles conséquences, toujours les mêmes. Probablement muni d’un faible budget, Tsukamoto se contente d’une caméra tremblante fonçant encore et encore sur des comédiens effrayés, toujours postés sur ces mêmes pontons de fer, décorum clé du film. Visuellement, c’est assez faible, il faut bien le dire, d’autant que l’auteur cache sa monstruosité, à priori splendide mais malheureusement fort timide. Le gros défaut est néanmoins ailleurs : dans le casting. Si Tsukamoto fait appel à plusieurs acteurs de talent pour tenir les seconds rôles, comme ce bon vieux Ren Osugi (Hana-Bi, Audition, Uzumaki) ou l’alors jeune Masanobu Ando (le psychopathe du premier Battle Royale), il se loupe sur les premiers rôles. Si l’on sait l’androgyne Ryûhei Matsuda très bon lorsqu’il est bien utilisé – et il faut revoir le très bon Tabou pour s’en assurer – il peine ici à donner de la chair à son personnage d’enquêteur des rêves, et ses airs de déprimés et sa posture d’adolescent engourdi par tous les malheurs du monde, venus se nicher sur ses frêles épaules, le rendent agaçant, là où il aurait fallut qu’il soit mystérieux et fascinant. Ce n’est cependant rien par rapport à Hitomi Furuya, alors une demoiselle donnant surtout de la voix, en chanson ou pour des séries animées ou jeux-vidéos, et faisant quasiment ses premiers pas devant la caméra avec Nightmare Detective. Une jolie mamzelle, y a pas à dire, mais qui a oublié son charisme à la maison. Personnage translucide, dont nous ne sommes pas bien sûrs de comprendre les traumas, désagréable avec le reste du monde sans raison apparente : sa Keiko ne marque que par son indigence et finit d’ailleurs par devenir une vulgaire damsel in distress dans le dernier acte, preuve qu’elle ne fut de la partie que pour hurler un bon coup…

 

 

On devine le besoin du script de ne pas s’en remettre à des personnages trop hauts en couleurs, et d’au contraire s’en tenir à des Monsieur et Madame Tout le Monde avalés par leur mélancolie. D’autant que Tsukamoto développe doucement mais sûrement une critique de la vie citadine, décrivant ses protagonistes comme des êtres écrasés par le béton, discours que finit par reprendre 0 lui-même. Mais plus que des héros sinistres, Keiko et Kagenuma semblent faire leur crise d’adolescence ou être témoins de quelque-chose qui les dépasse et dont ils ne semblent jamais à la hauteur. Nightmare Detective n’est pas un mauvais film, et sans doute séduira-t-il ceux qui cherchent quelques plans intéressants (les vingt dernières minutes en ont leur lot) et aiment ces montages ou réalité et onirisme s’enchevêtrent. C’est juste que l’on ne croit jamais à ce sommeil faussement agité, et que l’on ne parvient pas à se laisser aller à cette sombre torpeur.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Shin’Ya Tsukamoto
  • Scénario : Shin’Ya Tsukamoto, Hisakatsu Kuroki
  • Production : Shin’Ya Tsukamoto, Shin’Ichi Kawahara, Yumiko Takebe
  • Titre original : Akumu Tantei
  • Pays : Japon
  • Acteurs : Hitomi Furuya, Ryûhe Matsuda, Ren Osugi, Masanobu Andô
  • Année : 2006

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