Les Secrets de l’Invisible (The Unseen)

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Que se serait-il passé si, plutôt que de succomber aux hécatombes barbares du slasher, la descendance du thriller horrifique à la Psychose avait continué sa trajectoire en misant sur le suspense, une poignée de personnages bien écrits et dont les tourments comptaient plus que les colères sanguinaires ? Paradoxalement, la réponse est apportée par un Danny Steinmann peu commémoré pour ses finesses, son Savage Streets (1984) étant un festival de seins mous et d’agressions sexuelles à la langue pendue tandis que son Vendredi 13, Chapitre 5 : Une Nouvelle Terreur (1985) reste l’un des plus beaux exemples de charcutage bas de plafond. Plus old-school dans l’esprit, The Unseen (ou Les Secrets de l’Invisible, 1980) retrouve les turnes isolées où sont nichés de présentables psychotiques, sourire au visage et saignoir caché dans le dos.

 

 

Attention, Spoilers!!

 

Tant que nous vivrons, nous pleurerons le triste sort réservé à Danny Steinmann, éternel auteur du meilleur épisode de la saga des vendredi maudits, parce que le moins tenu en laisse. Une arrivée dans les parages de Crystal Lake qui sera aussi son ultime méfait. Car après, c’est la valse des projets tués dans l’oeuf, des productions qui s’effondrent, des contrats enterrés. Puis, après un temps passé sans travailler survient le coup de grâce, un accident à vélo, si sévère qu’il empêchera à jamais l’un des plus prometteurs artisans des années 80 de remettre les pieds sur un plateau, centre créatif où on ne voulait bien souvent pas de lui, Steinmann ayant la réputation d’être un auteur à part, ne sachant pas comment s’adresser à son équipe et à ses comédiens. Un monumental gâchis, puis un décès en 2012 à 70 ans, après s’être rappelé au bon souvenir de quelques-uns via une paire de documentaires sur les Friday the 13th, preuve que le bon Danny ne parvint jamais à être autre-chose qu’un rouage parmi d’autres dans la gigantesque machinerie du slasher. Ils valent pourtant mieux que l’oubli, ses rares efforts précédant le coup de colère d’un ambulancier se faisant passer pour Jason Voorhees, parce que malheureux de constater que son niais de fiston s’est fait débiter à la hache pour avoir proposé du chocolat à un irascible coupeur de bois. Alors tout le monde paie, et on ira les tuer jusque dans les chiottes, comme le disait si bien Poutine. Si Savage Streets n’était pas beaucoup plus fin et semblait passer le plus clair de son temps dans les vestiaires, les douches et les chambrées jamais fermées à clé pour y reluquer de la Linda Blair pas timide, The Unseen se fait plus « respectable ». Déjà en sollicitant Barbara Bach, blonde incendiaire certes déjà trempées dans les eaux du bis depuis quelques mois, Madame gagnant sa croûte en faisant la belle entre les alligators et les hommes-saumons de Sergio Martino, mais que le grand public continue de reconnaître comme l’une des conquêtes de l’espion casanova James Bond. Pour lui faire face, on marie deux acteurs estimés, Lelia Goldoni, dame du petit écran rencontrant les envahisseurs sur le grand (L’Invasion des Profanateurs en 78) et Sydney Lassick, professionnel de la grimace douloureuse connu pour avoir croisé le chemin de la pyromane Carrie et avoir incarné l’inoubliable Cheswick dans Vol au-dessus d’un Nid de Coucou. Cela fait toujours plus sérieux qu’une clique d’ados en rut.

 

 

Si le casting se fait prestigieux, les habitudes reste inchangées depuis la belle époque des old dark house. Peut-être pour mieux fuir une relation amoureuse loin d’être au beau fixe, son sportif d’homme étant de plus en plus difficile à supporter depuis qu’il s’est brisé le genou et se voit donc assigné à canapé, la reporter Jennifer (Bach) prend la route avec sa sœur (Karen Lamm) et une amie en direction d’un festival rural qu’elle doit couvrir pour une chaîne télévisée. Mais les lieux étant bondés et les hôtels au grand complet, les trois demoiselles doivent s’en remettre au vieil Ernest (Lassick), gérant d’une ancienne auberge transformée en musée et brave homme proposant aux jeunes femmes son hospitalité. Après tout, il vit seul à l’écart de la ville avec son épouse Virginia (Goldoni), et leur bâtisse est trop vaste pour eux deux. Un peu de compagnie ne fera donc pas de mal. Ce que Ernest omet de préciser, c’est que sa femme ne l’est pas vraiment, celle-ci étant en vérité sa sœur, et que de leur inceste naquit Junior, énorme simplet à la tête dure, que l’on garde à la cave tel un secret honteux, et que l’on nourrit uniquement de volailles, dont les carcasses sont abandonnées à même le sol du cellier. Le secret, Steinmann croit nécessaire lui aussi de le garder, et ne révèle l’identité de cette menace décérébrée que dans son dernier acte, quand bien-même on se doute très tôt dans le récit que Ernest et Virginia ne cachent pas dans leur sous-sol un poulpe mutant ou une fouine préhistorique, mais le classique être difforme né pour humilier sa pauvre famille. Un sujet en vogue à l’époque, et le connaisseur aura quelques flashbacks des beaux Humongous et Hell Night sortis dans les mêmes eaux. La bonne idée de The Unseen, celle sur laquelle Steinmann fonde le gros de son suspense, c’est la présence de grilles un peu partout sur le sol de la maison et par lesquels Junior parvient à circuler d’une pièce à l’autre, échappant un peu à son souterrain. Pas forcément crédible, car l’énorme enfançon portant la couche ne saurait de toute évidence pas faire passer sa lourde ossature à travers ces petites ouvertures, mais seuls ceux d’humeur à chipoter se vexeront de cette insulte à leur intelligence.

 

 

L’important ne se trouve de toute façon jamais dans la présence de ce Junior par ailleurs pas bien méchant, tuant presque les donzelles – car bien sûr, elles doivent mourir – par accident, comme s’il voulait juste jouer avec elle et brisait ses jouets de par sa trop puissante gaucherie. Le coeur de The Unseen, plus que la survie d’une Barbara Bach finalement enfermée avec ce Sinok attachant car jamais en mesure de prendre conscience de ses actes (formidable Stephen Furst sous la peau du gros bébé, à la gestuelle étudiée et crédible), se trouve dans le couple malheureux Ernest/Virginia. Si l’une ne cache pas sa détresse morale, apparaissant courbée, grise et ravalant continuellement le sanglot qu’elle a au bord des lèvres, l’autre semble se convaincre que tout va pour le mieux, blaguant et souriant à tout-va pour maintenir une illusion de bonheur, constamment brisée par les airs de chien battu de Virginia. Alors pour la forcer à sourire, on la bat encore un peu plus, on lui hurle dessus, et on s’efforce à oublier que vit sous le parquet le fruit d’un amour défendu, jadis critiqué par un patriarche lui-même brutal et qu’Ernest dût éliminer pour ne plus recevoir les mêmes coups qu’il distribuera lui-même plus tard. Moins une vraie ordure qu’un petit salaud méprisable, victime de ses instincts et de son manque d’intelligence : s’il invite les jeunes filles, c’est pour profiter de leur compagnie, et dans l’espoir de se rincer l’oeil à l’heure du bain, sans jamais songer ne serait-ce qu’un instant que Junior pourrait s’en mêler et vite faire exploser la petite bulle de savon dans laquelle Ernest s’invente une vie. Alors on répète le même mantra que l’on s’est répété toute sa vie : tout ira bien, personne ne se rendra jamais compte de rien, oublions tout ça. Et pour oublier, il faut se débarrasser des filles, qui en ont déjà trop vu et pourraient ne pas savoir se taire. Après tout, Jennifer est journaliste… Pauvre Barbara Bach d’ailleurs, à laquelle on prête un personnage plus dessiné que la moyenne, fâchée contre son homme dont elle ne sait pas si elle doit garder l’enfant. Steinmann aurait voulu apporter un regard pessimiste sur le couple et la maternité qu’il ne s’y serait pas mieux pris qu’avec The Unseen, où les enfants ne sont jamais vraiment désirés, et s’ils naissent, finissent par se rouler dans la balayure en serrant leur nounours crasseux dans leurs gros bras. Comme quoi le réalisateur, souvent réduit à un doux pervers dont la Série B ne saurait vibrer sans mamelles (et elles sont bien là, d’ailleurs), apporte un peu de neurones et de coeur à un bon petit film à suspense, dans la veine de Psychose 2 ou du trop méconnu Silent Scream, où Barbara Bach est bien jolie, Lelia Goldoni triste comme un lundi de décembre et où Sydney Lassick nous ressort son grand numéro de supplicié de la migraine. Une certaine idée du bonheur, en somme.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Danny Steinmann
  • Scénario : Michael L. Grace
  • Production : Anthony B. Unger
  • Pays : USA
  • Acteurs : Barbara Bach, Sydney Lassick, Lelia Goldoni, Karen Lamm
  • Année : 1980

 

 

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