Godmonster of Indian Flats

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A force d’hommes-champignons, de vautour géant, de Japonaise dont le vagin mute en gueule de crocodile, de requin fantôme ou de bonhomme de pain d’épice tortionnaire, le pèlerin de la Série B pense fort légitimement avoir visité tous les enclos du zoo de l’exploitation. Comme il a tort… Car l’attendra toujours une prairie irradiée ou une antédiluvienne pampa, hantée par une bestiole attendant toujours de rejoindre les encyclopédies des Craignos Monsters. Le spécimen rare du jour sera donc un mouton mutant (nouveau jeu : essayez de le dire dix fois sans vous planter une incisive dans la langue), tiré de Godmonster of Indian Flats (1973), petit budget avec lequel le partisan du film de monstre a pourtant peu de chances d’entrer en communion.

 

 

On s’y attendait, d’ailleurs, à ce que notre biquette infernale ne soit pas tout à fait comme les autres, son procréateur Fredric Hobbs n’ayant lui-même rien à voir avec le tout-venant du fabricant de panique à prix réduit des seventies. Alors qu’une bonne portion de ceux-ci sont de simples et banals Monsieur Tout-Le-Monde ayant un jour décidé que leur maxime préférée serait « du pain, du vin et du bourrin » et enverraient donc fermiers à la gueule en biais et revenant rongés par les asticots dans les pattes des petites jolies occupées à faire bronzette, Hobbs, lui, est un artiste, un vrai. Pro de la sculpture, as de la peinture, par la suite enseignant des beaux arts, celui qui naquit en 1931 en Pennsylvanie et s’est éteint en 2018 en Californie ne s’accrocha pas à une caméra dans le simple but de donner quelques couleurs aux creatures features de sa jeunesse, et plutôt que de moderniser l’approche Corman ou le sens de la démerde – tout relatif, j’en conviens – d’un Ed Wood, Fredric opte pour la vision personnelle et pleine de sens. En découla quatre films étranges et le plus souvent incompris, ou en tout cas pris par la mauvaise corne, les rares Troika, Roseland, Alabama’s Ghost et Godmonster of Indian Flats finissant le plus souvent dans la manne des essais artistico-fantastique, dont le fan ne sait trop quoi faire et hésite encore aujourd’hui à les ranger dans la case « gros nanar bien chiant sur les bords » ou « indescriptible bidule auquel je n’ai rien bité ». Une incompréhension quant au long-métrage dont Hobbs se rendit vite compte, car dès la première séance, et le film n’en aura qu’une demi-douzaine à peine, le public se plaint que les déambulations du bélier difforme sont destinées à une audience intello. Il faut dire que la bête n’est pas tout à fait le centre névralgique de The Secret of Silverdale, script écrit par Hobbs rapidement retitré en un plus commercial Godmonster of Indian Flats sans que cela joue particulièrement en faveur du produit fini, dès lors jamais prit pour ce qu’il est réellement : un drame politique et écologique.

 

 

Nous est ainsi présenté le maire Charles Silverdale (Stuart Lancaster, dont la carrière se termina chez Tim Burton, après un détour par les collines charnues de Russ Meyer), self made man vieillissant ayant reconstruit au milieu de nulle-part une ville à l’ancienne, où l’on roule certes en automobile, mais où les bars reprennent le vieux bois des saloon d’antan, où l’on porte le chapeau comme dans les années 1800 et où les filles agglutinées dans la maison des jouissance semblent sortir du Moulin Rouge. Ambiance western, donc. Autant dire que le petit chef n’est pas un grand progressiste, et que lui et les quelques bouseux constamment avinés et cradingues à son service veillent au grain, gardant un œil suspicieux sur les activités de leur voisin, le Professeur Clemens (E. Kerrigan Prescott, qui croisa des cerveaux-escargots-invisibles dans Fiend Without a Face), dont le technologique laboratoire tranche un peu trop avec les velléités conservatrices du patelin. Mais un problème plus immédiat se présente devant Silverdale : Barnstable, venu au nom d’un richissime financier, vient proposer au maire le rachat de toutes les habitations et des terres environnantes, quelques têtes lointaines et bien pleines n’ignorant pas que les mines de ce désert sans fin pourraient bien cacher de juteux trésors. Pour décrédibiliser Barnstable et s’assurer qu’aucun habitant ne signe sa vilaine paperasse, Silverdale et ses hommes font ainsi croire qu’il aurait tué le chien du shérif, et vont jusqu’à mimer un enterrement pour l’animal (!) avec petit cercueil blanc (!), vide puisque le toutou n’a bien évidemment jamais pris de pruneau dans le museau (!). Un subterfuge qui fonctionne plutôt pas mal, la foule étant à deux doigt de lyncher l’envoyé de la civilisation, et pour enfoncer le clou on va jusqu’à lui mettre sur le dos une tentative de meurtre. En parallèle de ces ridicules complots, Eddie, simple berger, se réveille un matin à côté d’un mouton ayant accouché d’une forme rougeaude et visqueuse, que le savant Clemens identifie comme une forme de vie préhistorique, potentiellement divine et dont la seule existence pourrait expliquer à elle seule tous les mystères du monde. Ca fait beaucoup pour ce qui, à l’écran, ressemble à un plat de cannellonis resté trop longtemps au four, mais qu’importe, avec son assistante Mariposa, Clemens récupère l’énorme embryon et le fait grandir dans son laboratoire. Mais lorsque Barnstable, pourchassé par tous les ripoux de la ville, vient se réfugier dans la blouse blanche du scientifique, le tohu-bohu généré par l’attaque (les adjoints du maire utilise tout de même des espèce de mortiers pour se débarrasser de Barnstable) pousse la brebis, pour le coup très galeuse, à prendre la fuite et distribuer quelques baffes aux humains en train de buller sur son passage.

 

 

Quasiment une pièce rapportée vissée à la va-vite à une intrigue concentrée sur le bras de fer entre Silverdale et Barnstable, la créature ne sort de son caisson de verre qu’après plus d’une heure de métrage, et avant cela le fanatique des chimères impossibles devra souffrir d’un grand nombre de sous-intrigues ayant bien peu de liens avec l’existence d’une super race de chèvres néandertaliennes. Eddie et Mariposa se lancent quelques œillades qui en disent long, Silverdale manigance dans tous les sens, hésite à faire fermer le commerce de la mère maquerelle, Barnstable ne sait plus où donner de la tête au milieu de tous ces dingues se comportant comme si l’électricité venait d’être découverte et le shérif, qui porte son étoile à même son beau marcel blanc, surveille tout ce beau monde de la déchetterie où il s’est installé. Cela laisse fatalement peu de place aux sautes d’humeur de la bébête, qui non contente de se laisser désirer et de piquer un somme durant la majeure partie de Godmonster of Indian Flats, se traîne un look pour le moins inhabituel, éternelle source de railleries de la part des quelques élus un jour passés devant le film. Patte anormalement longue, fourrure inégale sur le dos, énormes cuisses lui donnant une démarche ridicule, tête évoquant un crâne décharné, le fameux mouton ressemble à un vieux lama sur lequel on aurait déposé un vieux manteau de vison. Inutile de préciser que cela se gausse dans l’assistance, et que l’on a tôt fait de prêter à Hobbs l’excuse du tournage à la va-vite et d’un créateur de costume ne sachant pas ce qu’il fait pour justifier pareille abomination. Le réalisateur savait pourtant ce qu’il faisait, et à le lire sa bête à laine ressemble trait pour trait à la sculpture qu’il avait imaginée avant le tournage. Le monstre semble tomber en lambeaux ? C’est normal, car il n’a pas encore terminé sa croissance lorsqu’il s’échappe du laboratoire, et le but de Hobbs était qu’il semble justement en état de décomposition, comme prêt à s’écrouler à tout instant. Quant à cette longue patte pendante, elle est aussi le fruit d’une réflexion visant à rendre plus pathétique encore une menace assez peu mortelle, dont le seul fait d’arme est de faire sauter une station service. Pour cela, elle sera ligotée et mise en cage, jetée en pâture à une foule rendue folle par l’annonce de Silverdale, qui vient de la leur mettre à l’envers à tous et a vendu tous leurs terrains à cet investisseur fantôme, sans passer par un Barnstable venu sur les lieux pour rien. Furieux, le peuple renverse la cage de la chèvre plutôt que de s’en prendre à Silverdale (pourquoi ? Allez savoir, la frénésie de cette ultime scène se refusant à toute clarté). Un final fameusement noir, et la seule trace de tradition horrifique respectée, car comme souvent la première victime est un animal difforme ne comprenant pas ce qui lui arrive. A ce titre, risible ou pas, le mouton, dans une constante agonie traduite par ses cris aigus, ne peut que s’attirer la sympathie du spectateur au coeur bien en place.

 

 

N’empêche, quel drôle de film, à la fois rendu impressionnant de par sa production value (quels décors ! Et que de figurants!) mais constamment ramené à ses origines modestes – le budget fut sabré en deux peu avant le tournage, suite à l’échec commercial du précédent boulot du metteur en scène – par des comédiens issus du théâtre et en faisant toujours un peu trop, et le look de la bête, comme on l’a dit sujet à débat. Unique, Godmonster of Indian Flats l’est de part son univers étrange, petite ville travaillant son apparence à l’extrême, mais créant tout autour d’elle un véritable dépotoir, les ordures et appareils considérés comme trop modernes étant jetés du haut de collines étouffées par la crasse et les déchets. Et puis il y a ces protagonistes, dont ne ressort aucune figure pleinement positive. Barnstable ? Pas un mauvais bougre, mais il n’en reste pas moins le laquais d’une puissance invisible. Eddie ? Un imbécile pur et dur, aussi éloigné que l’on puisse l’être du chevalier blanc. Il écope d’ailleurs de la princesse qu’il mérite, Mariposa prouvant son idiotie en allant se faire lire les lignes de la main par une voyante arnaqueuse. Clemens ? Un savant sans coeur, se foutant bien du sort de sa trouvaille, simple plate-forme capable de le mener à la célébrité. Quant à Silverdale et ses hommes, inutile de s’épancher sur la noirceur de leurs âmes. C’est pourtant elles qui colorisent le final, pessimiste et lors duquel Hobbs semble nous dire que les salauds gagnent toujours, même si la Terre saura leur faire payer, de nouveaux moutons mutants faisant leur apparition avant le générique de fin. Une écologie traduite de drôle de manière, et passant donc au-dessus de la tête de la plupart des fans du genre, la faute notamment à une structure indécise et quelques passages un peu chiants. Mais pour qui sait le décrypter, Godmonster of Indian Flats se vit comme une curiosité méritante, rarement palpitante mais valant la découverte.

Rigs Mordo

 

 

 

  • Réalisation : Fredric Hobbs
  • Scénario : Fredric Hobbs
  • Production : Fredric Hobbs, Stephen Williams, Prentice Welles
  • Pays : USA
  • Acteurs : Christopher Books, Stuart Lancaster, E. Kerrigan Prescott, Richard Marion, Karen Ingenthron
  • Année : 1973

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