Flagellations

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Le cinéma britannique, ce n’est pas que Peter Cushing coursant, le crucifix au poing, un Christopher Lee aux dents longues, pas plus qu’un séducteur doté du permis de tuer et faisant office de bâton dans les roues de super vilains aux sombres intentions. Eh oui, la Grande-Bretagne c’est aussi Pete Walker et ses héros maléfiques usant de la bonne morale comme d’une arme tranchante… Ou, dans le cas de Flagellations, briseuse de nuque.

 

Vaste monde que celui du cinéma bis, véritable vivier à personnalités intéressantes, à auteurs sur lesquels il est bon de se pencher, si nombreux que l’on finit bien évidemment par prendre du retard quant à la découverte de certains terrains lugubres. Ainsi, on a pris le temps avant d’aller trinquer avec le britannique Pete Walker, né à Brighton à la fin des années 30 et dont la carrière débuta dans la sexploitation locale avant de virer vers le cinéma horrifique ou à tout le moins violent. The Flesh and Blood Show, Schizo, Frightmare ou encore la décevante réunion d’anciennes stars de l’horreur (Cushing, Lee, Price et Carradine) qu’est House of the Long Shadows sont autant d’incursions remarquées dans le genre qui nous intéresse de la part de Walker, vite devenu important dans le créneau en ces grises seventies et également signataire d’un certains Flagellations. Sorti en 1974 et globalement plus connu sous son titre original, House of Whipcord, le brûlot est important pour le Pete puisqu’il lui permet de rencontrer plusieurs collègues avec lesquels il travaillera à plusieurs reprises. Comme l’inquiétante actrice Sheila Keith, boogeywoman qu’emploiera le réalisateur pour faire monter la tension dans quatre autres de ses films, ou le scénariste David McGillivray, lui aussi passé par la case X quelques années auparavant. Et bientôt le cracheur de scripts officiel de Pete Walker, puisqu’il écrira à nouveau pour lui Mortelles Confessions (splendide film déjà chroniqué ici via le Blu-Ray d’Artus) Frightmare et Schizo, ne le quittant de temps à autres que pour s’amuser avec un Norman J. Warren (via La Terreur des Morts-Vivants et L’Esclave de Satan) par ailleurs pas si éloigné que cela d’un Walker au niveau stylistique. C’est que les deux hommes s’attardent généralement sur une Angleterre cendreuse, nettement plus morose que celle dessinée par la Hammer quinze à vingt années plus tôt, piquant néanmoins à leurs aînés un sens du décor gothique que l’on verra allié à des peurs plus contemporaines. En Grande-Bretagne comme dans le reste du monde, les vampires, momies et autres créatures du passé ne font plus recette, peinent à causer le grand frisson, le public, rajeuni, préférant des menaces bien de son temps. Et la parade monstrueuse d’être désormais menée par des maniaques tout ce qu’il y a d’humain, des inquisiteurs adeptes du coupage d’ongles à la cisaille ou des gourous de sectes vénérant Lucifer, Samaël et toute la clique infernale. Autant dire le terrain de jeu parfait pour un Pete Walker se trimballant visiblement un sérieux problème avec l’autorité, ce dont il s’est d’ailleurs défendu depuis, arguant que ses métrages n’avaient ni fond ni but, si ce n’est celui de rapporter quelques Livres Sterling. A voir Flagellations, on peut sérieusement en douter…

 

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Belle blonde venue de France dans la capitale anglaise, Anne-Marie DeVarnet est, à l’image de son interprète Penny Irving, une top-modèle souriante transpirant la vie par tous les pores. Reste qu’elle commence à en avoir sérieusement marre des artistes enfantins avec lesquels elle traîne, plus soucieux de choquer la bourgeoise que de fournir un travail de qualité. Aux jeunes arty fiers d’eux-mêmes, elle préfère Mark E. Desade (intrigant Robert Tayman, vu dans le Vampire Circus de la Hammer), mystérieux bellâtre paraissant en total décalage avec le reste du monde. Et Mark semble beaucoup apprécier Anne-Marie également puisqu’après une paire de rendez-vous, il lui propose de la présenter à sa brave maman vivant à la campagne. Mais une fois sur le trajet de l’aller, le jeune homme se montre extrêmement froid avec sa girlfriend, roulant à tombeaux ouverts et ne daignant même pas répondre à ses nombreuses questions. Et une fois arrivée au domicile, soit une grande et inquiétante bâtisse, la Française est abandonnée sur place par le malpoli, tandis que deux femmes viennent la récupérer… et lui demandent de se délester de ses habits, la giflant même en cas de refus ! Anne-Marie serait-elle tombée en zonzon ? Presque, l’ancien pénitencier dans lequel elle gît désormais, emprisonnée, est en fait une maison de correction pour jeunes filles, gérée à l’écart de toute loi, totalement inconnue des autorités. A sa tête, Mrs. Wakehurst, vieille peau se promettant de remettre dans le droit chemin les pauvres gamines déviantes et incapables de se tenir en société. Et ça file droit sous la cravache de celle que l’on doit nommer « Madame » : à la première incartade, on dort dans la paille d’un cachot gelé et habité par les rats. A la seconde, on subit les coups de fouets de Mrs. Walker, masculine et cruelle gardienne (Sheila Keith). A la troisième, on est pendu. Purement et simplement ! Effrayée mais pas du genre à se laisser faire, la French Girl compte bien, avec l’aide de quelques copines de chambre, tenter de s’évader de ce gnouf tenu par trois vieilles catholiques et un vieux juge sénile et aveugle, manipulé par son épouse, la Wakehurst en personne…

 

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« En revoyant mes films pour les commentaires audio des éditions DVD, je me suis rendu compte qu’ils n’étaient pas si mauvais. Mais y trouver un quelconque fond ? Non, je voulais juste tourner quelques sottises ». Une sottise, voilà comment Walker définit House of Whipcord, sans nul doute l’un des films les plus durs et perturbants des années 70. A se demander s’il ne se fout pas un peu de notre gueule, le désormais septuagénaire approchant les 80 ans, tant le sous-texte semble ici évident. Ardu en effet de ne pas voir en Mrs. Wakehurst un avatar de Mary Whitehouse, vieille réactionnaire désirant apporter une réforme morale à l’Angleterre, notamment en faisant cramer des VHS horrifiques, les biens connues Video Nasties. Avec ses vieilles rombières coupant les ailes à de jolies colombes comme Anne-Marie, Walker, qu’il en soit conscient ou non, pond une bobine politique, jetant un regard acerbe sur les garants de la bonne morale, des êtres dépassés pour qui le monde tourne trop vite. L’opposition entre les matrones gérant cette prison ne s’avouant pas comme telle et les prisonnières est d’ailleurs particulièrement frappant : les détenues sont jeunes et jolies, jadis guillerettes, et toutes ont eu la naïveté de suivre un Mark aux sombres intentions, preuve de leur romantisme exacerbé. A l’inverse, les trois gardiennes semblent fanées depuis bien longtemps, n’ont sans doute jamais été vraiment jolies, n’ont jamais pris la peine de prendre un peu de bon temps ne serait-ce qu’une seule journée, écrasées qu’elles sont par le poids de la croix et de la bienséance. Pire, leur soi-disant profession de foi, leur mission visant à remettre de l’ordre dans une société en perdition ne semble être qu’une excuse pour laisser éclater leur aigreur, leur jalousie envers de petites biches qu’elles malmèneront à l’envi. La froide Walker semble en effet satisfaite de pouvoir se montrer si impitoyable avec les petites tombant dans sa poigne de fer, tandis que la glaciale Bates n’est qu’une foldingue parlant avec ses poupées et suivant sa cheftaine sans sourciller. Soit une Wakehurst psychopathe, au sombre passé (elle tua une jeune fille et fit passer le meurtre pour un suicide dans un établissement respectable, dont elle fut virée) et ne désirant qu’une chose : envoyer à l’échafaud de pauvres adolescentes. Et les nuques brisées de s’enchaîner, tandis que le vieux juge n’y voyant plus clair est persuadé qu’elles retournent en fait dans la vie active avec de nouvelles bonnes manières sous le bras. Un véritable bal de dupes, où l’on se ment à soi-même et surtout aux autres.

 

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N’empêche que Walker n’a pas totalement tort non plus lorsqu’il prétend que son objectif premier était surtout de proposer un divertissement efficace à ses fidèles, ici plus que bien traités. Impossible de résister au script de McGillivray, diaboliquement puissant et renvoyant à son berceau Eli Roth et ses Hostel, qui trouvent ici un ancêtre de taille avec lequel partager une certaine structure (jeunes gens attirés dans un piège par une figure soi-disant amicale ou attirante, prisons dans laquelle on subit les pires outrages). Flagellations, l’une des premières pierres à l’édifice du torture-porn ? Un peu, même si Pete Walker ne verse bien évidemment pas dans le gore, le metteur en scène préférant à l’inverse une certaine retenue. Pudique, il ne montrera jamais un visage angélique déformé par la mort et ne s’attardera guère sur les plaies zébrant le dos de ses héroïnes, la violence psychologique étant ici plus forte que la physique. Plus que la peur de la douleur, c’est celle du moindre faux pas que craignent nos donzelles en pleine rééducation, pétrifiées à l’idée qu’on les entende parler la nuit, statufiées de voir leurs bévues les mener jusqu’à une corde accrochée au plafond… Et elles ont bien raison de se méfier, Anne-Marie étant témoin du sort réservé à l’une de ses nouvelles copines, promise à une mort certaine pour avoir volé un peu de pain, la sous-alimentation la poussant à la faute de trop. Dur, très dur, et d’une cruelle ironie, les vioques priant le cloué barbu n’ayant visiblement aucune envie de laisser partir ces brebis égarées. Après tout, le risque qu’elles partent tout raconter à la police n’est-il pas trop grand ? Alors on leur tend des pièges, on laisse une porte ouverte pour qu’elles tentent une évasion, histoire de leur passer la corde au cou dans la nuit, sans plus de procès. Le suspense est donc à son comble : Anne-Marie fuira-t-elle de son cachot à temps ou ses assaillantes parviendront-elles à mettre la main sur elle avant cela ? Est-ce que sa meilleure amie, inquiète depuis sa disparition, la retrouvera ou est-ce qu’elle sera, elle aussi, séquestrée ? De quoi nous faire serrer nos accoudoirs, et il serait dommageable que le début forcément lent (quel film de ce type ne prend pas son temps pour poser son ambiance, d’ailleurs ?) rebute les cinéphiles en quête de sensations fortes, ici bien délivrées. Et ce sans esbroufe, Walker sachant que le climat délétère de cette ancienne taule et la photographie morose laissant la part belle aux coins ombragés ne nécessitent pas un filmage compliqué ou nerveux, l’asphyxie venant d’elle-même…

 

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Flagellations, chef d’œuvre indiscutable ? Quasiment, car si ce n’est la perplexité que l’on éprouve en voyant cette dizaine de jeunes filles se laisser faire par trois pauvres vieilles qu’il serait sans doute aisé d’envoyer paître, rien à redire quant à cette plongée dans la noirceur la plus totale. Avec un dernier acte irrespirable, où la violence monte encore et encore sans jamais redescendre, allant jusqu’aux surprises les plus mauvaises, House of Whipcord fait partie de ces rares objets filmiques à laisser son audience épuisée, à lui laisser un petit quelque-chose dans l’esprit. La marque des grands films, assurément, et c’est la main tremblante que l’on rangera cet ahurissant WIP aux côtés du fabuleux La Résidence, avec lequel il partage quelques points communs. Dont une qualité jamais démentie ! Et comme chez Artus ils ont de la truffe, c’est via un beau combo DVD/Blu-Ray que sort chez nous cette noire pépite, augmentée d’une sacré bonus de David Didelot, qui fait le tour de la question sans se faire prier. Penchants politiques de Walker peut-être moins évidents qu’on le pensent, analyse de l’histoire, remise en place du film dans l’Angleterre qui l’a vu naître, le vampire de Chaumont n’oublie rien et offre le supplément idéal à une sortie obligatoire.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Pete Walker
  • Scénario : David McGillivray
  • Production : Pete Walker
  • Titre: House of Whipcord
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Penny Irving, Barbara Markham, Sheila Keith, Robert Tayman
  • Année: 1974

2 comments to Flagellations

  • Roggy  says:

    Tu nous présentes encore une production atypique qui semble être passé entre les mailles de mon filet. Je serai attentif la prochaine fois que je fais un tour dans les rayons DVD spécialisés en espérant tomber dessus.

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