Objectif Terre (Target Earth)

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Bâtis comme des frigidaires, dur comme le fer, solides comme l’acier, ils viennent nous envahir ! Et plutôt quatre fois qu’une, Artus se fendant d’un coffret La Guerre des Robots contenant quatre brûlots vintage : Le Maître du Monde, Creation of the Humanoids, Cyborg 2087 et Objectif Terre. Et c’est par ce dernier que nous débutons ce tour d’horizon du petit monde de la ferraille énervée !

 

 

Cyclique est le cinéma fantastique et de science-fiction. Ainsi, après avoir passé deux ou trois décennies à réveiller d’entre les morts des êtres ancestraux pour les envoyer terrifier des servantes dans les vieux châteaux, c’est vers les étoiles que se tourna le genre. C’est donc à grands coups de rayons laser que les vampires, momies et loups-garous furent évincés, remplacé par des micro-ondes sur pattes et des antennes plus diaboliques que paraboliques. Le grand chamboulement du secteur de l’industrie déplacé dans le contexte des monstres, en somme, un remplacement progressif (mais temporaire, la Hammer ramenant les poilus, les bandelettes et les dents pointues sur le devant de la scène très rapidement) engagé par Le Jour où la Terre s’arrêta et La Guerre des Mondes. Et perpétué dès 1954 avec Target Earth – aka Objectif Terre dans le coffret fraîchement sorti par l’ours Artus – petite Série B bien loin du prestige de ses deux aînés, autrement mieux achalandés… C’est qu’avec son budget avoisinant les 85 000 dollars, Target Earth ne peut réellement concourir avec ses modèles, aux larfeuilles allant d’un à deux millions, et si cette petite bobine tournée en sept jours à peine peut espérer quelque-chose, c’est principalement de ramasser les miettes. Rien de bien étonnant cependant venant d’une production Allied Artists Pictures… qui n’est autre que la Monogram sous un nouveau nom ! Changement de patronyme mais pas de techniques, le producteur Herman Cohen – qui faisait ici ses débuts et allait bientôt devenir une vraie personnalité du monde de la production désargentée grâce aux I Was a Teenage Werewolf/Frankenstein ou How to Make a Monster – gardant la vieille pratique du « Je copie sur l’intello de la classe ». Dans les années 40, on fac-similait (maladroitement) le style de la Universal à renforts de The Ape ou Voodoo Man, dans les 50 on reprend à son compte la soupe aux boulons qui ravage les drive-in du pays de Donald Trump (mes félicitations, d’ailleurs, beau président orangé). Sans surprise, Target Earth prend donc la forme d’une guerre entre ce qu’il reste de la race humaine et des vilains grille-pains tombés du ciel… Enfin une guerre… Disons plutôt une bataille, vu le budget du métrage. Ou une rixe… Voire une petite chamaillerie ?

 

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Tout débute dans le silence assourdissant d’un Chicago exsangue, dans lequel se réveille la belle Nora King (Kathleen Crowley). Surprise de trouver les rues désertes, la demoiselle finit par croiser la route de Frank Brooks (Richard Denning, Creature with The Atom Brain, The Black Scorpion,…), qu’elle prend d’abord pour un sinistre criminel avant de reconnaître que le zigoto n’a rien de mauvais. Quelques rencontres plus tard (un couple aviné, un petit nerveux, un psychopathe échappé de taule), nos héros se terrent dans un hôtel forcément abandonné, comprenant bien vite que toute la ville a été évacuée parce que des robots venus d’ailleurs ont envahi la cité et éliminent les hommes avec leurs rayons laser… Et les androïdes continuent leur traque, cherchant d’éventuels survivants pour se débarrasser d’eux en les rôtissant comme de vulgaires nuggets. A nos protagonistes de garder intactes leurs derniers soupçons de vie, jusqu’à ce que l’armée trouve le moyen d’envoyer les automates dans la décharge qui leur fera office de cimetière… Rien de bien neuf dans ce tas de boulons, me direz-vous, et c’est bien normal. C’est que nos producteurs n’avaient sans doute pas à l’esprit l’envie de révolutionner le marché du septième art électronique avec Target Earth. Tout d’abord parce qu’ils n’en avaient pas les moyens, ensuite parce qu’en adaptant « Deadly City » de Paul W. Fairman ils savaient fort bien qu’ils allaient verser dans du classique. Enfin parce qu’en embauchant Sherman A. Rose pour la réalisation, ils se doutaient que leur maigre production n’atteindrait jamais le niveau d’un La Guerre des Mondes, le Sherman étant plutôt un monteur dont la carrière de metteur en scène ne décolla jamais, se terminant sur trois petits films dont Target Earth semble être le firmament. En prime, les conditions de tournage n’invitent pas franchement à la naissance d’un classique indémodable : une semaine pour emballer le tout, un filmage fait en vitesse dans les rues de Los Angeles avant que le trafic ne prenne de l’ampleur pour simuler une ville fantôme, et le tout sans autorisation bien évidemment ! Un shoot de commando, le bataillon des faiseurs de Série B étant en prime plus garni que celui des robots, la fameuse armée qui nous est promise n’étant en fait constituée que d’un seul élément !

 

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Car restriction monétaire oblige, un seul robot sera construit par l’équipe des effets spéciaux, entraînant en tout logique la présence d’une unique tête d’acier pour courir après nos personnages durant tout le film. Cela fait forcément peu, d’autant que les sublimes affiches nous en promettaient un certain nombre et d’une tout autre taille, ces Heavy Metal Raiders étant montrés comme gigantesques sur les posters. Alors se retrouver face à un pauvre assemblage de cartons (car c’est à ça que ressemble le résultat final) de deux mètres avec une dégaine pas permise, cela ne peut que frustrer, même si avec le recul le monstre obtient un certain charme. Celui de ces Craignos Monsters si vaillants qu’on ne peut jamais leur en vouloir bien longtemps leur ineptie, et c’est un regard tendre que l’on finit par poser sur ce figurant ayant tout le mal du monde à avancer gracieusement. D’ailleurs, ce n’est autre que Steve Calvert, qui jouait les macaques dans Bride of the Gorilla et Bela Lugosi Meets a Brooklyn Gorilla, que l’on retrouve dans la peau de fer de notre créature rageuse. Entre deux passages au bar, pour être plus précis, le gus bossant comme barman quand il ne tournait pas dans de l’exploitation visqueuse… Les petits détails amusants et habituels du joyeux monde du B Movie et nous ne serons pas plus surpris d’apprendre que l’acteur jouant le tueur échappé de zonzon, Robert Roark, n’était présent au générique que parce que son médecin de père n’avait accepté de financer Target Earth qu’à la condition que son fiston écope d’un rôle. Ed Wood style… Un peu mal foutu, Objectif Terre n’est donc pas loin de l’être avec son indestructible monstre de carnaval, que l’on ne peut arrêter qu’en utilisant des déformations sonores foutant le dawa dans les fils de nos tronches de radio. Pour autant, on ne parlera pas de bouse indéfendable, les scénaristes (dont James H. Nicholson, fondateur d’AIP) permettant à l’ensemble de rester intéressant grâce à un script misant plus sur les interactions entre les vivants plutôt que sur l’invasion des robots échappés de Vénus (c’est d’ailleurs une certitude qu’ont tous les personnages, pour eux ils ne peuvent débouler que de Vénus et pas de Neptune ou Mercure, comme s’il y avait un Made in Venus tatoué dans la nuque de nos robotiques occupants).

 

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Ainsi, le principal n’est donc jamais cet ancêtre du Terminator fouillant les rues à la recherche de nouveaux citadins à changer en cendres de cigare cubain, mais bien ceux-ci et leur manière de survivre. Une organisation forcément difficile, les caractères ne se mariant pas nécessairement avec le plus grand des bonheurs : si Nora et Frank sont de volontaires héros débordant de bonté et de compréhension envers autrui, leurs premiers copains Vicki (House of Horror, L’Île Inconnue) et Jim (Richard Reeves, Billy the Kid vs Dracula) sont pour leur part plus difficiles à vivre. D’humeur changeante, le duo ne cesse de passer de l’ivresse et l’amour fou à la haine et la fatigue de devoir supporter l’autre… Et le petit groupe perdra encore un peu plus de sa relative bonne humeur à l’arrivée du sadique Travis, fou furieux condamné pour l’assassinat d’une demoiselle débarquant le revolver à l’index pour dicter sa loi. Et surtout avec l’espoir que ses otages lui serviront d’appât pour éloigner les Vénusiens tandis que lui tentera de s’enfuir dans les égouts… Un beau salaud qui sera néanmoins éclipsé par Nora, premier rôle féminin qui, on le comprend bien vite, a tenté de se suicider la nuit précédant le drame. Passée pour morte auprès des robots, elle ne fut dès lors ni éliminée par ceux-ci, ni évacuée par l’armée, se retrouvant coincée dans un enfer dépeuplé alors qu’elle souhaitait justement frôler de la plante des pieds les nuages de Saint Pierre. Beau personnage que cette mélancolique jeune femme, aux tendances suicidaires franchement inhabituelles dans le style, surtout à cette époque ! Suivre les allées et venues de cette petite bande dans un Chicago infréquenté est donc loin d’être désagréable, d’autant que la première partie voyant notre héroïne arpenter des rues en solitaire est franchement crédible pour une œuvre de cet acabit. C’est qu’on y croit sans mal, la solitude extrême étant bien rendue par un Sherman Rose très capable, à défaut d’être un grand artiste.

 

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Dommage finalement que Target Earth se sente obligé de faire un passage chez les militaires et autres scientifiques échangeant leurs opinions sur cette guerre peu commune, qu’ils ne savent trop à qui attribuer. Des extra-terrestres belliqueux ? Des communistes en pleine manœuvre d’éradication ? Le mystère plane, mais pas trop longtemps tout de même… Triste que ces séquences, vues des centaines de fois ailleurs, à quelques écussons près, viennent couper le sentiment d’isolement ressenti dans le reste de la pellicule, qui aurait sans doute été bien meilleure si elle s’en était tenue à son identité de Zombie avant l’heure. Reste que pour une Série B aux défauts apparents, Objectif Terre n’en est pas moins un divertissement très honnête, qui n’ennuie pour ainsi dire jamais et profite d’une caractérisation supérieure au tout-venant de la SF des fifties. Une bonne pioche qui ne fera certainement pas regretter d’avoir investi dans le magnifique coffret d’Artus, doté de lobbys cards et d’un livret se penchant sur l’exploitation robotique de l’époque. Et les trois autres films ? Réponse la semaine prochaine, pas forcément le même jour, pas nécessairement à la même heure, mais toujours en ces lieux, pour une analyse de la pioche suivante : Le Maître du Monde, alias Tobor le Grand !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Sherman A. Rose
  • Scénario : James H. Nicholson, Wyatt Ordung, William Raynor
  • Production : Herman Cohen
  • Pays: USA
  • Acteurs: Kathleen Crowley, Richard Denning, Virginia Gray, Richard Reeves
  • Année: 1954
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2 comments to Objectif Terre (Target Earth)

  • Roggy  says:

    C’est vrai qu’on dirait bien que ldes frigidaires ont repris vie 🙂

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