Une Fille… pour le Diable

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Descendre dans la fournaise pour y pactiser avec le Seigneur des Mouches ne réussit pas à tout le monde, et certains diraient que la Hammer Films y laissa son âme. Une Fille… pour le Diable (1976) est effectivement leur ultime long-métrage horrifique avant de rejoindre son sépulcre, et ce jusqu’à une résurrection mi-figue mi-raisin dans les années 2000. Est-ce à dire que la première partie de l’histoire du studio anglais se termina sur une fausse note ?

 

 

 

Alors que dans les années 60 la machine Hammer semblait rouler toute seule sans même qu’on ait à en changer l’huile, hachant toujours plus de mythes fantastiques pour ensuite les remodeler de la meilleure des manières, voilà que le moteur se grippe dans les années 70, comme si la maison de l’épouvante vénérée par toutes et tous quelques lunes auparavant peinait à garder de sa pertinence. Les tentatives de rajeunir le mythe de Dracula en le faisant tournoyer au-dessus du swinging London ne furent pas du goût de tout le monde, alors que les pourtant très réussis retours à un gothique tanguant vers plus de noirceur et de sensualité (Les Sévices de Dracula, Countess Dracula) avaient du mal à faire oublier les coups de crocs distillés à la fin des années 50 par Christopher Lee. Mais que sont les vampires poussiéreux et les goules à leur service face à quelques sauvageons à salopettes sévissant dans le Texas ou, pire encore, face au Mal personnifié qu’est le diable en personne ? Rosemary’s Baby et L’Exorciste ont fait trembler le public d’une manière nouvelle, l’oppressant face à une menace invisible et pourtant tout autour de lui, que l’on ne saurait vaincre avec trois gousses d’ail et un peu de flotte bénie par Monsieur l’évêque. La Hammer ne souhaitant pas se faire doubler sur sa droite par une gamine qui s’enfonce un crucifix dans l’amande et dégueule de la soupe au pois sur ses beaux draps de lit, il est fort logiquement décidé de voir si Satan a encore un peu de place dans son gouffre infernal pour nos Anglais et si ça lui dirait de faire un nouveau bout de chemin en leur compagnie. Car le cornu du sud est une vieille connaissance, connue au détour des Vierges de Satan (1968), avec le temps devenu un petit classique de la maison marteau. Puisque ce premier essai infernal était inspiré d’un bouquin du pro de l’occulte Dennis Wheatley, c’est en tout logique qu’on retourne dans sa bibliothèque et que l’on en extirpe To the Devil a Daughter, nouvelle que l’on refile au scénariste Christopher Wicking, déjà responsable du script du moyen Blood from the Mummy’s Tomb, et sur d’autres terres que celles de la Hammer de ceux de Cry of the Banshee ou de Double Assassinats dans la Rue Morgue version Herbert Lom. Pas particulièrement fana du matériau d’origine, puis comprenant bien que les moyens limités de ses patrons ne lui permettront pas d’être fidèle au livre et donc de reproduire fidèlement une intrigue située dans les années 50 et trouvant une partie de son background dans la seconde guerre mondiale, Wicking triture à son aise et imagine la lutte que mène un écrivain spécialisé dans l’étude du satanisme à une secte belzébuthienne menée par Christopher Lee, chacun des deux camps tentant de garder près de lui Catherine (Nastassja Kinski), adolescente dont le dix-huitième anniversaire signifiera aussi l’arrivée dans notre monde de l’antéchrist.

 

 

Des dirigeants connaissant leur boulot, un bon scénariste, le grand Lee à l’affiche, la jolie Nastassja accrochée à son bras ; comment Une fille… pour le Diable pourrait bien manquer pied ? Tout simplement en perdant le contrôle de la production, qui tarde un peu trop à se choisir un rôle principal (c’est finalement Richard Widmark qui aura la fève), rabote son budget, ordonne des réécritures, fâchant au passage le pauvre Wicking, et doit en outre subir l’humeur variable d’un Widmark ayant compris que le chaos qu’il trouve sur le tournage vaut bien celui promis par les suppôts de Satan dans le film. Et le comédien de menacer à plusieurs reprises de quitter le projet… Rajouter par-dessus le bordel ambiant une Nastassja pas tout à fait ravie de devoir apparaître nue – et en mode full frontal qui plus est – mais ne trouvant pas le courage d’exprimer sa détresse, et vous obtenez une Série B blasphématoire perçue par tous ses participants comme un petit désastre. Le plus courroucé sera cependant Dennis Wheatley, le romancier trouvant le résultat détestable et bien trop éloigné de ses textes, et c’est tout naturellement qu’il promettra à la Hammer de ne plus jamais l’autoriser à s’adonner à une adaptation de son travail. De quoi jeter un froid, surtout lorsque le public ne suit pas non plus, To the Devil a Daughter peinant à rameuter le bon peuple dans son temple du vice. Injuste pour tout dire, surtout au regard du boulot abattu par le réalisateur Peter Sykes (Les Démons de l’Esprit), arrivé tardivement sur le chantier parce que les décideurs étaient, justement, incapables de se décider sur le cinéaste à embaucher, et dont le travail mérite d’être connu autrement que comme celui par lequel sonna la fin de la Hammer. Belle prestation en effet de l’intéressé, parvenu à éviter le ridicule avec lequel le script flirte par instants. Visiblement incapable de tirer le moindre enseignement des Vierges de Satan, film plus efficace lorsqu’il misait sur l’atmosphère que lorsqu’il succombait à une magie noire de farce et attrapes, la Hammer permet notamment à Christopher Lee d’invoquer des serpents aux bras de ses ennemis. De la sorcellerie bien gentillette plus en phase avec la comédie Le Corbeau avec Price et Karloff qu’avec une production voulue lourde et méchante, car désireuse d’en remonter à The Exorcist.

 

 

Pas de quoi abattre Sykes cependant, qui fait ce qu’il peut avec des passages à effets spéciaux pas très convaincants (la lutte finale, où l’on joue avec la colorimétrie pour un résultat très cheap) mais redouble d’efforts pour poser une ambiance et ménager ses effets. Intelligent, il sème par exemple le doute dans l’introduction, présentant le sataniste Michael Rayner (Lee, donc) comme un bon curé vivant en paix sur une île perdue en Bavière, avec quelques nonnes priant sous des arbres dénudés par l’automne ou en bordure de lac. Et c’est le plus gentiment du monde qu’il autorise la jeune Catherine à s’en aller à Londres pour y voir de la famille, n’oubliant pas de lui glisser un petit cadeau d’anniversaire dans ses bagages. Et l’incertitude quant aux motivations du curé et des siens tient un moment, jusqu’à ce que l’on les découvre en train d’aider une femme à accoucher (« Dans le maximum de douleur possible », soit en lui attachant pieds et poings), et que Sir Lee sourit comme un dément face aux cris que pousse ce que l’on apprendra être une dévote de Satan, venue mettre au monde un fœtus diabolique partageant un lien psychique avec une Catherine dont la cervelle fut tant malaxée par Rayner et compagnie qu’elle en ignore ce qu’elle est vraiment. Le fort d’Une fille… pour le Diable ne se trouve donc jamais dans ses apparitions spectrales ou ces combustion spontanées, tout sauf dérangeantes mais qui ne pèsent pas bien lourd face au blasphème rampant que Christopher Lee déroule progressivement, le regard fixe et le sourire en coin. Au chapitre des clichés marquants, on retiendra donc cette partouze dans un immémorial mausolée, où Lee se dénude (ou plutôt sa doublure, n’allez donc pas croire que vous avez pu voir le fessier du comédien, cette raie n’est pas la sienne!) et pénètre une demoiselle portant un masque d’or, tandis que cela se suce et se caresse dans tous les coins et que Catherine se laisse chevaucher par une statue d’Astaroth, trésorier des enfers, grand-duc des démons, grand prince et visiblement le saint-patron des enculades puisque son icône le montre avec la croix christique enfoncée là où vous pensez bien. Une scène forte, comme celle montrant le fœtus aux airs de diablotins léchouillant le sexe de Catherine avant de s’y engouffrer, un délire qui nous fait comprendre pourquoi la Hammer désira un temps confier la mise en scène à Ken Russel. Sykes ne démérite en tout cas jamais, et tire le meilleur parti possible de l’angélisme de la jeune Kinski, troublante lorsqu’elle s’abandonne aux bacchanales les plus impies et accepte son rôle de mère porteuse de la fin du monde.

 

 

Si le discours se fait plus extrême que jadis, notamment au travers d’un final faussement heureux, la Hammer reste la Hammer et ne sème pas ses vieilles manies. Comme celle d’opposer un Bien tout pur (le romancier incarné par Widmark a beau au départ avancer par strict appât du gain, il n’en devient pas moins au fil du récit un défenseur des portes du paradis) à un Mal absolu, Lee écopant finalement d’un rôle proche de celui de Dracula. Quant à la lutte entre les factions opposées, elle prendra bien sûr place dans des décors gothiques, comme un sous-terrain médiéval transformé en bibliothèque d’ouvrages sacrés, le fameux mausolée où se réunissent les fanatiques, une église où est cachée de terribles secrets ou un vieux manoir où se terre le père de Catherine, pétrifié à l’idée que Rayner vienne lui rendre visite. On ne se plaindra pas, car c’est dans les vieux pots qu’on… Et parce que les sacrilèges visuels distillés par Une Fille… pour le Diable font une formidable épice. Le plat mérite donc la réhabilitation, ainsi que d’être partagé plus largement qu’il ne le fut à sa sortie.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Peter Sykes
  • Scénario : Christopher Wicking
  • Production : Roy Skeggs
  • Titre Original : To The Devil… A Daughter
  • Pays : Grande-Bretagne
  • Acteurs : Richard Widmark, Christopher Lee, Nastassja Kinski, Honor Blackman
  • Année : 1976

4 comments to Une Fille… pour le Diable

  • Grreg  says:

    Une film curieux et mal aimé,mais ton texte donne envie d’y pénétrer,sans jeux de mots,hein.
    Je me laisserai bien happé par la brume hammerienne,une fois de plus ,histoire de me faire une idée plus prescise.
    En plus il viens de sortir dans un beau coffret par chez nous..ma tirelire va encore faire la geule..!

  • Pascal G  says:

    Je l’avais revu il y a quelques temps (via le très beau coffret Tamasa sorti récemment) et je me disais aussi que le film ne méritait pas cet insuccès (relatif cependant si on en croit les intervenants sur le bonus de la galette) et les critiques négatives. Lee y trouve un de ses meilleurs rôles et le film, malgré ses défauts, offre de bons moments subversifs comme il faut. Et puis la jolie Nastassja et sa petite gueule d’ange au regard pervers donne encore plus envie d’y pénétrer (avec jeu de mots 🙂 )

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