L’île du Dr. Moreau

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Si certains souffrent de se retrouver seuls au monde sur une île, comme ce pauvre Tom Hanks forcé d’enculer des ballons de volley pour avoir un semblant de vie sexuelle, d’autres sont bien heureux de se trouver à l’écart des regards… Pour le sinistre Dr. Moreau, le bonheur n’est pas dans le pré mais sur une petite péninsule rien qu’à lui et qu’il change en un véritable laboratoire. Ou en musée des horreurs ?

 

 

H.G. Wells, quand tu nous tiens ! Difficile en effet pour le septième art de lâcher la plume de l’un des plus influents auteurs de la littérature, qu’elle soit fantastique ou non, ses La Guerre des Mondes ou La Machine à Explorer le Temps étant pour ainsi dire voués à revenir à intervalles plus ou moins réguliers sur nos écrans. Pas la peine de jouer les surpris, du coup, lorsque l’on découvre que son classique L’Île du Dr. Moreau ne resta pas qu’une lettre perdue sur une mer de mots mais dériva bel et bien sur des bandes-dessinées, dans des séries TV (Les Enquêtes de Murdoch, série policière made in Canada, se penche même sur la genèse du livre) et même sur quelques dessins-animés : Les Simpsons y sont allés de leur hommage, South Park possède un personnage de savant fou dont on devine l’inspiration et Batman partit au secours d’une Catwoman changée en femme-chat pour de bon sur un îlot reculé. Et puis bien sûr, il y a les films, généralement réduits au nombre de trois : celui qui nous occupe aujourd’hui du bon Erle C. Kenton, la version des seventies avec Burt Lancaster et bien évidemment celle des nineties avec Marlon Brando, rendue célèbre pour le sacré bordel que fut son tournage. C’est oublier un peu vite que la période du muet était déjà partie en safari dans le zoo monstrueux du scientifique, d’abord via L’île d’épouvante (1913), il est vrai plutôt une adaptation du roman Docteur Lerne, sous-dieu écrit par Maurice Renard en hommage à Wells ; ensuite via Die insel der Veschollenen, version allemande datant de 1921. Reste que c’est bien évidemment avec la bobine de la Paramount, sortie en 1932 et mise en boîte par Kenton (Le Fantôme de Frankenstein, La Maison de Frankenstein, La Maison de Dracula), que le gros de l’audience des salles obscures découvrit les rudes expérimentations de Moreau, ce chirurgien du mal cherchant à transformer les animaux en hommes. Un métrage que les générations antérieures aux années 50 associent généralement aux Universal Monsters Movies. Et pour cause : à partir de 1958, c’est bien la maison des gloumoutes qui fait entrer le film dans son catalogue, d’abord pour le diffuser sur les petites lucarnes. C’est néanmoins lorsque le géant d’Hollywood ressortit tous ses classiques de l’épouvante en VHS dans les nineties qu’Island of Lost Souls, titre original de la bande, se mélangea aux Dracula, Frankenstein et autres La Momie. La Universal offrant de magnifiques nouvelles jaquettes à chaque titre, le Dr Moreau se fondit alors dans le moule, devint l’équivalent des vampires, lycanthropes et hommes-poissons alors qu’il venait en vérité de l’usine Paramount ! Le brouillamini s’explique cependant autrement que par l’acquisition du titre par la Universal : en disposant de Bela Lugosi au générique, il est bien difficile de ne pas songer à l’arsenal monstrueux Universalien. Si notre Hongrois préféré y est d’ailleurs bien une créature de cauchemar, le véritable démon est pourtant humain et porte les traits de Charles Laughton.

 

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C’est pas son jour, à Edward Parker ! Alors qu’il surfait sur les océans pour retrouver sa promise, la blonde Ruth, son embarcation prend la flotte et notre beau héros boit la tasse. Heureusement pour lui, il est sauvé par un navire transportant de nombreux animaux : lions, chiens, gorille, léopards,… Un zoo flottant au sein duquel se trouve Mr. Montgomery, ancien docteur londonien offrant les premiers soins à un Parker vite remis sur pied. Bien en forme, notre homme balance ses cinq doigts dans la tronche du capitaine du rafiot, un alcoolique violent qui était justement en train de passer ses nerfs sur un pauvre type au visage difforme. Evidemment, cette altercation ne fait pas les affaires de Parker, prié de foutre le camp de la coquille de noix et dès lors forcé de rejoindre celle de Montgomery, justement prêt à partir avec les animaux, que vient chercher un certain Dr. Moreau. Un brave homme en apparence, propriétaire d’une petite île à la mauvaise réputation, que la politesse oblige à proposer à Parker un petit séjour sur ses terres. Bien forcé d’accepter, le jeune gaillard découvre un monde à part : Moreau a planté son laboratoire au milieu d’une jungle peuplée d’hommes extrêmement poilus. Des Portugais ? Non, le fruit des expériences du maître des lieux, un véritable génie ayant découvert comment accélérer l’évolution de la flore. Ce qui lui permet par ailleurs de se retrouver avec des asperges gigantesques dont doivent rêver tous les maraîchers de la planète ! Mais les légumes et les fleurs, ça décorent sans doute bien mais ça manque de défi, et c’est tout naturellement que le praticien aux airs de déité se mit en tête de faire sauter quelques siècles à la faune. Et c’est ainsi, après de nombreuses heures d’opération et un joli jeu de bistouri, que les beaux jardins du dieu vivant sont désormais parcourus par des freaks parfois très séduisants. C’est le cas de la femme-panthère Lota, le chef-d’œuvre de son auteur, que ce dernier aimerait désormais changer en une fière maman, histoire de voir si elle accouchera d’un chaton ou d’un véritable humain. Parker tombe d’ailleurs à pic, la belle Lota n’étant de toute évidence pas attirée par les laiderons aux faces de babouins peuplant les arbres alentours. Il est dès lors interdit au naufragé de repartir, au grand dam de sa dulcinée Ruth qui lance une expédition pour le récupérer…

 

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Si le public actuel aura du mal à le croire, il se trouve qu’Island of Lost Souls fut très probablement l’un des premiers films à créer le scandale, à remuer la censure. Ce sont les très prudes Anglais puis les Suédois que l’on trouva parmi les rangs des indignés, sans doute pas habitués aux séquences pour le moins sadiques ici trouvables. Certes, ce n’est pas du Hostel, et encore moins du Guinea Pig, mais il n’empêche que pour les années 30, L’Île du Dr. Moreau est plutôt tortionnaire. La faute aux cris de douleurs des pauvres bestiaux passant sur la table d’opération du chirurgien taré, des séquences plus difficiles de par leurs thèmes et sonorités que par leurs visuels. Car on ne voit bien évidemment aucune vivisection, aucun bidou poilu ouvert comme un sac-à-dos, l’époque ne se permettant pas ce genre de débordements gorasses. N’empêche que dans le principe, on avait rarement vu aussi cruel : de pauvres bêtes ne demandant rien à personne mais obligées de passer dans la salle d’op’ de Moreau, fort justement nommée la « House of Pain », transformées en d’affreuses chimères après moult tortures, c’est encore moins drôle qu’un spectacle des tristes Gad et Kev. Bien difficile en effet de ne pas se prendre d’affection pour ces pauvres bêtes, au carrefour des espèces, ne sachant visiblement pas où se situer ni même quoi faire de leurs carcasses trop grandes pour elles. Deux choix s’offrent d’ailleurs à elles : soit elles décident d’obéir à leur père et lui servir de domestique, soit elles se condamnent à errer sans but dans le labyrinthe forestier de l’île. C’est visiblement le choix fait par une majorité d’entre elles, qui se sont créé un petit village mais vivent malgré tout sous les commandements de Moreau. Ce dernier, en bonne divinité qu’il se pense être, leur a en effet donné quelques lois, principalement pensées pour lui assurer une certaine protection : les créatures ne peuvent en effet jamais faire couler le sang. Et au milieu de ce cirque infernal, la belle Lota, ancienne panthère devenue féline humaine, la plus grande réussite de Moreau, à laquelle il aimerait implanter des sentiments. C’est que notre Anglais compte bien un jour retourner au pays d’un pas triomphant avec Lota au bras, histoire de prouver aux siens qu’il vaut infiniment mieux qu’eux…

 

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C’est bien évidemment là que Parker entre en jeu, histoire de se lancer dans un triangle amoureux des plus aigus. Ainsi, notre bellâtre au cœur gros comme ça aime fort logiquement sa fiancée Ruth, mais Lota le kiffe lui et déprime à l’idée que son love interest reprenne les vagues pour rejoindre sa blonde. Inutile de préciser que l’on voit mal ce trigone se terminer dans un happy end où volent les pétales de roses et où les colombes chantent à la mode Disney… D’ailleurs, lors d’un final vengeur, les monstres décident de se rebeller contre leur géniteur, qui a eu l’outrecuidance de ne pas respecter ses propres règles en ordonnant à l’un de ses velus soldats d’écraser la glotte d’un second rôle gênant… Et aux monstres de prendre fourches et torches, inversant le cliché voulant que ce soit aux pauvres villageois de s’en prendre aux créatures de la nuit, un habile pied de nez de Wells/Kenton aux conventions horrifiques avant même que celles-ci ne soient pour ainsi dire obligatoires. More humant han human, chantait Rob Zombie du temps où il avait du talent. On ne peut qu’aller dans son sens… Reste que si l’atmosphère est bien évidemment pesante sur notre îlot diabolique et que l’on n’y transpire pas la joie, Kenton ne se prive certainement pas d’un peu d’humour. Noir, bien sûr, puisque c’est principalement le Dr. Moreau, et donc l’excellent Charles Laughton qui lui sert d’interprète, que l’on verra ici apporter un soupçon de second degré à l’ensemble. Notre grand méchant a en effet beau être un tortionnaire de première, un égoïste légendaire, un cinglé pensant sa place au-dessus de Saint Pierre, un manipulateur de génie, il n’en est pas moins un sale garnement ne parvenant pas à retenir un sourire lorsqu’il joue un tour pendable. Fier de lui, chacun de ses mauvais coups semble accompagné d’un rictus de petit garçon conscient de ses mauvaises actions et qui pense qu’un air de poupin lui permettra d’éviter la fessée. Difficile d’ailleurs de ne pas déformer nos lèvres à notre tour en le voyant ainsi, lui qui se vend comme un dégringolé du Mont Olympe et qui ne manque jamais une occasion de prendre ses grands airs, mais est au fond de lui un simple chiard faisant son caca nerveux lorsque l’on ne le reconnaît pas à sa juste valeur. Formidable, Laughton parvient sans mal à porter à l’écran toute la dualité de cet incroyable personnage, visiblement en s’inspirant de son dentiste ! Pas sûr d’avoir envie de livrer mes gencives à un homme-enfant adepte de la charcuterie humaine… Reste que Laughton écrase le reste du casting – par ailleurs très bon -, y compris un Bela Lugosi faisant office de pièce rapportée. Le visage parsemé de poils de cul (notons d’ailleurs que les maquillages sont tous très réussis), il fait office de prêtre s’assurant que ses ouailles respectent les lois imaginées par Moreau. Un job peu rémunéré puisque Lugosi ne touchera que 800 dollars pour l’intégralité du tournage, faisant de lui le moins bien payé des acteurs principaux. Une claque pour un acteur ayant tout de même connu la célébrité avec Dracula, forcé d’accepter cette petite humiliation parce qu’il était alors en proie aux difficultés financières…

 

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Si la distribution est impeccable et que le fond ne manque pas d’atouts (visiblement pas encore assez pour Wells cependant, qui déplora que cette adaptation mettait le paquet sur l’horreur au détriment de la profondeur du récit), il en va de même pour la réalisation, pour ainsi dire parfaite. Aidé par une photographie aux petits oignons laissant la part belle aux ombres, Kenton nous balance sans crier gare une dynamique descente dans un paradis tropical pourtant peuplé de tristes démons. Le décorum, parfaitement mis en valeur, laisse ainsi rêveur et l’on n’a qu’un souhait une fois le générique de fin arrivé à son terme : repartir sur l’île du praticien déviant ! Se balader sur les quelques planches faisant office de ponton, traverser la grotte aux silhouettes menaçantes, se frayer un chemin dans cette jungle aux mille dangers, arriver dans la bâtisse au lierre envahissant, admirer le potager du gigantisme, sprinter dans la House of Pain,… Kenton crée un véritable monde et semble prendre un malin plaisir à s’y balader, offrant à Island of Lost Souls une réalisation moins théâtrale, plus nerveuse, que celle alors en vigueur dans l’épouvante. Ne manquant donc pas de substance, n’en déplaise au copain H.G., et visuellement remarquable, L’Île du Dr. Moreau se doit d’être votre prochaine destination pour les vacances. Ca tombe bien, Elephant Films se charge de vous réservez une chambre, ou une cage, via son combo Blu-Ray/DVD, toujours présenté par Jean-Pierre Dionnet. Bonus intéressant, ce grand de la musique qu’est Jaz Coleman, frontman des ultimes Killing Joke, revient sur son expérience avec le film, qu’il apprécie tout particulièrement… Beau complément aux cris de douleurs des suppliciés du Dr. Moreau et aux larmes d’une panthère que l’on oubliera jamais, issue du meilleur Universal Monster Movie, ironiquement fomenté par la Paramount…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Erle C. Kenton
  • Scénario : Philip Wylie, Waldemar Young
  • Production : Paramount
  • Titre original: Island of Lost Souls
  • Pays: USA
  • Acteurs: Charles Laughton, Richard Arlen, Kathleen Burke, Bela Lugosi
  • Année: 1932

10 comments to L’île du Dr. Moreau

  • Jacques  says:

    « le Dr Moreau se fonda alors dans le moule …  »

    Un coup de règle sur les doigts si tu me refais ça, Rigs ! LOL

  • ingloriuscritik/ Peter Hooper  says:

    HG Wells est a la science fiction ce que ta plume est au Genre : une référence !
    Point de flagornerie mal placée de ma part, si c’était pour espérer abuser de ton anus de lémurien, on a les soirées scouts toujours du BWE pour ca, avec quelques autres fin sodomites ! Mais parce que s’il me plait d’effectuer quelques fois des sauts gigantesques dans les 30’s, je me risque rarement a formuler mes ressentis . Alors je passe chez toi, et je ne trouve rien a rajouter que cette nouvelle savante dissection d’une œuvre que j’avais un peu oublié; je vais me rattraper prochainement avec le combo que tu cites, mais je n’écrirai rien, tu l’as très bien fait.

    • Jacques  says:

      « Anus de lémurien » : LOOOOL !!

  • Roggy  says:

    J’ai eu la chance de voir le film en salle il y a quelques mois et c’est certainement une des meilleures adaptations de « L’île du Docteur Moreau ». Le film a un côté très subversif, notamment le rapport troublant à cette femme léopard dans une production des années 30. Excellente chro l’ami !

  • princecranoir  says:

    Jamais été tenté par ce passage chez ce bon docteur (un parent de Yolande ?) Comme Roggy un certain Jarmusch dut l’apprécier comme toi pour en avoir fourré un long extrait dans son récent Paterson. La poésie et les animaux, c’est pas elephantastique ça ?
    Tu m’as salement donné le goût du blu-ray en attendant. C’est remboursé par la secu la presceiption du docteur Rigs ?

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