Soudain… Les Monstres

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Qui fait de la spéléo dans cette crypte depuis plusieurs années a fini par apprendre que je goûte assez peu à la ville et son hourvari, auxquels je préfère le silence des champs. Renifler du pot d’échappement toute la journée ? Pas bien. Foutre le nez dans une bouse de vache ? Bien. Assister à l’engueulade entre chauffeurs de taxi et Uber ? Pas bien. Passer deux heures accroupi dans les fourrées à mater deux hannetons qui s’enculent ? Bien. Tout ça pour dire que tout comme on avait fait ce détour vers la grenouillère Frogs avec plaisir il y a quelques semaines, on rentre avec le sourire dans l’enclot de Soudain… les Monstres (1976), alias Food of the Gods. Mais alors que l’on avait rien, ou si peu, à reprocher au gros défilé de crapotos du début des seventies, la salade de rats de Bert I. Gordon nous laisse avec un vilain goût dans la bouche…

 

 

Avec un pseudonyme comme Mister Big, toutes les interprétations sont possibles, et le surnom prend sans doute des sens différents s’il est lancé sur le plateau d’un tournage de film porno ou dans les bureaux de ces Messieurs de AIP, société connue pour avoir fait son beurre sur le dos de dizaines et dizaines de monstres au caoutchouc mou et aux antennes en carton. Seconde option pour Bert I. Gordon évidemment, ce qui ne veut pas nécessairement dire que le bonhomme avait un zob de musaraigne bien sûr. Son patronyme, il l’avait gagné à force de se laisser embaucher sur ces cauchemars d’urbanistes faits films qu’étaient King Dinosaur, Beginning of the End, Earth vs The Spider et autres The Amazing Colossal Man, où iguane mastoc, sauterelles maousses, mygales taille XXL et chauve chaussant du 87 se relayaient pour mettre le dawa. Parfois sur des continents perdus, souvent en plein centre-ville, parce qu’il est plus marrant d’aplatir kiosque et tramways que de renverser quelques pistachiers ou secouer du buisson, même préhistorique. Bref, Gordon voyait la vie en grand, et même s’il était déjà perçu dans les années 50 comme une version low cost de Ray Harryhausen, l’expérience accumulée en lâchant ses titans sur des métropoles mal préparées faisait de lui l’homme de la situation pour une AIP connue pour compter ses sous et alors occupée à produire une adaptation de la nouvelle de H.G. Wells, The Food of the Gods and How It Came to Earth. Autant engager quelqu’un connaissant son affaire et capable de mener à bien le projet sans fâcher la banque. Soudain… les Monstres, le vieux Bert fait d’ailleurs plus que le façonner à la va-vite, puisqu’il le réalise, le produit, se charge comme de coutume des trucages et l’écrit, non sans vexer quelques fans de Wells, mécontents de découvrir que le cinéaste n’adapte pas le bouquin dans son intégralité et préfère n’en retenir qu’une petite partie. Le bon vieux concept du film « librement adapté de » frappait toujours fort à l’époque, et nombreux étaient les auteurs trahis par des studios donnant dans la Série B, forcés de tailler dans des récits trop épiques pour les ramener à la faisabilité. Les fervents du romancier s’en outreront justement, les autres feront comme toujours et s’en foutront, voyant cette nouvelle entrée dans l’épouvante écologique pour ce qu’elle est. Soit un film d’horreur misant tout sur sa grosse ménagerie et partant en ligne droite, quitte à récolter les jugements les plus durs de la critique, qui n’hésite pas à cogner à poing serré sur un script il est vrai un peu limite.

 

 

On devine en effet fort aisément que si Gordon a accepté de retrouver ses grosses bestioles, c’était pour jouer avec et les envoyer sur le bon peuple, pas pour dénicher dans leurs attaques un quelconque message, qu’il expédie fissa. Après s’être vaguement rappelé les paroles de son père, persuadé que la pollution et le mauvais traitement que l’homme offre à Dame Nature entraînera le courroux de celle-ci, le footballeur américain Morgan (Marjoe Gortner, Starcrash et Mausoleum) prend le ferry avec deux amis aussi sportifs que lui, pour un week-end au vert, voulu reposant avant un match de première importance. Mais sur place, et après que l’un d’eux soit tué par de multiples piqûres de guêpes, ils découvrent une petite ferme pas comme les autres, tenue par Madame Skinner (la vénérable Ida Lupino, Le Voyage de la Peur) et dont les poulets sont de la taille d’un âne. A la grâce de Dieu, à priori : selon l’ancêtre, le petit Jésus à fait sortir une sorte de gros yaourt du sol, qui une fois mélangé à quelques graines fait la parfaite nourriture pour des poussins si énormes qu’un seul suffirait à remplir les stocks de vingt KFC. Vrai qu’il y a de quoi faire le plein de cordons bleu, et le scientifique/homme d’affaires Bensington (Ralph Meeker, ensuite dans Terreur Extraterrestre), accompagné d’une Lorna qui le hait (Pamela Franklin, La Maison des Damnés), est déjà sur l’affaire pour, dit-il, trouver le remède à la fringale et nourrir tous les enfants du globe. Il est surtout pressé de se faire un billet, et ses envies d’éradiquer la faim dans le monde pourrait bien précipiter la fin de ce même monde. Car évidemment, il n’y a pas que les poulets qui se sont nourris de cette mélasse blanchâtre, et la région sera bientôt envahie de grosses guêpes et, surtout, de rats énormes. Expédiées les prémices, au point que Soudain… les Monstres n’est jamais plus qu’un amas de séquences où les coqs picorent du sportif, les vermines déchiquettent du promeneur et les frelons transforment les chasseurs en une pyramide de boursouflures. Un scénario un peu crétin, oui, où Marjoe Gortner semble toujours savoir ce qu’il faut faire sans même avoir besoin d’y réfléchir, où Pamela Franklin lui avoue qu’elle a furieusement envie de baiser avec lui alors que l’on croise plus de souris géantes dans la cabane où ils se terrent qu’à Disneyland, et où ce financier grippe-sou de Bensington continue de ramasser du yoghourt magique (on parie combien que Larry Cohen s’est inspiré de Food of the Gods pour son The Stuff?) alors qu’une armada de campagnols lui foncent dessus.

 

 

Un peu crétin, Soudain… les Monstres l’est plutôt deux fois qu’une, mais cela semble assumé. Les personnages sont vidés de toute substance ou très peu dessinés (Belinda Balaski, future grande amie de Joe Dante, est une femme enceinte… et c’est presque tout) parce que le père Gordon ne veut pas dévier de l’essentiel : ses animaux géants. Là, deux choix s’offrent au spectateur. Il peut ainsi prendre le film comme une estimable production et s’outrer du caractère archaïque des effets spéciaux, faits de grosses têtes pas très expressives de souris et volaille, et plus grave de guêpes volantes maladroitement incrustées à l’écran, trop sombres et surtout translucides. Du lot, seuls quelques plans mélangeant miniatures autour desquelles gigotent de véritables rats et les comédiens, dès lors rétrécis, fonctionnent, et Food of the Gods était déjà raillé à sa sortie pour sa technique vieille de vingt ans. Mais le spectateur peut aussi se montrer clément et reconnaître que tout ce remue-ménage a le mérite de filer en ligne droite sans jamais se retourner, et qu’il est donc difficile de s’emmerder face à cette ininterrompue attaque de rongeurs, plus brutale que ce que l’on aurait pensé de la part d’un faiseur de B-Movies des années 50. Gordon s’essaie même au gore lors de quelques scènes, lorsqu’un pauvre hère mâchouillé par les rats se retrouve sans tête, ou que la vieille Ida découvre de gros asticots occupés à lui grignoter le bras. Suffisamment dégueulasse pour être la source de quelques cauchemars. Le problème, c’est que même avec toute la bonne volonté du monde, il est bien difficile de ne pas tiquer face au traitement réservés aux animaux. Car pour se protéger, les héros sortent les pétoires et tirent sur les boules de poils, qui tombent sous l’impact des balles. Le gros de l’audience se persuadera que l’on a bel et bien tiré sur les rats lors du tournage, alors que certaines sources assurent que l’on leur a en fait envoyé de la gouache rouge dans les côtes ou sur la tronche, et qu’une vision de ces passages image par image dissipe tout soupçon de cruauté animalière. J’ai fais le test et il n’est pas évident de trancher, certains rats semblant en effet aspergés de peinture, alors que d’autres semblent bel et bien se prendre une bastos, avec morceaux de chair qui s’envolent à l’appui. Effet bien branlé ou scandale, ne comptez pas sur moi pour trancher. N’empêche que tout divertissant soit-il, la seule idée que l’on assiste à l’éradication de dizaines et dizaines de rats pour de vrai empêche de profiter pleinement de Soudain… Les Monstres, devenu trop suspect pour être aimé.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Bert I. Gordon
  • Scénario : Bert I. Gordon
  • Producteur : Bert I. Gordon, Samuel Z. Arkoff
  • Pays : USA
  • Acteurs : Marjoe Gortner, Pamela Franklin, Ralph Meeker, Ida Lupino
  • Année : 1976

6 comments to Soudain… Les Monstres

  • Adrien Vaillant Adrien Vaillant  says:
  • Adrien Vaillant Adrien Vaillant  says:

    Celui-là il ne doit sa bonne réputation et ses compliments qu’au de nom de BIG au générique. Le poulet géant et larves dégueues c’est super, mais ça fait pas un film, et ce qu’on y trouve donne plutôt dans le mauvais côté de la série B: c’est long, chiant, les persos sont cons et les effets de transparences sont nazes.

    En fait le seul truc qu’ils ont soigné c’est les rats. Ouais big dead, Night of the Lepus faisait aussi bien. Et vu comment les scènes d’extermination sont interminables, tu sens une obsession perverse pour le truc. Exactement comme dans la vidéo Exploding Varmints, dont ils parlaient chez Red Letter Media. L’excuse de la gouache tiens autant que celle du réal des Bêtes Féroces Attaquent avec ces soit disant rats mécaniques pour la scène du lance-flammes.

    Clairement le film d’un mec à petite bite.

  • FREUDSTEIN  says:

    Plutôt plaisant pour ma part,rien d’exceptionnel mais plutôt le reflet d’une époque et d’une certaine poésie du cinéma de genre…

  • FREUDSTEIN  says:

    De rien,RIGS!

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