Le Masque de Dijon

Category: Films Comments: 4 comments

Erich Von Stroheim aurait encore pu distribuer des cookies à tous les orphelins du globe et trouver le remède contre la chaude pisse avant tout le monde qu’aux yeux du fantasticophile il ne serait jamais parvenu à décoller son étiquette de sale type de la Série B à suspense. L’Autrichien à la sévérité toute germanique frappe encore de sa mauvaise humeur dans Le Masque de Dijon (1946), disponible dans le coffret jadis sorti par le grizzly Artus Films dans un coffret contenant aussi The Crime of Dr. Crespi, où le peu aimable bonhomme enterrait vivant le fiancée d’une demoiselle convoitée. Amoureux déçu il reste ici, et des sombres tactiques il continue d’employer dans ce petit film du bon Lew Landers (Le Corbeau avec Lugosi et Karloff, The Return of the Vampire toujours avec Bela).

 

 

A ce qu’on raconte « Un sourire ne coûte rien mais rapporte beaucoup. » Allez donc le dire à Diijon (qui en VO prend bien deux I, ne me demandez pas pourquoi), magicien jadis respecté du Tout-Paris, aujourd’hui dans la dèche la plus totale depuis qu’il a décidé de raccrocher le chapeau claque et la baguette cracheuse d’étincelles pour se consacrer à l’étude de l’hypnose. Un projet sur le long terme et joli comme tout, mais qui ne rapporte pas un pesos et force sa pauvre épouse Victoria (Jeanne Bates, rayonnante) à courir après des petits boulots que cette ancienne chanteuse, seulement bonne à donner de la voix, n’obtient jamais. Plutôt que de la remercier de tenter de maintenir leur petite barque à flot, Diijon, comme vous l’imaginez bien incarné par cet apôtre de la gueule de six pieds de long qu’était Von Stroheim, la rabaisse et la ridiculise lorsque celle-ci imagine un petit spectacle de fausse décapitation, avec échafaud truqué et panier judicieusement troué pour attraper une tête pas vraiment coupée. Risible pour Diijon, qui a la tête trop enfoncée dans la discipline du contrôle d’autrui pour voir que à quel point sa femme s’épuise à tenter de lui redonner de sa grandeur. L’ancien prestidigitateur n’est pas qu’infect, il est aussi paranoïaque, et lorsque Victoria retrouve un ancien camarade, le pianiste à belle gueule Tony (William Wright), Diijon s’imagine immédiatement que celui-ci a des vues sur sa Vickie. Et lorsque le magicien accepte de tenter un tour d’hypnose sur la scène que lui offre Tony, parce qu’il faut tout de même payer le loyer ce mois-ci, et que le spectacle est un désastre absolu, l’éternel fâché reporte la faute sur son rival en amour, qui aurait selon lui tout fait pour le saboter et le tourner en ridicule. Après cette colère de trop, Victoria claque la porte de l’appartement familial et promet de ne plus revenir, et pour la récupérer et écarter un Tony dans les bras duquel elle pourrait chercher réconfort, Diijon décide de mettre à profit ses découvertes sur l’hypnose.

 

 

Pas tout à fait un film d’horreur comme on les imagine d’ordinaire, encore moins une pelloche fantastique, The Mask of Diijon avoisine en vérité Le Crime du Dr. Crespi dans sa volonté de miser sur le thriller psychologique, dont le caractère macabre tient autant à une réalisation multipliant les gros plans sur le regard d’un antihéros perdant pied qu’à des décors fréquemment plongés dans la pénombre. Et bien sûr sur la carcasse volontairement haïssable de Stroheim, toujours parfait dans le rôle du type que l’on adore détester. S’il n’a pas la belle grandiloquence d’un Lugosi, le phrasé d’un Price ou le regard d’outre-tombe d’un Karloff, l’ami Erich a pour lui sa moue d’homme brouillé, et l’hostilité naturelle qui s’échappe de lui fait évidemment des merveilles lorsqu’elle est mélangée à la figure du mad magician venu entourlouper du brave homme. Chastes années 40 obligent, pas la peine de s’attendre à grand-chose de la part de ces gros yeux qui font tourner la tête à qui les croise, Diijon utilisant en outre les reflets d’un briquet en or ou argent (du moins on le suppose, le film étant en noir et blanc, les coloris seront laissés à votre préférence) pour pousser un cohabitant désagréable au suicide ou forcer un braqueur à rendre son butin. Pour rire un peu, il retourne aussi le cerveau d’un marchand de journaux, alors persuadé qu’il vend le papier du soir alors que l’on en est encore au petit matin. Du lugubre, mais du vague, du fait pour ne pas choquer trop méchamment la ménagère. Le plus intéressant dans le boulot fait par Landers reste le triangle amoureux entre Diijon, Vickie et Tony, car plus fin que ce que l’on aurait pu attendre d’une production issue du poverty row. Victoria ne tombe ainsi jamais dans les bras du prince charmant Tony, qui même s’il n’attend que ça sait rester à sa place. Crédible et suffisamment bien fait pour que l’on ne prenne jamais en pitié Diijon, certes abandonné de tous, mais qui a finalement bien mérité son triste sort.

 

 

Mention spéciale au final (et attention spoiler), joliment ironique puisque c’est finalement l’invention de Victoria pour sortir son Diijon de la misère qui causera sa perte, telle une revanche prise malgré elle. Après, on reste dans le film noir des 40’s, donc un peu vieillot au regard des codes actuels, et bien que le film plafonne à 70 minutes, il ne faut pas s’y montrer pressé. Certains pourraient reprocher que les œillades écarquillées de Von Stroheim sont plus soporifiques qu’autre-chose, et cela s’entendrait puisque Le Masque de Dijon fait partie de ces films plus beaux lorsque l’on se les remémore que lorsqu’on les scrute. A réserver aux admirateurs d’une époque faite d’hommes masquant leurs visages sous leur veste lorsqu’ils traversent des rues mal éclairées et où les premiers rôles étaient une fois sur deux de braves et candides cantatrices.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Lew Landers
  • Scénario : Griffin Jay, Arthur St. Claire
  • Producteur : Max Alexander, Alfred Stern
  • Pays : USA
  • Acteurs : Erich Von Stroheim, Jeanne Bates, William Wright, Denise Vernac
  • Année : 1943

4 comments to Le Masque de Dijon

  • Jacques  says:

    Euh … Si on se souvient encore aujourd hui de Von Stroheim, ce n est sûrement pas pour des séries B (Z?) mais pour ses mémorables apparitions dans « les disparus de St Agil », « la grande illusion » « Boulevard du crépuscule » et quelques autres. Il était d ailleurs plutôt sympathique dans tous ces grands rôles. Il fût aussi un très grand réalisateur. Tout cela pour dire que lui coller l étiquette de sale type de la série B est vraiment très réducteur …

  • Denis  says:

    J’ai toujours apprécié ce grand acteur.
    Même dans ses rôles de salopard,il me semblait sympathique.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>