La Nuit des Morts-Vivants (1990)

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Les reboots, les remakes, les modernisations, en bref que l’on triture dans tous les sens leurs films favoris, les cinéphiles n’aiment pas trop ça. Même lorsque le projet vient du créateur original et que ce dernier choisit lui-même son successeur ? On va voir ça avec Night of the Living Dead version Tom Savini, soit la nuit des remakes vivants !

 

 

Nous connaissons tous l’histoire : malgré son incroyable succès, La Nuit des Morts-Vivants n’a rapporté que de la petite monnaie à Georges Romero, la faute à l’oubli d’insérer une mention de copyright sous le titre du film. Dans le genre ballot… On comprend donc aisément que le père Romero garde une certaine frustration à l’encontre de cette aventure, frustration qui a conduit le réalisateur à songer à la production d’un remake de son classique. C’est que le vieux Georges était plutôt apeuré à l’idée que quelqu’un se lance dans une relecture avant lui et profite à sa place de ce qu’il avait bâti à la fin des années soixante. Et la rumeur voulant que la 21st Century Film est sur le point de se payer une nouvelle visite au cimetière précipite le mouvement, Romero courant voir Menahem Golan (oui, oui, celui de la Cannon) pour qu’il l’aide à produire la pelloche, que distribuera bel et bien la twenty-one, comme disent les ricains. Pour mettre toutes les chances de son côté, le réalisateur de Martin fait même appel à ses vieux amis John A. Russo, scénariste et romancier à l’origine du script de la première version, et Russell Streiner, producteur de la première nuit zombiesque. Les deux reçoivent le statut de producteurs sur ce remake tandis que Romero fait appel aussi à Tom Savini, absent du tournage de Night of the Living Dead mais dont les effets ont bien aidé ses suites, Zombie et Le Jour des Morts-Vivants, à se faire une place au panthéon des pellicules horrifiques. Et soudainement, Romero se dit que tant qu’à faire, il peut proposer le poste de réalisateur à son ami Tommy, en qui il a toute confiance. Savini se laisse convaincre et… s’apprête à vivre ce qu’il considère comme son pire cauchemar ! Le tournage ne fut en effet pas de tout repos pour notre goreux, tout d’abord parce que sa femme le quitte et demande le divorce à la même période, créant de bien légitimes soucis à un père se demandant s’il pourra toujours voir sa fille, ensuite parce que les décisionnaires n’ont pas été tendres avec lui non plus. La majorité de ses décisions furent en effet balayées d’un revers de la main, laissant au créateur la désagréable impression que son film n’est pas réellement le sien, que tout ce qu’il veut y mettre est balancé à la corbeille… Néanmoins, si La Nuit des Morts-Vivants version nineties ne représente pas un souvenir impérissable pour le roi du sanglant, il admet volontiers que le résultat final n’est pas mal compte tenu des conditions de tournage, difficiles parce que l’équipe ne disposait pas d’assez de temps à son goût. On ne peut que lui donner raison : sa version de cette nuitée pas comme les autres tient carrément la route !

 

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Bien entendu, les grandes lignes de l’histoire restent les mêmes, et plus globalement cette relecture ne s’aventure jamais trop loin de son modèle, Romero reprenant même le script d’origine : Barbara et son frère Johnny vont rendre un dernier hommage à leur mère récemment décédée et sont attaqués par quelques zombies sortis de nulle part. Johnny y laissera la vie tandis que Barbara entamera une fuite qui la mènera jusqu’à une petite ferme, où elle sera bientôt rejointe par Ben, aide bienvenue pour repousser les zombies. Ils découvrent bien vite que d’autres survivants, dont un couple s’occupant de leur fille malade, sont cachés dans la cave. Ensemble, ils vont devoir survivre aussi longtemps que faire se peut face à cette invasion d’outre-tombe. Autant dire que si vous avez un jour vu l’original – et si ce n’est pas encore fait courez-y – vous ne serez pas dépaysés, l’architecture du récit étant identique entre les deux variantes. Pourtant, Tom Savini demande au scénariste Romero d’apporter quelques petites modifications, principalement au niveau du personnage de Barbara, qu’il souhaite plus fort. Une idée qui lui est venue en voyant Sigourney Weaver dégommer de la tête de bite noircie dans l’espace… Savini et Romero font également bien attention à ce que les spectateurs connaissant fort bien la version plus ancienne soient surpris lors de quelques jumpscares, leurs attentes étant détournées à quelques instants. Ainsi, lorsque Barbara et son frangin aperçoivent une drôle de silhouette marcher au loin, celle-ci… est celle d’un homme toujours humain et non du zombie que nous attentions tous, comme dans l’original. Celui-ci débarque quelques secondes plus tard, sortant de nulle part pour attaquer violement la fratrie. Plutôt bien vu et annonciateur de surprises, qui ne tarderont en effet pas à poindre le bout de leur nez en décomposition, surtout en fin de parcours. Mais nous y reviendrons. Bien évidemment, le grand changement est ici l’utilisation de la couleur, La Nuit des Morts-Vivants étant comme chacun sait une pelloche en noir et blanc. Impossible de présenter une bande décolorée au public dans les années 90, à moins de s’appeler Tim Burton bien sûr. Et qui connait un peu le travail de Savini et le tour pris par Romero dans la suite de sa saga fleurant bon le vieux cadavre s’attend forcément à un véritable déluge faisant virevolter cervelles déchiquetées, caboches découpées, globes oculaires avariés et intestins prêts à enfourner ! Et pourtant, rien de tout ça !

 

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En effet, La Nuit des Morts-Vivants nouvelle génération est particulièrement soft, se contentant de quelques trous de la taille de confettis dans les crânes de nos crevés ambulants, avec un brin de sang noirci qui gicle à l’arrière de la boîte crânienne. Face aux machettes plantées dans des fronts, aux gorge arrachées d’un bon coup de chicot, aux nombrils ouverts et laissant s’échapper des kilos d’entrailles ou aux déchirements de cordes vocales admirés dans Dawn of the Dead et Day of the Dead, cela ne pèse pas bien lourd… La faute à qui, d’ailleurs ? Pas à Savini si on l’écoute, le gaillard nous assurant qu’il avait proposé quelques idées trash que ses producteurs refusèrent, pensant sans doute qu’un film trop brutal entrainerait une limite d’âge pour les spectateurs et donc un manque à gagner. Mais il se dit également que l’équipe du film voulait tout simplement freiner les débordements gore pour respecter l’esprit du premier volet. On leur rappellera tout de même que le métrage qu’ils prient les mains jointes bénéficiait tout de même de quelques plans plutôt corsés pour l’époque, comme des morts-vivants en train de becter dans des boyaux et autres morceaux de chair. Proposer pareil spectacle dans le remake ne l’aurait donc en rien éloigné de l’esprit des débuts… Frustrante, cette restriction dans la sauvagerie, donc, surtout si l’on se dirige dans cette vieille ferme abandonnée avec l’espoir d’y voir les murs repeints en rouge… Bien sûr, Savini se rattrape sur les maquillages et de simples dans le film de Romero, ils deviennent ici très poussés, chaque zombie semblant envahi de cicatrices uniques, doté de sa personnalité. Ca change forcément du simple teint blafard qu’ils arboraient dans les sixties, et même dans les seventies. Mais là encore, le pauvre Tom fut forcé de se battre pour chaque décision, les producteurs refusant quelques idées en plus de le pousser à se priver de certains zombies, par manque de temps parce que la Columbia racheta le film à la 21st et imposa des délais plus serrés (1 mois de tournage) en vue d’une sortie pour Halloween. Il aurait en tout cas été dommage que l’on se passe de ces maccabées junkie, sortant de la morgue, croquemort, fermier et compagnie tant ils participent à créer une odeur de véracité.

 

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On saluera aussi le boulot de mise en scène, Savini parvenant sans mal à marcher sur les traces de son modèle, proposant un spectacle un peu plus énergique, notamment lors de la scène de la camionnette qui explose. Budget plus fourni et méthodes plus modernes obligent. Mais si le copain Tom nous balance un très bon divertissement d’épouvante (on ne se fait jamais chier) et sait aussi créer une ambiance, le fort du film tient cependant dans l’aspect psychologique du récit, dans la cohabitation entre ces personnages qui ne se connaissaient pas quelques heures auparavant. Doté d’un bon casting (on notera Bill Moseley en frère de Barbara), Savini en profite pour accentuer un peu les caractères décelables dans l’original. Ainsi, Ben (excellent Tony Todd, peut-être la meilleure prestation de ce comédien qui ne s’est pas toujours foulé…), si l’on décelait clairement son côté homme fort et franc du collier via la prestation de Duane Jones, se montre ici un peu plus rude encore. S’il sait être attentif aux autres et est même capable de les réconforter ou de leur épargner des visions difficiles (il a la prévenance de masquer le visage éclaté du cousin d’un autre survivant, avec lequel il fait désormais équipe), il se prend aussi à quelques reprises pour un chef un peu agaçant, voire prêt à écraser ceux qui se mettront en travers de son chemin. Comme le père de famille incarné par Tom Towles (Henry, portrait of a serial killer, notons que l’acteur en fait un peu trop par moment), déjà un salopiaud dans le premier film, rendu encore plus détestable dans celui-ci. Mais bien sûr, c’est la petite souris des sixties devenue une panthère des nineties  nommée Barbara que l’on retiendra en premier lieu tant sa métamorphose est intrigante. Une véritable victime lors des premières minutes, voire même le cliché de la demoiselle en détresse hurlant en courant et se prenant les pieds dans sa robe, elle mute en une véritable tueuse, rangeant ses fringues de gentille gamine pour mettre un pantalon et devenir la plus furieuse des garçonnes. Félicitons son interprète, à savoir Patricia Tallman, qui participe énormément à la nervosité ambiante tant elle semble à bout de nerfs, tremblante de peur, puis d’énervement, puis enfin d’envie de dégommer du corps en putréfaction. Une actrice pas choisie par hasard puisqu’une amie de Savini dans la vie de tous les jours, notre moustachu appréciant énormément cette cascadeuse qui n’hésitait pas à faire de dangereuses pirouettes alors qu’elle était enceinte. Une dure à cuir collant parfaitement à l’esprit recherché par le réalisateur pour cette Barbara next gen ! Malins, Romero et Savini décident également de briser un peu la coque de Ben, plus sobre dans l’original et ici pas loin de devenir fou lui aussi, comme en témoigne ses prières, ses récits dignes des vétérans du Vietnam ou son rire fatigué une fois qu’il écoute la radio à la cave.

 

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Mais le plus intéressant est très certainement la fin du métrage, très différente de celle tournée par Romero. Et autant vous prévenir, ça va spoiler à fond, donc si vous ne voulez pas que le film vous soit gâché, passez au paragraphe suivant. C’est fait ? Bien ! Je peux donc causer tout seul… Vous vous en souvenez sans doute : à la fin de La Nuit des Morts-Vivants de 68, le pauvre Ben se faisait abattre par des rednecks partis à la chasse au zomblard. Un final marquant et cruel tant ce pauvre homme avait combattu les morts durant une interminable nuitée pour finalement se prendre un pruneau offert par des vivants ne prenant même pas la peine de vérifier si le gaillard était encore sain d’esprit ou non. La critique sur les différences de couleurs était bien sûr évidente… Sur ce point, Savini fait trois pas en arrière puisque cette fois, Ben finira en effet zombifié, une blessure par balle ayant raison de sa première vie, bien vite suivie par la seconde, plus sinistre. C’est Barbara, alors entrée dans le groupe des bouseux locaux cherchant les zombies, qui découvre avec deux gaillards ce qu’il reste du grand black : une coquille vide, aux yeux livides et désormais assoiffée de sang. L’un des deux gars abrégera les souffrances de Ben d’une balle dans le front, nettement moins douloureuse que celle infligée à Duane Jones vingt ans plus tôt. Mais alors qu’on pensait que cette version 1990 allait se clore de manière peu satisfaisante et sans faire de vagues, le sale type incarné par Towles arrive, pour sa part toujours bien vivant, et se présente devant Barbara. Qui l’abat sans dire un mot, expulsant par la même occasion tout la rage accumulée envers cet homme qui passa plusieurs heures à leur mettre des bâtons dans les roues. Devenue un ange de la vengeance, une meurtrière tuant par envie et besoin et non par nécessité, Barbara prend une toute autre dimension, plutôt passionnante. Complètement désabusée, vidée de toute envie de vivre, on se surprend à la trouver marchant aux côtés des morts, qui ne semblent même pas remarquer sa présence, comme si elle était déjà des leurs. Et une fois parmi les vivants, elle comprend déjà que sa place est ailleurs… Des vivants par ailleurs pas franchement montrés à leur avantage : les gus locaux capturent en effet les zombies pour les torturer, créer des petites attractions, pour rire de ces gens qui étaient encore leurs égaux quelques jours auparavant. Pour Savini, le constat est sans appel : les vivants sont bien pires que les morts. D’ailleurs, le créateur des effets de Vendredi 13 reprend à son compte le générique de fin imaginé par Romero deux décennies plus tôt : lui aussi fait des arrêts sur images des vivants en train de récupérer les corps, type vieilles photos crades et documentaires pris sur le vif. Ce qui prend une autre ambiance une fois Savini aux commandes puisqu’il fut photographe de guerre, lui permettant d’apporter un aspect plus malsain et plus vrai à ces clichés finissant le film sur une note nihiliste.

 

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Pas de mystères à tenir : il n’y a aucune raison valable de se mettre à l’écart de cette modernisation. Certes, elle aurait pu se montrer un peu plus généreuse au niveau des effets et c’est d’autant plus dommageable qu’avec Savini sur le trône, on s’attendait forcément à un spectacle tout autre. Ce que reconnait d’ailleurs avec un soupçon de peine l’intéressé… On regrettera aussi une musique de générique de fin proprement ringarde, laissant imaginer ce que pourrait donner un groupe de rock branché dans les reprises des vieilles ziks de jeux vidéo sortis sur Atari et avec votre petit frère de cinq piges comme guitariste. D’autant plus triste que le reste de la bande-son est de très bonne qualité. Mais pour le reste, rien à reprocher au job ici offert : certes tout cela n’a plus la même force qu’en 68, certes ça sent forcément le réchauffé, mais le résultat continue d’avoir bon goût et du croquant. Aucune raison de ne pas passer à table, dès lors, d’autant que ça enterre sans problèmes les Land, Diary et Survival of the Dead qui suivirent…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Tom Savini
  • Scénario : Georges A. Romero
  • Production : John A. Russo, Russel Streiner
  • Titre: Night of the Living Dead
  • Pays: USA
  • Acteurs: Patricia Tallman, Tony Todd, Tom Towles, Heather Mazur
  • Année: 1990

One comment to La Nuit des Morts-Vivants (1990)

  • Jacques  says:

    Comme Laurent, je pense que l’absence de débordements ultra gore renforce paradoxalement le film …

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