Matango

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Dans la catégorie « fallait y penser », les Japonais ont souvent fait fort. En 63, la Toho et Ishiro Honda (père éternel de Godzilla comme chacun sait) unissaient à nouveau leurs forces pour Matango, film de naufragés pas comme les autres où des hommes-champignons profitent du sommeil des marins échoués pour leur rendre visite. C’est pas très spore, tout ça.

 

 

Chacun le sait, il n’est jamais bien bon de prendre la mer lorsque l’on est le protagoniste d’un film ne serait-ce qu’à moitié fantastique. Car ça ne loupe jamais : orages terribles, tempêtes ignobles, découverte d’une île où le temps semble ne plus se déployer, ré-organisation de la vie en groupe, querelles naissantes entre les travailleurs et les voleurs, inévitables jalousies et, argument de vente par excellence, la présence de monstres plus ou moins préhistoriques, mais certainement létaux. Honda ayant déjà donné dans le titan de plusieurs tonnes, il n’ouvre pas l’enclos aux salamandres géantes et aux gorilles de quinze mètres et opte plutôt pour une menace inédite : la girolle assassine. Intriguant par nature, mais la chasse aux champignons est une affaire de patience, il faut savoir soulever les bons feuillages, retourner la bonne souche et arpenter les bonnes forêts. Avant que les morilles ne viennent mettre le bazar, il faudra donc assister à une longue première partie voyant des citadins pour la plupart aisé (riche chef d’entreprise, romancier à succès, starlette de la télé, professeur respecté…) découvrir les joies du bivouac et de l’exploration, avec à la clé la trouvaille d’un navire abandonné, envahi par le fongus, que le scientifique de la troupe soupçonne d’être en ces mers pour y faire des tests nucléaires. Et dans un caisson mal refermé, on découvre le matango, énorme russule que l’on ne se hasarderait pas à faire voisine d’une cuisse de poulet dans notre assiette.

 

 

Matango ne presse donc jamais le pas, et se fait affaire de climat, de préférence pluvieux, isolant ses malheureux sur une plage avalée par le brouillard, les entourant d’une forêt lugubre et de falaises austères. Pas d’animaux, les oiseaux évitant de s’approcher de ce maudit atoll. Pas de fruits, il faudra suçoter quelques racines terreuses. Et les quelques œufs de tortues deviennent ici de l’or, que l’on cache aux autres pour en profiter seul et accumuler des forces qui feront défauts aux camarades. Quant aux minuscules restes de boîtes de thon non-consommées par l’équipage du rafiot abandonné, les plus honnêtes les partagent, les canailles se relèvent de nuit pour festoyer dans l’ombre. Ca se marre donc assez peu, les têtes les plus dures se cognent, les petits pervers retrouvent leurs bas instincts et souhaitent un tête à tête avec les deux seuls membres féminins de la clique. Et surtout, surtout, on évite de manger ces si douteux champignons, qui pourraient bien être la cause du faciès ravagé et gonflé de ces visiteurs nocturnes, boursouflures faites hommes dont on ne sait trop ce qu’elles veulent. Glauque, languissant, misant sur une forme de routine dépressive qu’il gardera jusqu’à sa conclusion, Matango garde ses créatures pour son dernier acte, après que les plus faibles d’esprit aient décidé de mordre dans les cèpes pour calmer leur famine. La métamorphose n’attend pas, et l’on découvre même des cas plus graves, ayant perdu toute leur humanité et fondant sur l’homme pur pour en faire l’un des leurs. Risible ? Cela aurait pu l’être, mais Honda nous conditionne tellement, nous épuise à force de filmer ses affamés allongés sur leur lit à attendre un sauvetage qui ne viendra jamais, que l’apparition de ces monstres très champêtres ne prête jamais à sourire malgré leur statut de tas de latex. Ils foutraient même la trousse à force d’hilarité, l’écho de leurs rires face à la panique rencontrée par leurs victimes effaçant tout le ridicule qui aurait pu naître de leurs gauches apparitions.

 

 

Etrange vision d’horreur que celle de Matango, dont le royaumes de moisissure est paradoxalement plus féerique que le reste de ce continent perdu, car plus coloré, plus scintillant malgré ses êtres difformes se gaussant de leur cruauté. Presque psychédélique en un sens, même s’il ne sera pas nécessaire de couper votre détecteur de fumée, car on ne frôle même pas le stoner movie, les quelques hallucinations causées par les champignons se résumant à des mirages de danseuses étoiles et quelques loupiottes scintillant dans la nuit. On n’en comprend pas moins pourquoi le film de Honda, sans doute l’un de ses plus beaux, a autant marqué son pays, plusieurs mangakas portés sur l’effroi s’y référant (L’Ecole Emportée de Kazuo Umezu contient quelques chapitres similaires à Matango, et l’oeuvre du génie Juni Ito pourrait bien trouver ses racines ici). A raison donc, et on ne comprend que trop bien la nihiliste conclusion de l’histoire (et attention, Spoilers) : comme l’unique survivant du drame, on sent monter l’obsession pour ce coin de terre où règnent les mushroom people, et bien qu’ayant retrouvé la civilisation, le chanceux a laissé son esprit sur cette drôle d’île, et regrette déjà de ne pas avoir succombé aux avances des monstres, persuadé qu’il aurait été plus heureux à leurs côtés que dans un Tokyo à ses yeux plus malveillant.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Ishirô Honda
  • Scénario : Takeshi Kimura
  • Production : Tomoyuki Tanaka
  • Pays : Japon
  • Acteurs : Akira Kubo, Kumi Mizuno, Kenji Sahara, Miki Yashiro
  • Année : 1963

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