Les Prédateurs du Futur

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C’en est fini des danses tribales pour Ruggero Deodato, qui a déjà passé trop de temps dans les huttes changées en charcuteries de ses copains les cannibales. C’est qu’en 83, il est grand temps de passer aux choses sérieuses avec Les Prédateurs du Futur, une épopée fantastique revenant sur le mythe de l’Atlantide. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on imaginait les Atlantes autrement…

 

 

Si à notre époque c’est pour les super-héros en collants que l’on déroule le tapis rouge lors des soirées VIP, c’était un tout autre son de cloche dans les années 80, plus volontaires à laisser la place aux barbares venus du futur. Si les cinéphiles d’aujourd’hui ne jurent plus que par la propreté d’un casque bien astiqué ou par les capes en CGI, voilà plus de 30 ans c’était les blousons en cuir déchirés et les vieux jeans poussiéreux qui avaient la cote. Humungus, top model le plus en vogue de 1981, fera en effet beaucoup de petits, ouvrant les vannes pour laisser s’échapper d’autres sauvages, les trois-quarts du temps des Italiens trop pressés de suivre le cortège funestes de la brute musclée. Une bombe nucléaire explosa donc dans les vidéoclubs, y attirant des hordes d’ostrogoths terreux, armés de planches cloutées, de haches émoussées ou de barres de fer rouillées ; d’anciens êtres humains revenus au stade de la bête que devront tranquilliser des héros le plus souvent taciturnes, à peine moins ténébreux que leurs adversaires. Et c’était parti pour des combats de gladiateurs irradiés dans des carrières, des guerres de clans crasseux dans des usines désaffectées ou des fusillades homériques entre deux bâtiments en démolition, au gré des 2020 Texas Gladiators, 2019, Après la Chute de New York, Le Gladiateur du Futur, Les Guerriers du Bronx et autres Les Nouveaux Barbares. Autant de sous-Mad Max 2, de post-apo budgétés au lance-pierre et tournés par des Italiens sachant fort bien que leur épopée ne dépasserait pas le cinéma de quartier du coin de la rue et les étagères débordant de VHS nucléaires. Ayant touché à tous les genres ou presque au fil de sa longue carrière, passant de la pelloche gourmande à base d’anthropophages claquant des dents au slasher à l’américaine sans oublier les films policier, l’heroic-fantasy de carnaval et le rape and revenge ; il était pour ainsi dire obligatoire pour Ruggero Deodato d’enfourcher une vieille bécane pour traquer l’innocent et lui exploser la tronche à grands coups de masses à pics ! Arrive donc en 83 Les Prédateurs du Futur, co-production entre le rital Maurizio Amati (déjà derrière le mauvais 2072, les Mercenaires du Futur de Fulci) et des producteurs philippins, un tout petit film au budget représentant sans doute 1/1000ème de ce que doit coûter Mad Max Fury Road. Egalement une œuvre passant un peu inaperçue dans le genre apocalyptique, la faute à un titre français ne permettant pas de percevoir le sujet réel ici transposé : l’Atlantide ! Sortez vos palmes, vos tubas et vos petits slips de bain, ce soir on plonge ! Dépaysement assuré ! Comment ça, « pas tant que ça » ?

 

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Miami, 1994. Mike Ross (Christopher Connelly, habitué du genre puisque répondant présent dans Les Guerriers du Bronx) et son pote Washington (Tony King, pour sa part un transfert de la Blaxploitation puisque vu dans Shaft ou Bucktown) sont ce que l’on peut appeler sans se tromper des hommes d’action, que l’on découvre en train de s’infiltrer dans une villa peuplée de malfrats pour y kidnapper leur boss. Quelques étranglements et déflagrations plus tard, nos deux héros accomplissent leur mission et décident d’aller se relaxer sur leur petit navire, histoire de vider quelques bières en narguant la poiscaille. Non loin de là, la spécialiste des civilisations enfouies Cathy Rollins (Gioia Scola, forte d’une petite apparition dans Conquest) est appelée à la hâte sur une base maritime pour y inspecter une tablette trouvée dans les profondeurs. « Mais elle ne doit plus fonctionner, la tablette, si elle est tombée dans l’eau ! » nous écrit la petite Loana, 16 ans, en pensant que l’on parle d’un Ipad et non d’un gros morceau de roche parsemé d’inscriptions permettant d’en savoir plus sur les Atlantes, peuple de légende disparu dans les abysses… Mais alors que Cathy a à peine le temps de poser ses lunettes sur les fameux écrits gravés dans la pierre, la mer se déchaîne et le ciel devient menaçant, au point que la base est emportée par une énorme vague. Bon, sur le papier du moins, à l’écran on perçoit clairement une maquette qui se fait emmerder par le pommeau de douche, mais ce n’est pas bien grave. Notons aussi qu’une motte de terre prisonnière d’une bulle en plastique s’élève subitement, rendant perplexes les savants assistant à l’évènement. Reste que Cathy et quelques amis scientifiques survivent (Ivan « j’ai joué le mec louche dans plein de gialli » Rassimov, George « moi je baisais toujours les jolies filles dans les gialli » Hilton, Giancarlo Man on Fire Prati et Michele Bloody Bird Soavi), la troupe se retrouvant comme de juste sauvée par Mike et Washington. Pardon, Mohammed, notre grand homme ne priant désormais plus qu’Allah et souhaitant dès lors que l’on l’appelle par son nom de musulman, un running gag fréquent entre lui et son ami Mike. Une fois calmés par quelques bonnes binouzes bien fraîches, tout ce beau monde revient sur la terre ferme… pour y découvrir un véritable carnage ! Les gens sont pendus de diverses manières (bondage style), Miami prend des airs de ville fantôme, les flaques d’eau ont laissé la place à celles de sang, les gravas bloquent les routes, les flammes crépitent dans les gîtes,… C’est la fin des temps et elle a été amenée par des Atlantes loin d’être de grands pacifistes mais plutôt des océaniques salopards menés par un chef portant un crâne de cristal en guise de couvre-chef (à noter que c’est le zédard Bruce Baron que l’on trouve dans le rôle). Et d’ailleurs, la surprise est de taille également quant à leur look, car si vous imaginiez de braves gens, propres sur eux et portant la toge comme chez César, vous allez vite déchanter…

 

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Eh oui, les zigs ont plus l’air de sortir de Ken Le Survivant que du musée de la mythologie grecque : motos passées par la case tunning pour l’ajout de quelques pointes, maquillages digne de ceux du Cirque du Soleil, tenues en cuir ou de simples T-Shirt troués, quelques grenades ou cartouchières pour décorer les torses nus, des coiffures colorées et des crêtes pour les jolis cœur,… C’est net, on est bien dans un post-apo rital, et ce même si aucune amanite atomique n’est venue ravager le paysage. Evidemment, dans leur entreprise de grand remplacement, les Atlantes, qui se cachaient parmi les humains en attendant leur heure, décident de traquer Mike et les siens. Et ce pour récupérer Cathy, en fait l’une des leurs… La survie s’entame dès lors et c’est avec leurs pétoires que nos protagonistes répondront aux êtres dormant dans un lit de corail… Et quelques péripéties et amis rencontrés plus tard (coucou Stefano Mingardo de Blastfighter !), Mike et ses hommes n’auront d’autre choix que se rendre sur l’Atlantide s’ils veulent récupérer Cathy… Pour sûr qu’avec Atantis Interceptors, Interceptor étant le nom donné aux Atlantes, Deodato voyait grand : cité sortant des vagues, armée motorisée chassant le malheureux, décors de fin du monde, cascades en bus ou en hélico, final voyant un piège cracher des lasers, plate-forme emportée par la marée,… Un peu trop grand pour le petit statut de son film ? Un peu mais pas tant que ça. Un peu puisque comme déjà précisé plus haut la noyade subie par le repaire des chercheurs ne fait pas illusion un seul instant, pas plus que la remontée miraculeuse d’Atlantide, banal monticule parsemé de mousse que l’on tente de nous faire passer pour une île merveilleuse. Et pas tant que ça parce que, du reste, Deodato se retient bien de donner dans la grandiloquence épique pour mieux se vautrer les pieds joints dans le cinéma d’action à la mâchoire serrée. Sachant fort bien que la petite enveloppe qui lui est allouée par ses producteurs contient à peine quelques étrennes, Ruggero ne tente jamais de torcher une saga homérique, se contentant finalement d’emballer une grosse poignée de séquences burnées. Et en la matière, il donne tout ce qu’il a, multipliant les séquences cools (la fuite en bus) et les échanges de politesses entre des Interceptors dénués de pitié et leurs opposants, derniers survivants de… Miami. Car on imagine que le reste du continent, et par extension du monde, n’a rien à craindre de nos envahisseurs sentant bon l’hippocampe…

 

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Evidemment, budget riquiqui oblige, les fusillades rappellent plus celles des vieux westerns ou films de guerre et ne peuvent guère concurrencer les films américains sortis à la même période. On tombe donc dans le classique « Pan ! Je te tire un pruneau dans un premier plan et tu fais une pirouette arrière dans le contre-champ ! », avec parfois sa variante « Boum ! Je te balance un cocktail molotov dans les dents et quand ça pète, tu virevoltes en l’air ! ». Bien suffisant dans ce cas-ci, Deodato pouvant se vanter de balancer le tout en grande suffisance (c’est bien simple, ça n’arrête jamais !) et de posséder un monteur capable, Vincenzo Tomassi (les classiques de Fulci), qui offre un rythme d’enfer à l’ensemble. Et puis, pour saupoudrer le tout, le réalisateur retrouve son vieux vice, à savoir une certaine tendance à verser dans la violence graphique. Peut-être pas gore au sens où on l’entend, surtout venant du mec derrière Cannibal Holocaust, mais nombre de plans corsés apparaissent à l’écran : flèche traversant une bouche, jeune fille en feu subissant une chaude et lente mort, coup de lame dans la gueule, balle dans le front faisant jaillir le grand rouge, visage transpercé par du verre, décapitation par un fil tendu,… C’est pas ce qu’on a vu de plus extrême, mais pour un post-apo, c’est un bon petit piment relevant sacrément le goût. Rajoutez par-dessus tout cela un aspect très « aventure », avec la découverte d’Atlantide : au début une banale jungle comme on en croise dans n’importe quel sous-Rambo II, la cité engloutie devient un grand salon hi-tech, avec statue balançant des lasers et une gigantesque foreuse attirant les indésirables jusqu’à une mort certaine. Une occasion de bien rire avec Mike et Washington, leurs comédiens tentant par tous les moyens de nous faire croire qu’ils sont aspirés alors que, de toute évidence, il n’y a pas la moindre brise sur le plateau. Reste que le repas est complet et que l’on aura eu de tout : de l’épicé (toutes les scènes d’action), du sucré (la romance plan-plan entre Mike et Cathy) et même un grand verre de flotte !

 

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Le calcul est donc vite fait : avec son casting incroyable (notons aussi la présence de l’habitué de Mattei qu’est Mike Monty), sa grande générosité en matière de bourrinade, son second degré constant, son récit évolutif passant d’un lieu à un autre et ses quelques saillies sanglantes, Les Prédateurs du Futur est tout simplement le plus sympathique des métrages de Deodato. Il est, en prime, l’un de ces exemples parfaits de pelloches nous ramenant en un claquement de gâchette dans les saintes eighties, avec ses décors paradisiaques où flotte une musique disco mielleuse et ridicule. Une ambiance indispensable, au même titre que ce post-apocalyptique que l’on regrette fort de ne pas voir bénéficier du même soin et intérêt que certains autres essais de son auteur…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Ruggero Deodato
  • Scénario : Tito Carpi, Vincenzo Mannino
  • Production : Edmondo Amati
  • Titre: I Predatori di Atlantide (Ita)
  • Pays: Italie, Phillipines
  • Acteurs: Christopher Connelly, Tony King, Gioia Scola, George Hilton, Ivan Rassimov
  • Année: 1983

2 comments to Les Prédateurs du Futur

  • Roggy  says:

    J’adore l’affiche du film ! Très bonne chronique comme on les aime pour ce petit classique fauché de Deodato. Au fait, c’est sent quoi un hippocampe ?!?

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