La Maison de la Mort

Category: Films Comments: 2 comments

olddarkteaser

Un orage cinglant, une pluie algide, une nuit noire avalant toute silhouette, une boue engloutissant les imprudents… Il fait un sale temps au cimetière d’Elephant Films, la tempête poussant l’éditeur à nous ouvrir les portes d’une vieille et sombre maison. Oui, la Old Dark House de la Universal, classique resté trop longtemps méconnu et dont plus aucune pièce ne nous sera désormais secrète.

 

Notre belle planète bleue tournant sur elle-même, un ciel nuageux et rendu grisâtre par le noir et blanc de circonstance, un vieil aéroplane faisant sa ronde… « A Universal Picture » nous dit l’écran, rassurant un parterre assis dans l’obscurité dans l’attente d’un voyage vers un autre monde, peut-être meilleur. Et il l’aura, car il en est ainsi de la Universal des débuts. Bien sûr, ce beau logo, promesse de mille merveilles, a perdu de son éclat au fil des décennies alors qu’il devenait plus propre, plus soigné et prenait plus de relief, tandis que l’assurance de le voir accompagner un classique, ou même un vrai bon film, s’est évaporée en même temps que le studio aligna les American Pie, Fast and Furious et autres Battleship. Non pas que jouer les vieux cons soit à l’ordre du jour, et les bandes citées plus haut sont appréciables à leur niveau, mais voilà, c’est pas non plus les Universal Monsters, hein ! Aucune chance de toute manière pour que le bien brave Jason Biggs et ses amies dénudées ou les gros biscotos de Vin Diesel et ses pots d’échappement effacent un jour les comtes nocturnes, les cadavres portant des colliers de boulons ou les gitans velus hantant des forêts sans feuillage. Alors navré de jouer les passéistes, une fois de plus (mais vous connaissez la ritournelle Toxic Cryptienne, depuis le temps), mais tomber sur ce symbole décoloré de la Universal d’antan, au son un peu cracheur et à la pellicule usée, cela fait plus d’effet que de le voir embellir les écrans du Superbowl en 2017. C’est comme voir le Bat-Signal crever les nuages de Gotham ou le nom Brazzers avant de dézipper sa braguette : on sait qu’on va bander sévère. Il en allait donc ainsi de la Universal, réservoir infini de monstres et savants déments, jadis alignés pour les besoins d’une mythique collection de VHS aux couvertures dantesques. Appréciable, d’autant que le temps passant, le géant montra un désintérêt progressif pour ses productions les plus mineures : combien d’années avant d’enfin pouvoir apprécier les films de momies post-Karloff, ces crossovers improbables où se mettent sur le museau loups-garous et monstres de Frankenstein ? Combien de décennies avant de pouvoir fixer d’un œil hypnotisé les branches de l’arbre généalogique du Dracula selon Lugosi ? Devrons-nous attendre encore longtemps avant de voir, un jour, Le Fantôme de l’Opéra avec Lon Chaney dans une édition digne de ce nom, la Universal ne daignant même pas y toucher du bout de l’auriculaire ? Heureusement qu’Elephant Films existe, dès lors, l’éditeur comblant les trous laissés par le studio, trop concentré sur les sempiternels mêmes métrages (Dracula, Frankenstein et sa Fiancée, La Momie,…). Il les comble d’ailleurs si bien qu’il n’oublie pas, lui, de nous sortir The Old Dark House, alias La Maison de la Mort (1932)…

 

olddark3

 

Un fleuron un peu oublié dans un catalogue débordant il est vrai de vedettes monstrueuses, de créatures sorties du lac noir pour briller sur les scènes du monde entier ou d’hommes soi-disant invisibles pourtant sur toutes les vitrines. Etrange pour une pépite tout de même réalisée par un James Whale que l’on ne présente plus et avec pour star un Boris Karloff à même d’attirer une foule de petites goules dévoreuses de VHS. Mais rien n’y fait, la Universal ne veut visiblement pas entendre parler de cette sombre nuitée dans une vieille demeure, la laissant sur le carreau lorsque vint le moment de tout balancer en cassettes et laissant à Kino Video le soin de l’éditer sur le sol américain en DVD, tandis que c’est donc à Elephant que revient l’honneur de s’en occuper sur les territoires francophones. Serait-ce le manque de matériel réellement exploitable, la pelloche originale ayant subi les affres du temps malgré une restauration faite à la fin des sixties par le réalisateur Curtis Harrington (The Killing Kid), qui empêcha par ailleurs la bande de devenir un film perdu ? Maybe ! Peu importe au final puisque le cinéphage au bon palais peut désormais poser des doigts crochus sur la galette, certes indisponible en Blu-Ray, mais au moins distribuée correctement, sabrant d’un coup d’un seul sa cruelle et longue indisponibilité. Et il aurait été bien dommage de se priver plus longtemps de cette drôle de nuitée voyant un couple, les Waverton (Raymond Massey et Gloria Stuart, aussi présente dans L’Homme Invisible), et leur ami Roger Penderel (The Vampire Bat) se réfugier dans une étrange bâtisse pour échapper à un glissement de terrain causé par une virulente tempête. Si les habitants de la maisonnée, les Femm, ne sont pas particulièrement enchantés à l’idée de recueillir de pauvres voyageurs trempés dans leur antre, la tornade les y force. Cloitrés dans cette froide bicoque, dénuée d’électricité et habitée par des âmes bien en peine, Penderel et les Waverton découvrent peu à peu l’étrange cirque familial se déroulant entre ces murs décrépis : le vieux Horace et sa sœur bigote et sourde, Rebecca, tremblotent tous les deux. A l’idée tout d’abord que leur majordome, le mutique Morgan (Karloff), ne fasse le plongeon de trop dans un baril de vin et ne devienne violent, l’alcoolique devenant très énervé lorsque le sang des vignes coule en lui. Ensuite à l’idée qu’il parte délivrer Saul, autre membre de la fratrie enfermé au grenier pour cause de pulsions meurtrières et pyromanes… En somme, si la montée des eaux et les torrents ne noient pas les invités en emportant la demeure, ce sont ses occupants qui se chargeront de les occire par la lame ou le feu…

 

olddark2

 

Quelle descente que celle faite au sein de la petite tribu Femm, nichée pas comme les autres sans doute capable de donner quelques sueurs froides à la famille Addams. Pas de sexy Morticia ici mais une vieille mégère constamment de mauvaise humeur et n’appréciant guère le blasphème. Et encore moins de Gomez à la bonne humeur constante et au sourire Colgate, le maître de maison symbolisé par Horace étant plutôt un éternel inquiet, persuadé que le malheur s’est penché sur sa lignée voilà déjà bien longtemps. On pourra éventuellement tenter un rapprochement entre un Lurch effectivement aussi blafard que le sombre Morgan, mais le factotum des Addams se lance quelquefois dans des amourettes ou des danses ringardes, là où celui des Femm n’est bon qu’à lancer de noires œillades à ses convives ou poser ses menaçantes paluches sur les demoiselles. Ca ne rigole pas, alors ? Un peu quand même, si ! Whale, visiblement d’humeur joueuse, adapte en effet une nouvelle – Benighted, par la suite sortie aux states avec le même patronyme que le film pour faciliter la filiation – au départ très sérieuse en lui injectant une grosse dose de second degré. C’est que malgré un climat pesant et ne prêtant pas à la gaudriole, on se déride rapidement au milieu de ces zouaves, certes malsains, mais aussi comiques malgré eux. Il en va donc ainsi d’Horace, froussard pétrifié à l’idée de monter quelques marches dans sa propre maison, ou de Rebecca, vieille sourde ne cessant de répéter encore et encore la même chose, soit que les nouveaux arrivants devront rester éveillés car aucun lit ne leur sera prêté. Idem pour l’ancêtre du clan, le vieux Roderick (incarné par la comédienne Elspeth Dudgeon, que la production fit passer pour un homme), 102 ans, persuadé d’être le seul esprit sain flottant encore dans le vieux manoir… alors qu’il ne peut s’empêcher d’éclater d’un petit rire dément toutes les vingt secondes ! Pas bien sérieuse, cette affaire, alors ? Que du contraire !

 

olddark1

 

Car si le réalisateur de Frankenstein semble prendre un malin plaisir à se rire des conventions horrifiques, alors encore naissantes, il n’en oublie cependant pas de livrer un véritable Mystery Movie avec tout ce que cela implique d’éléments sinistres. Grand vent ouvrant les fenêtres d’un coup brusque, miroir déformant le joli minois de la blonde y admirant ses formes, visage peu avenant d’un Karlof collé à une fenêtre, pluie constante sentant bon l’apocalypse, porte close cachant un enflammé tueur, manque de luminosité plongeant toute scène dans un voile d’ombres,… Pour sûr que si La Maison de la Mort passait dans l’émission de TF1 Bienvenue chez nous, peu nombreux seraient les clients à mettre le juste prix dans l’enveloppe servant à payer les hôtes… Et a tout cet attirail gothique, Whale ajoute une scène réellement tendue, celle voyant le tant attendu Saul sortir enfin de sa cellule, ne laissant d’abord apparaître qu’une main figée à une rampe avant d’aller s’entretenir avec un Penderel inquiet. Et il y a de quoi au vu de la tournure que prend de leur petite causerie, le fou avouant sans se faire prier qu’il a très envie de meurtrir la chair de celui qu’il considère d’ores et déjà comme son nouvel ami. Tendu. Et inattendu venant d’une production que l’on ressentait plutôt comme goguenarde jusque-là, légèrement moqueuse des clichés en vogue à l’époque (et par ailleurs co-créés par Whale lui-même, le rendant légitime pour se frotter à cette dérision). C’était donc sous-estimer Old Dark House, métrage aux deux facettes, visiblement aussi à l’aise pour coller des rictus que pour donner naissance à quelques frissons. Un tour de force ? Plutôt deux fois qu’une, oui, Whale accouchant pour l’occasion d’un petit miracle aux multiples degrés de lecture, parvenant à la fois à créer un nouveau genre (aux USA, le terme « Old dark house movies » n’est pas rare), à mettre à l’œuvre un principe très vite repris par tout un pan du cinéma fantastique (en un sens, cette arrivée dans une bâtisse reculée préfigure de l’entièreté du cinéma gothique mais aussi de nombreux slasher et survival comme Massacre à la Tronçonneuse)… tout en s’en moquant dans le même temps ! A la fois acte de naissance d’un style et parodie de ce même style (premier délire « meta » pour l’épouvante ?), La Maison de la Mort est une œuvre dont on ne peut réellement mesurer l’importance, à la fois brute – en cela que l’on rit et frissonne, comme dans un vrai train fantôme, l’aspect divertissement étant assuré – et passionnante à analyser une fois le rideau tombé de par sa conscience d’elle-même. 1h10 de plaisirs dans tous les cas, à vagabonder entre un Charles Laughton pas encore dans la blouse du Dr. Moreau et un Karloff si investi dans son rôle qu’il ne cessait de monter et descendre les escaliers pour paraître essoufflé. Ou entre les quelques audaces permises aux films « Pre-Code », donc avant que la bonne morale ne se mêle de ce qui ne la regarde pas, une demoiselle quittant son homme, pour qui elle n’est qu’une parure, pour un autre pas peu fier de chiper une nana à un autre. Pour l’époque, c’est pas rien… En somme, pas de chichi à faire, on tient ici un indispensable, un lingot tombé de l’âge d’or du fantastique…

Rigs Mordo

 

olddarkposter

 

  • Réalisation : James Whale
  • Scénario : Benn W. Levy, R. C. Sherriff
  • Production : Carl Laemmle Jr.
  • Titre: The Old Dark House
  • Pays: USA
  • Acteurs: Boris Karloff, Melvyn Douglas, Gloria Stuart, Charles Laughton
  • Année: 1932

2 comments to La Maison de la Mort

  • Roggy  says:

    Encore une petite perle à visionner ! Merci pour la découverte et très belle chronique l’ami.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>