Night Fare

Category: Films Comments: 4 comments

nightfareteaser

Aujourd’hui dans Faites entrer l’Accusé : Julien Seri ! Car à en croire certains, le réalisateur de Yamakasi et Scorpion mérite bien de passer sa vie derrière les barreaux à manger la purée dégueulasse d’une cantinière mélangeant ses mégots de clope à sa popote. Avec Night Fare, le réalisateur crée en tout cas la polémique, coincé qu’il est entre des détracteurs et des défenseurs aussi virulents les uns que les autres. Sa petite Série B bricolée avec envie méritait-elle ces déferlements de passion ? On va voir ça !

 

 

On aura tout lu sur Night Fare, petite production française branchée fantastique fomentée par un Julien Seri qui brillait auparavant par sa discrétion : « véritable tuerie » pour les uns, « sombre daube » pour les autres, « œuvre carrée et modèle de Série B » pour les premiers, « Merde in France totalement fauché » pour les seconds. Le dernier film de Seri crée donc de sacrées tornades et le taxi qu’il met en scène entre en zone de turbulences. Le brave Julien, personnage visiblement très sympathique, doit bien s’en foutre lui : les Ricains ont été séduits par son boulot et semblent désormais prêts à lui refiler les clés de projets plus ambitieux, à lui faire confiance. La sortie en DVD dans l’écurie Universal ne trompe d’ailleurs guère quant à l’intérêt que les majors semblent désormais porter à celui qui connut auparavant une longue traversée du désert. Relative, car le bonhomme tourna tout de même un épisode de la série fantastoche Sable Noir, quelques téléfilms et une pub pour l’excellent jeu 3DS Luigi’s Mansion 2, ce qui est toujours mieux que de torcher une réclame pour un lave-vaisselle ou des tampax. N’empêche qu’il y a presque une décennie d’écoulée entre ses deux derniers métrages pensés pour le cinéma, Mister Seri passant huit ou neuf années à tenter de mettre sur pied Love Run, une love story visiblement maudite. Un coup on a pas l’argent, un coup il est préférable d’attendre une année supplémentaire, un coup on ne voit pas l’auteur, popularisé par les Bessoneries d’action, sur un tel sujet,… Comme au bout d’un moment c’est marre, Seri se dit qu’il ferait tout aussi bien de prendre le minotaure par les cornes plutôt que d’attendre que les financements tombent du ciel. Et puisqu’il veut un tournage rapide, peu cher, basé sur un scénario écrit en quelques jours à peine, quoi de mieux qu’une petite bande d’exploitation ? Première version du script écrite en 4 jours, recherches d’investisseurs privés, appel au crowdfunding (Matthieu Kassovitz a d’ailleurs participé), préparatifs du tournage faits en deux semaines : pas de doute, Night Fare est la plus grindhouse des pelloches françaises sorties depuis longtemps. Trop longtemps, même…

 

nightfare1

 

A film simple, script simple : hors de questions de se lancer dans une épopée avec quarante premiers rôles façon The Raid 2, tout comme il est proscrit de plonger dans les récits trop ambitieux balançant un twist toutes les quarante secondes. Night Fare, c’est la mésaventure de deux gaillards, un imbuvable Parisien pensant que tout lui est permis et un Anglais plutôt sur la réserve, qui décident de ne pas payer le chauffeur de taxi pour la course nocturne qu’ils leur demande. Comme les bons comptes font les bons amis, le costaud et tatoué conducteur décide de poursuivre les deux hommes, laissant une trainée de cadavres derrière lui. Car bien évidemment, le Parigo à moitié gangster fait appel à quelques-uns de ses potes pour qu’ils l’aident à rétamer le Driver. Mauvaise idée, cette montagne de biceps étant du genre à vous faire un nœud papillon avec votre zgeg en moins de deux… Pas bien complexe, tout cela, même si le scénario se penche plus longuement sur la mythologie de son assassin en fin de marathon (on y reviendra), le but de Seri étant visiblement de fournir un divertissement coup de poing et ne faisant pas de détours pour allonger la course. Basique, le travail ici effectué ? Non, juste soucieux de s’en tenir à son idée de départ, à sa volonté de balancer un survival plus esthétique que porté sur la narration. Pas forcément prise par-dessus la jambe, par ailleurs, et Seri ne se contente pas des habituels touristes sans histoire venus se perdre dans la capitale ou des classiques adolescents de slasher. Ainsi, le rosbif Chris est de retour entre les cuisses de Miss Eiffel parce qu’il y avait laissé, deux années plus tôt, une jolie pépée. Malheureusement, celle-ci est désormais dans les bras de Luc, dealer-junkie se pensant dans un clip de rap puisque jouant les gros durs dès que l’occasion se présente. Pas de la fine psychologie, mais on saluera l’effort de créer des personnages dotés d’un certain background, dont les interactions dépassent le stade du « on est tous copains pour la vie ». Alors que c’est définitivement le Driver qui intéresse le réalisateur, il saisit que pour donner de l’intérêt à sa chasse, il est nécessaire d’apporter un minimum de soin à son gibier. Pari à moitié réussi en la matière : si Chris (Jonathan Howard, tombé du Valhalla du médiocre Thor : The Dark World) peut plaire de par son statut de pauvre type voyant sa nana dans les bras d’un autre, ayant subi un traumatisme à Paris désormais propulsé dans une traque dont il n’est pas responsable, c’est plus compliqué pour Luc. Bien incarné par Jonathan Demurger (beaucoup ont d’ailleurs critiqué les comédiens, rien à leur reprocher pour ma part), le personnage est des plus casse-gueule, de ceux qui sont forcés d’être des pourris pour lancer la machine infernale, dont les mauvaises actions servent à l’intrigue, mais qu’il est bien difficile d’apprécier.

 

nightfare2

 

Ardu dès lors de ressentir pleinement une quelconque tension lorsque l’on se fout un peu du sort d’une moitié du binôme. Un faux problème néanmoins, le principal attrait de Night Fare n’étant guère scénaristique ou cérébral (comme pour bon nombre de films grindhouse, d’ailleurs) mais plutôt de l’ordre du visuel. Et Seri de sortir sa palette de couleurs, jouant avec des lumières très « néon », perdant ses pourchassés dans les ombres de rues malfamées, dans une esthétique rappelant régulièrement le cinéma de Refn. Avec néanmoins un peu plus de peps et moins de contemplation, l’aspect chiadé de l’ensemble (très belle introduction rendant le taxi iconique) n’étant jamais une pose. Julien Seri semble au contraire un gars simple aimant les plaisirs simples (mais ni simplistes ni simplets), dont la connaissance technique lui permet d’élever naturellement son spectacle au maigre budget au niveau, souvent envié mais rarement effleuré, des B Movies ne trahissant pas leur anorexie. Ici la caméra suit la bagnole, fend l’air avec elle, la photographie est parfaite, on a droit à une séquence animée en fin de bobine et si le montage aurait gagné à la jouer plus nerveuse, on ne se fait en tout cas pas chier. Du divertissement assumé, voilà ce qu’est Night Fare, qui voit son tatoué à casquette s’infiltrer dans un appartement pour dégommer de la racaille avec un katana, défoncer la tronche d’un gardien de nuit un peu trop brutal avec son chien ou en vidant des chargeurs dans les narines de flics ripoux. Un vigilante, notre bonhomme ? Oui, trois fois oui, mais contrairement aux Bronsonneries, celui-ci est présenté comme un colosse sorti d’un slasher (pas un hasard si on le présente comme Jason Voorhees au détour d’un dialogue), un golem a la démarche lourde et impossible à stopper. Un vigilante qui fait peur, donc, aux motivations et à la mythologie expliquée lors des fameuses minutes animées, un changement de ton inattendu fait pour créer la scission parmi les spectateurs.

 

nightfare3

 

En tout cas nettement plus surprenant que le final, malheureusement très attendu, ce dont ne semble pas se rendre compte Seri. En effet, on devine rapidement où tout cela nous mène, on visualise déjà les ultimes plans du métrage, et ce dix bonnes minutes avant la fin. Une avance considérable sur le film, qui se lance en vain dans une montée en puissance dont on connait déjà le sommet. Dommage, même si l’idée originale est suffisamment séduisante pour que l’on n’en tienne pas trop rigueur à Seri, tout comme on passera facilement sur le fait que notre suspension d’incrédulité est malmenée lorsque le chauffeur se téléporte aux quatre coins de Paris. Un peu gros, tout comme le donc qu’a notre salopiaud pour toujours retrouver les deux héros, où qu’ils aillent, où qu’ils se cachent, justifié par une volonté de flirter avec le fantastique le plus pur. Finalement, si ce n’est donc une relative prévisibilité et un enflammé flashback un peu trop longuet dans un tunnel, peu à reprocher à Night Fare, qui ne méritait sans doute pas les déchainements de haine façon « Dans mon Flop 1 2015 », qui entrainèrent à leur tour des prises de défenses un peu exagérées également. Le présent métrage n’en demandait clairement pas tant : simple et honnête, il est né de la volonté de son auteur de tourner à nouveau, sans esbroufe, et pour lui permettre de coucher sur pellicule sa vision du monde. On sera d’accord ou non avec la morale, sévère, ici distillée, n’empêche que pris comme une simple évasion de 75 minutes, le but est entièrement rempli. Julien Seri songerait à donner suite à cette affaire : nous serons sur la banquette arrière, car cette ballade en taxi était loin d’être déplaisante !

Rigs Mordo

 

nightfareposter

 

  • Réalisation : Julien Seri
  • Scénario : Julien Seri, Cyril Ferment, Pascal Sid
  • Production : Julien Seri, Raphaël Cohen
  • Pays: France
  • Acteurs: Jonathan Howard, Jonathan Demurger, Fanny Valette, Jess Liaudin
  • Année: 2015

 

 

Big thanks au Fanzinophile 😉

4 comments to Night Fare

  • Roggy  says:

    Très bonne chro de cette petite série B de bon niveau. Comme toi, je ne me suis pas emmerdé et, pour une fois, les acteurs tiennent la route. Surtout au vu du budget modeste (a priori 1 M €) et du sujet traité. Concernant la fin, pour ma part, j’ai adoré ce changement de ton et cette histoire racontée en animation. Pour finir, je me suis aussi demandé comment le taxi arrivait toujours à les suivre. Impossible sauf si on considère que l’élément fantastique imprègne le film. Il en est de même pour le booggeyman qui semble invincible. De petites zones d’ombre qui ne nuisent pas à l’ensemble et on passe vraiment un bon moment.

  • XENOCROSS  says:

    superbe critique, bravo Rigs.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>