Les Rats de Manhattan

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Bruno Mattei, le visionnaire du cinéma bis de bricolage. Et notre prophète a parlé : le grand danger du futur, lorsqu’une bombe atomique aura soufflé le paysage pour ne laisser que de longues dunes poussiéreuses devant nos yeux croutés, ne sera pas une horde de barbares maniant la faucille mais bel et bien les rats. Les Rats de Manhattan !

 

 

Ils se faufilent entre les murs, rongent nos câbles d’alimentation, perforent nos murs, torturent Peter Weller, répandent quelques maladies autrement plus corsées qu’une varicelle, laissent de petites pépites de chocolat dans nos caves et greniers, poussent les demoiselles à monter sur des tables en remontant leurs jupes… et font visiblement le même effet à Bruno Mattei ! Comme nous le rappelait David Didelot dans son ouvrage sur le Monsieur, Itinéraires Bis, les rongeurs ont une place importante dans le cinéma Matteiesque, ces pourtant adorables petites bêtes devenant au fil du temps un motif récurrent, une menace jamais très lointaine, caché au détour d’un plan, dans un coin de séquence. Voir pour s’en convaincre les supplices offerts aux demoiselles tombant dans les pénitenciers pour filles dont le Bruno est directeur ou le début de l’invasion zombiesque de Virus Cannibale, causée par un Jerry nucléaire. Ce n’était dès lors qu’une question de temps avant que notre cher bisseur n’offre aux petits Mickey diaboliques une œuvre leur étant tout entière dédiée, chose faite dès 84 avec Les Rats de Manhattan, l’un des titres de gloire de notre Italien. Voire même son titre de gloire avec un Virus Cannibale tout aussi populaire, ce Rats, Notte di Terrore servant même à la soirée commémorative du cinéma de quartier le Brady lors du lancement du livre de Jacques Thorens sur ces belles salles obscures. Un signe qui ne trompe pas quant à la renommée du titre, le plus souvent loué pour ses déviances, les habituelles de l’œuvre de notre maître à tous : acteurs aux talents invisibles à l’œil nu, budget serré au maximum, doublage français faisant instantanément tomber l’ensemble dans la comédie involontaire et effets spéciaux de carnaval (ah, ces rats mécaniques avançant en rangs…) à l’horizon ! Et puis bien évidemment des motifs scénaristiques piqués chez la concurrence ricaine, Les Mutants de la 2ème Humanité (titre alternatif frenchie) étant généralement placé aux côtés des sous-Mad Max sur les étagères. Il faut dire que le duo infernal Bruno Mattei/Claudio Fragasso – ce dernier étant bien évidemment venu seconder son vieux pote – ne fait rien pour éviter cette classification, leur grand classique se déroulant effectivement dans un monde dévasté par une guerre nucléaire. Pourtant, point de cousin musclé d’Humungus en ces déserts sans fin, de héros solitaire en blouson de cuir traversant les ruines ou d’échanges de politesses à l’arbalète dans une vieille usine dans Rats, plutôt un vrai film d’horreur qu’un actioner post-apocalyptique.

 

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On comprend néanmoins le besoin de situer Les Rats de Manhattan au carrefour des Guerriers du Bronx et du Gladiateur du Futur puisque tout débute par l’arrivée de motards crasseux dans une ville fantôme. Des zigotos bruyants et hurlant des insanités toujours ponctuées de rires gras, des salopiauds dont Mattei et Fragasso font leurs protagonistes principaux alors qu’ils auraient sans doute été les badguys de toute autre production sortie des mêmes fours. Bon point pour le tandem (par ailleurs accompagné de la miss Rossella Drudi, femme de Fragasso et ici non-créditée malgré son important apport au récit), visiblement désireux de s’écarter des conventions Milleriennes. Ainsi, alors que l’on pensait que notre fine équipe allait croiser une tribu encore plus sauvage qu’eux avec lesquels ils vont devoir jouer des coups de coude, ce sont de simples rats qu’ils trouveront sur leur chemin. De simples rats, oui, mais franchement mécontents que l’on vienne s’installer dans leur bâtisse abandonnée, que l’on vienne perturber leurs petites habitudes de gentils souriceaux. C’est donc avec les crocs que l’on tente de faire fuir les indélicats venus baiser, foutre le bordel et profiter des vivres laissées sur place par les derniers occupants, dont on retrouve bien vite les cadavres à droite et à gauche. Pas question pour nos rescapés du grand champignon de feu de se laisser faire, cependant, et c’est au lance-flamme et au fusil à pompe qu’ils comptent bien se frayer un chemin jusqu’à une survie meilleure ! Ne vous y trompez pas, braves gens, si ce petit résumé laisse imaginer une grosse Série B bourrine au possible, les ambitions de Mattei sont en vérité ailleurs. Il est en effet évident que le metteur en scène de Cruel Jaws avait ici pour but premier de créer un véritable film à suspense, un Animal Attack Movie hérité des zoziaux du gros fumeur de cigares (d’ailleurs, une filiation avec Hitchcock sera faite sur certaines affiches, preuve que les ritals n’avaient vraiment peur de rien !). Sur les tables de nuit de Bruno et Claudio devaient donc se trouver la VHS des Oiseaux, les livres et versions filmiques de La Nuit des Morts-Vivants (auquel est empruntée sa structure et même son final) et même le remake de The Thing selon Carpenter, lorsque les protagonistes découvrent des corps en putréfaction mais ne savent pas encore de quoi il en retourne, la tension et la paranoïa montant doucement mais sûrement. Plus que jamais, Bruno Mattei se présentait donc comme le plus américain des artisans transalpins dans l’échafaudage de son art, digérant ses codes pour mieux les recracher sur ses bouts de pellicule. Malheureusement, et comme toujours avec lui, les maigres moyens et une écriture à la truelle empêchent le résultat de s’élever au niveau des intentions…

 

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Une écriture dénuée de finesse, donc, que l’on repère dès la présentation des personnages, preuve irréfutable de la naïveté de Claudio Fragasso lorsqu’il se cala derrière sa machine à écrire. Ainsi, le gaillard derrière Troll 2 semble penser qu’il n’est pas particulièrement nécessaire d’offrir à ses pantins des caractères clairement établis, d’insuffler à chacun une personnalité qui leur sera propre via des dialogues bien sentis. Trop long à faire, vous pensez bien ! Du coup, il fait d’une pierre deux coups et nomme ou décrit son équipée de manière à les définir dans le même temps. Duke sera donc un vil traître habillé comme Napoléon et pensant qu’il vaut mieux que les autres (un duc, quoi !), Chocolat la blackette de la bande (très fin, pour le coup !), Videogame le geek de service capable (ou pas) de faire fonctionner n’importe quel ordinateur, Deus le philosophe ayant trouvé la foi, Taurus le peu finaud ruant dans les brancards, Lucifer le sexuel ne pensant qu’à se servir de sa copine Lilith comme d’un glory hole, Noah le proche de la nature sans doute capable de nous construire une belle arche… Reste les cas de Kurt le leader, Diana la belle blonde et Myrna la nerveuse, pas nécessairement présentés via leurs patronymes et faisant donc office d’exception, mais il n’empêche que l’on entend raisonner les énormes sabots de Fragasso dans ce monde dévitalisé, où l’identité est résumée à l’apparence. Pas un grave délit, c’est au contraire un détail plutôt amusant (et puis personne ne s’attendait à voir des modèles de profondeur sur ces plates-bandes bis…), mais cela reste également un signe de la maladresse habitant la paire, les noms de leurs personnages étant finalement assez similaires à ceux qu’inventerait un gamin de huit ans à l’écriture de sa première fan-fiction sur l’univers de Ken, le survivant. Tout en restant également un gage de la pureté et de la spontanéité de Mattei, visiblement ravi comme un gosse de mettre en scène des silhouettes échappées d’une bande-dessinée ou d’un épisode de G.I. Joe et les confronter à des rats ne répandant pas le vaccin contre la rubéole.

 

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Et c’est donc avec le sourire que nous le retrouvons à emballer quelques séquences gratinées et bien gore, comme la découverte de cadavres à la chair rongée par les frères déments de Ratatouille, un pauvre type n’étant plus qu’une coque de peau renfermant des dizaines de rats, coque qui explosera d’ailleurs sans raison en projetant les bestioles en l’air, un petit Fievel souriant sortant de la bouche d’une actrice (la Française Moune Duvivier, à l’époque fort occupée à raconter aux journalistes que le tournage était une géhenne quotidienne et qu’elle dut avoir un rat en bouche pour cette scène, ce qui est bien évidemment faux, l’effet étant évident),… Il y en a donc pour tous les goûts et tous les palais, même les plus pâteux, le poto Bruno prouvant une fois de plus son sens de l’image forte, comme le souligne encore ce final (attention spoilers, même si certaines affiches s’en chargeaient déjà avant moi !) où les rescapés de la vague de vermines noires tombent nez-à-nez avec des hommes en combinaisons se révèlant être des mutants à face de rats ! Plutôt rigolo sur le papier, et encore plus à l’écran lorsque ces hamsters aux yeux écarquillés fixent leurs proies avec insistance ! Une scène marquante et décalée qui n’en a sans doute pas fini d’amuser la galerie lors des prochaines diffusions, que l’on devine nombreuses, du titre en festival. Et les spectateurs se gausseront sans doute de quelques bêtises posées çà et là, comme l’incroyable découverte de vivres. Heureux d’avoir trouvé du sucre et d’autres aliments, denrées plutôt rares à une époque où la flore se résume à des feuilles mortes et des cactus déssechés, nos zigotos décident… de gâcher ces trouvailles en les jetant dans tous les sens, principalement sur Chocolat, qui lance alors de cultes « Je suis devenue blanche ! Je suis devenue blanche ! ». Difficile également de ne pas lancer quelques pouffements devant cet instant très « autre » voyant le coquin Lucifer et la chaude Lilith s’enlacer dans un sac de couchage… à la tirette coincée ! Et c’est parti pour de longues secondes à tenter de s’extirper de la couchette humide, à grand renfort de rires idiots et de moqueries crétines. Du pur Mattei, toujours prompt à glisser une scène décalée et parfaitement inutile entre deux salves sanglantes. Mention spéciale à ce petit génie qu’est Duke, sous-Bernard Tapie trahissant tout le monde pour gonfler son égo surdimensionné et qui, pour se débarrasser des souris à ses pieds, jettera une grenade à un mètre de lui, explosant en même temps que ses ennemies ! Du grand art.

 

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On peine d’ailleurs à croire que les bouffeurs d’emmenthal soient si dangereux que cela, eux qui semblent plutôt occupés à se laver le museau, croquer du carton, galoper dans tous les sens ou faire les cons sur des balances. Du coup, histoire de renforcer le sentiment d’agressivité à l’écran, les techniciens n’ont de cesse de vider des sauts entiers de souris peintes en noir (véridique) sur leur casting, par ailleurs composé de quelques gueules reconnaissables. Geretta Geretta (Demons, Zombie 4 After Death), le sous-George Eastman Massimo Vanni (Robowar, Zombi 3), Ottaviano Dell’Acqua (Blastfighter) ou Fausto Lombardi (Shocking Dark) viennent en effet étaler leurs talents, ou leur manque de talent selon les cas, dans cette production pas si mauvaise que ce que l’on veut bien le dire, et nettement moins nanardeuse qu’il n’y paraît. Certes, cela ne vole pas bien haut et l’on aperçoit lors d’un long plan un technicien faisant dépasser sa large tignasse avant de se recacher derrière un meuble, mais Mattei ne se ridiculise pas ici. Si la musique est assez peu notable et ne tire pas l’affaire vers le haut, la réalisation se veut tout à fait correcte et la photographie suit le même bon chemin, la technique ne faisant pas défaut au maestro sur ce coup. Le principal problème des Rats de Manhattan se trouve en vérité ailleurs : trop long (1h35 en version intégrale), le métrage dispose d’une bonne dizaine de minutes en trop et les allées et venues et questionnements de nos vandales du futur sur le pourquoi du comment de ces mulots infernaux ne passionnent que trop rarement. Osons-le dire, on s’emmerde parfois un peu en attendant que toute la famille Mouse passe à table, les décors, bien que fort corrects pour un budget aussi mince, devenant vite répétitifs. On se lasse donc un peu de ces poussiéreuses salles, de ces colonnes fissurées et de ces escaliers envahis par la crasse, le temps finissant par nous sembler un peu long. Un fait rare pour du Mattei…

 

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Pas de quoi tourner le dos à la fête foraine montée par notre amuseur, pour reprendre quelques termes de Mister Didelot, car si l’on sait prendre son mal en patience, il y a matière à se voir récompensé. Alors non, on ne rejoindra peut-être pas l’avis de Mattei lui-même, persuadé que cette « nuit de terreur » était la plus belle de sa filmographie, mais oui on le rassurera dans l’au-delà en lui expliquant qu’une fois de plus, on s’est plutôt bien marré ! Dommage que la chose reste toujours tristement inédite dans nos contrées, forçant le bisseux bien équipé (je parle d’un Blu-ray all zone, pas de vos attributs sexuels les enfants) à se tourner vers les inspirés Blue Underground, éditeur d’un blu-ray renfermant également Virus Cannibale. Ca c’est du double-programme ou je ne m’y connais pas !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Bruno Mattei
  • Scénario : Claudio Fragasso, Rossella Drudi, Bruno Mattei
  • Production : Jacques Leitienne
  • Titre original: Rats, Notte di terrore
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Ottaviano Dell’Acqua, Geretta Geretta, Massimo Vanni, Gianni Franco, Fausto Lombardi
  • Année: 1984

 

2 comments to Les Rats de Manhattan

  • Roggy  says:

    Comme je n’ai pas (encore !) vu tous la filmographie de Bruno Mattei, je t’avoue que ces rongeurs new-yorkais me plaisent particulièrement. Tu décryptes bien les problèmes du film mais aussi ses atouts comme ces hommes mutants en combinaison !

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