Double Assassinat dans la Rue Morgue

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Quelques mois avant de laisser sa pilosité prendre de bestiales proportions pour les besoins du classique L’Île du Dr. Moreau, Bela Lugosi restait en terrain simiesque dans la Rue Morgue du grand Edgar Allan Poe. Planquez vos rasoirs et bouchez vos cheminées, cette singerie n’est pas faite pour vous coller des rictus !

 

 

A croire que malgré son statut d’énorme usine à pellicule, la Universal gardait dans les années 30 un fonctionnement très humain. Ainsi, puisqu’il fut congédié du tournage de Frankenstein – finalement confié à James Whale comme chacun sait – le pauvre Robert Florey, Français d’origine et ancien collaborateur de Feuillade, se voit offrir en compensation la réalisation de Murders in the Rue Morgue (1932), adaptation de la célèbre nouvelle de Poe. Adaptation libre, ajouterons-nous, les récits du poète qui n’aimait pas les corbeaux étant généralement des plats à la viande trop mince pour que leurs adaptations ne rajoutent pas dans l’assiette une bonne poignée de garnitures et crudités. Et puisque la Universal en est à refiler des sièges dans la rue fictive la plus célèbre de Paris à tous les déçus l’entourant, autant offrir une place à Béla Lugosi, fraichement éjecté du laboratoire de Frankenstein, lui aussi. Et si sa fierté lui imposait de clamer qu’il avait refusé le rôle, trop mutique et simple pour un Hongrois déjà passé dans la cape d’un Dracula nettement plus profond selon ses dires, la vérité est ailleurs : Lugosi n’était tout simplement pas convaincant dans la carcasse blafarde du monstre, qu’il incarnera néanmoins une décennie plus tard… Double Assassinat dans la Rue Morgue, le purgatoire des talents déchus ? Plutôt oui, même si le projet fit lui aussi quelques déçus, comme le réalisateur George Melford, à qui l’on doit la version hispanique de Dracula, techniquement plus aboutie que l’Américaine, mis de côté pour laisser la place à Florey. A dire vrai, peu de changements de notoriété pour les uns et les autres à la fin de ce petit jeu de la chaise musicale, le métrage touchant les écrans dans une certaine indifférence, les résultats au tout-puissant box-office étant on ne peut plus décevants. Heureusement que le temps fait son œuvre, remettant cette virée brumeuse dans une capitale n’ayant jamais été aussi belle à sa juste place : parmi les meilleures propositions sorties de la boîte aux monstres ! Loué soit donc Elephant Films, toujours prompt à fournir une édition double disposant du film en DVD et Blu-Ray, toujours avec présentation de Jean-Pierre Dionnet. Une occasion en or de revivre l’un des fleurons gothiques des années 30…

 

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Paris, 1845. Le jeune et brillant Pierre Dupin, le Sherlock Holmes de Poe ici interprété par Leon Ames (bien plus tard à l’affiche de Tora ! Tora ! Tora !), passe malheureusement moins de temps avec sa promise, la pimpante Camille (Sidney The Bad Sister Fox), ou le nez dans ses manuels d’étude qu’à la morgue. Au grand dam de sa dulcinée et de ses amis, tous inquiets pour son avenir, mais il en est ainsi du Chevalier Dupin, plus intéressé par les sombres mystères que les belles avancées de la médecine dans laquelle il a choisi d’opérer. Et une énigme, il en a une fameuse dans le creux de la main depuis quelques temps, plusieurs jolies demoiselles étant retrouvées mortes dans la Seine, sans blessures apparentes. D’où la quasi-installation de Pierre dans la morgue, le jeune homme désirant inspecter les cadavres des pauvres victimes de ce mal inconnu. Enfin inconnu… Pas du spectateur, bien évidemment, l’audience sachant fort bien que le vil être remplissant le fleuve de corps féminins n’est autre que le Dr. Mirakle (Lugosi, tout en mono-sourcil méphistophélique), savant plus ou moins fou bien décidé à prouver que l’homme descend du singe. Et pour ce faire, il envoie Erik, son compagnon primate, kidnapper quelques donzelles esseulées, histoire de leur injecter quelques globules rouges du gorille. Et l’organisme des nymphes de ne pas y résister, poussant Mirakle à leur faire boire la tasse avant que les preuves s’accumulent… Lors d’une belle soirée, Dupin et son ami Paul emmènent leurs flirts respectifs dans une fête foraine et, entre des Indiens scalpeurs et des danseuses du ventre, tombent sur la tente de Mirakle, dont la couverture est celle d’un nomade parcourant le globe pour montrer l’intelligence de son ami Erik. Et si le scientifique a une carpette de deux mètres au-dessus des pupilles, il y voit néanmoins clair et perçoit en Camille une parfaite candidate à ses expériences morbides… Le combat entre le meurtrier de génie et l’enquêteur étudiant peut commencer.

 

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Comme déjà précisé, le script de Murders in Rue Morgue s’éloigne sensiblement de la nouvelle, inadaptable en l’état puisque traversée de longs monologues de Dupin sur les échecs. Intéressant à la lecture grâce au savoir-faire de Poe, sans doute emmerdant une fois à l’écran… De même, les victimes, si elles gardent les mêmes patronymes, voient leur statut changer et de simples dépouilles égorgées ou encastrées dans une cheminée, elles deviennent des rôles importants. Pas tant que cela pour Madame L’Espanaye, aux dialogues peu nombreux et au sort peu enviable, mais Camille a en tout cas la chance de passer de macchabée à love interest que le preux Chevalier Dupin tentera de secourir. Bien évidemment, le plus gros apport est celui de Lugosi en badguy au centre de toute l’intrigue, piquant même le haut de l’affiche à Dupin dans le but évident de faire passer le récit originel du roman policier au film d’épouvante pur et dur. Et ce à grands coups de torture féminine, voir pour s’en convaincre cette scène visuellement audacieuse pour l’époque montrant Mirakle tourmenter une demoiselle attachée à une croix en X. Tellement inhabituel pour l’époque que la Universal décida de censurer l’œuvre (on dit qu’elle serait passée de 80 à 60 minutes), et ce alors que le code de censure n’était pas encore en application. Il faut dire que l’atmosphère n’est pas à la rigolade, en bonne partie grâce à un Lugosi en état de grâce, le prince des ténèbres fournissant ici l’une de ses meilleures prestations dans le costume du fourbe forain. Souriant et bateleur, il se sert de sa fausse bonhomie pour attirer les dames dans ses filets, histoire de pouvoir ensuite les transformer en des cobayes jetables… Un savant fou comme les autres ? Sans doute plus perfide mais également plus intelligent en cela que contrairement à la plupart des scientifiques dépravés trimballant leurs blouses blanches dans le cinéma horrifique, celui-ci est dans le vrai. Pas de théories fantasques ou d’expériences visant à la téléportation, à rendre un objet invisible ou à ranimer les morts ici, mais le simple soupçon, vite changé en certitude, que l’homme viendrait du singe. Indéniable de nos jours, à moins bien évidemment d’être du genre à s’agenouiller devant un barbu pour sa part bien fictif, ce qui est le cas de la plupart des personnes croisées par un Mirakle portant mal son nom, lui qui n’y croit guère. Plutôt porté sur l’évolution et la mutation des gènes, le moqué génie finira bien évidemment par ruer dans les brancards et prouver sa supériorité intellectuelle par les pires méthodes possibles, ce précurseur de la pensée moderne prenant les contours d’un Jack l’Eventreur attaquant les petites chéries perdues dans la brume… Tragique et noir, tout comme le Paris ici dépeint.

 

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Car la Ville Lumière porte, elle aussi, fort mal son appellation tant elle ne semble que crasse et coins malfamés. Humide, pleine d’ombres, elle est un terrain de jeu parfait pour un Mirakle pensant sans doute qu’on ne remarquera guère quelques charognes trempées dans un fleuve au milieu des clochards logeant sur les quais ou des ivrognes s’y entretuant. D’autant plus glauque que Florey, ici excellent metteur en scène, a réquisitionné Karl Freund, Allemand surtout connu pour son film La Momie avec Karloff mais aussi directeur de la photographie de plusieurs grands noms de l’expressionisme allemand, dont Murnau. Guère étonnant de se retrouver devant des décors fleurant bon le cinéma teuton des années 20 et l’on pense régulièrement au Cabinet du Dr. Caligari en traversant ces rues pavées aux maisons de travers, ces géométries variables et souvent menaçantes. Si le but de Florey était de rendre Paris asphyxiant, c’est réussi, et on l’en vient à se demander pourquoi le réalisateur balance quelques scènes tranchant avec l’ambiance générale du récit. Des instants de bonheur, ensoleillés, montrant Dupin et ses amis prendre du bon temps au bord d’un lac. Bien mignonne cette pause sur la balançoire ou à renifler les pétales de rose, mais presque en contradiction avec l’univers du métrage tel qu’il nous était présenté jusque-là. Vous m’excuserez donc de préférer ces virées dans la morgue, avec son peu professionnel secrétaire travaillant à la lueur de la bougie devant un escadron de cadavres allongés…

 

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Et le singe, dans tout ça ? De l’avis général, il est le point faible de Murders in Rue Morgue, la faute à l’utilisation d’un zigoto déguisé en gorille. Pourtant, notre primate est peu gênant : souvent placé à l’arrière-plan, on ne voit jamais sa tirette ou un regard trop humain, et les plans montrant un véritable singe sont nettement plus embarrassants puisque peu raccords avec ceux de la réplique. Pas la même race, pas la même taille, pas le même comportement : on n’y croit pas un seul instant et sans ces inserts bien réels mais renforçant une impression de faux, le résultat final ne s’en porterait que mieux. Pas de quoi faire la gueule comme devant Brice de Nice 3 ou du Xavier Dolan, néanmoins, Florey soignant suffisamment tout le reste et envoyant assez de scènes tendues (Lugosi au pas de la porte de la pauvre Camille) pour permettre à Double Assassinats dans la Rue Morgue (faudra d’ailleurs refaire les calculs, on a dépassé le double meurtre depuis un bail !) d’entrer dans le très select club des meilleures bobines estampillées Universal Monsters. Indispensable !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Robert Florey
  • Scénario : Tom Reed et Dale Van Every
  • Production : Carl Laemmle Jr.
  • Titre: Murders in Rue Morgue
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bela Lugosi, Leon Ames, Sidney Fox, Bert Roach
  • Année: 1932

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