Entretien avec Jérémie Damoiseau (Punisher, l’histoire secrète)

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Vous savez comment ça marche dans la crypte toxique: si le vieux Rigs Mordo a bien aimé un livre et qu’il se sent d’humeur voyageuse, il traîne sa carcasse slimeuse jusqu’à son auteur, se glissant sous la porte de son domicile pour lui poser quelques questions (ou en lui envoyant un mail…). Punisher, L’Histoire Secrète ayant été une lecture des plus agréables et se trouvant être un indispensable pour le fan de Dolph Lundgren que je suis, il ne m’en fallait donc pas plus pour désirer m’entretenir avec Jérémie Damoiseau, fier auteur de l’ouvrage en question. Et si le gazier s’est penché sur une sombre histoire laissant la part belle à une montagne suédoise rétamant les pires mafias à coup de dague dans la nuque ou en vidant les chargeurs, il est pour sa part nettement plus avenant que le vigilante à tête de mort!

 

 

1) Salut Jérémie ! Comme tu l’expliques dans le livre, Punisher fut l’un de tes premiers chocs cinématographiques et un peu ta rencontre avec Dolph Lundgren. Tu as donc un lien très fort avec le film mais tu aurais très bien pu en choisir un autre auquel consacrer tout un livre. Qu’est-ce que la genèse de ce film a de plus que celle des Maîtres de l’Univers, Dark Angel et les autres ?

En fait, c’est Les Maîtres de l’univers qui a occasionné ma rencontre avec Dolph et avec le cinéma de manière générale deux ans plus tôt. Cela peut en faire rigoler certains, mais ce film a été pour moi la révélation que Star Wars a été pour d’autres ! Ca a marqué le point de départ de ma cinéphilie et de ma vocation. Par ailleurs je me suis vite identifié à la personnalité atypique de Dolph Lundgren lui-même et me suis intéressé à ses films. Avec des publications comme Ciné-News, Starfix, ou encore Impact, qui faisaient à l’époque la part belle aux action stars musclées, j’ai donc suivi avec attention l’arrivée de ses projets suivants, à commencer par Le Scorpion rouge et Punisher. J’ai vu Le Scorpion rouge à 10 ans, seul dans une salle de banlieue parisienne à la veille de son retrait de l’affiche, et Punisher cinq mois plus tard (mon premier film interdit aux moins de 13 ans, ce qui a l’époque paraissait plus symbolique qu’aujourd’hui).

Il y aurait de quoi écrire des ouvrages entiers sur les premiers films de Dolph, Punisher n’est pas une exception ; Les Maîtres de l’univers et Le Scorpion rouge ont été les tournages les plus longs et parmi les plus rocambolesques dans lesquels Dolph s’est retrouvé impliqué… La production de Punisher était une partie de plaisir à côté, pas de réels problèmes, et tout le monde en garde un excellent souvenir ! Je n’avais pas prévu ou imaginé consacrer un ouvrage entier à Punisher, sur lequel mes recherches n’avaient pour but que le chapitre d’un livre. Un chapitre important et fourni, certes, mais un chapitre quand même. Le livre est né de façon inopinée après avoir écrit un livret qui n’a pas vu le jour, et se trouve donc dans une version améliorée dans ce livre. En fait malgré mes recherches et des interviews que je mène depuis de nombreuses années, je ne m’étais pas rendu compte de tout ce qu’il pouvait y avoir à raconter et discuter autour de Punisher (encore une fois un film sans trop de problèmes, alors que Le Scorpion rouge c’était Apocalypse Now à côté) ! Un film plus méconnu mais pourtant excellent comme L’Homme de guerre mériterait tout autant d’être le sujet d’un livre, la production ne s’est pas faite sans rebondissements non plus…

 

 

2) On a l’impression que l’avis de Dolph a pas mal évolué au fil du temps sur Punisher : il a été très impliqué, a fini déçu… En 2016, quel est l’avis du Suédois sur le film ?

Il faut savoir que Dolph n’est pas du genre à se regarder le nombril et revoir ses films passés, préférant toujours se concentrer les projets à venir. Il lui arrive de tomber sur ses films à la télé et d’en regarder des bouts ici et là mais c’est tout. A l’époque, Punisher était en effet un rôle important pour lui car à son échelle, son rôle lui donnait l’opportunité de vraiment travailler et montrer son talent d’acteur avec un personnage ambigu et sombre, tout comme de jouer pour la première fois un rôle d’Américain en civil et des scènes de famille (dans le  prologue). Il était fier de sa performance et a pris la promotion à bras le corps. Ensuite il a été déçu à la fois par le montage final et le manque de soutien quant à la sortie du film (d’ailleurs sorti directement en vidéo aux States pour des raisons que je développe dans le livre). Aujourd’hui, depuis la mode des films de super-héros, il semble parfois un peu embarrassé tout en restant du fier du film et de l’engouement des fans, et garde un excellent souvenir du tournage à Sydney où il avait étudié. Il avait impliqué ses sensei et amis du karaté Kyokushin pour les combats, qui restent probablement parmi ses plus mémorables, notamment avec les deux champions japonais.

 

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3) A l’inverse, Goldblatt était assez content du résultat et l’est d’ailleurs toujours. Pourtant, à part sur la série Eerie Indiana, on ne l’a plus retrouvé comme réalisateur alors que Punisher a visiblement bien marché en vidéo. Le film a enterré sa carrière, selon toi ? Pourquoi n’est-il pas revenu à la réalisation ?

D’une part parce que le film n’est pas sorti en salles aux Etats-Unis, et d’autre part parce que Mark Goldblatt a dû essuyer des pertes financières en s’arrêtant de travailler pendant 2 ans pour réaliser coup sur coup Flic ou zombie et Punisher, et s’est donc vite remis au montage (Predator 2, Cabal etc). Goldblatt a reçu quelques propositions de mise en scène, mais qu’il ne trouvait pas dignes d’intérêt. Aussi je pense que quand on travaille avec Clive Barker (Cabal), James Cameron (Terminator 2, True Lies) et Paul Verhoeven (Showgirls, Starship Troopers, Hollow Man), il doit être difficile de faire la fine bouche et de revenir en arrière !

 

 

4) Même si avec la sortie du Blu-Ray chez Ecstasy of Films le film de Goldblatt a été un peu « buzzé » pendant quelques semaines, je suppose que faire un livre sur le Punisher ne se fait pas facilement, qu’on ne trouve pas un éditeur en un claquement de doigts pour pareil projet… Tu as été bien reçu ou tu en as bavé ?

En effet, c’est difficile car il n’y a vraiment plus beaucoup d’éditeurs de livres de cinéma et encore moins pour les films de genre. J’ai eu quelques signes d’intérêt et faux-départs qui n’ont pas abouti donc au final, j’ai dû m’en occuper moi-même et passer par la semi-autopublication avec impression à la demande… Mais si quelqu’un veut reprendre le titre pour une prochaine édition c’est toujours possible ! J’aurais bien aimé un beau livre avec des photos pleine page sur papier glacé…

 

 

5) Tu expliques dans le livre que Dolph faisait souvent ses cascades et je me suis justement refais Le Scorpion Rouge il y a quelques jours et j’ai été surpris par les risques qu’il y prenait. C’était inhabituel, même pour une star débutante comme lui, qu’on prenne le risque de blesser la tête d’affiche. Un souhait de sa part ou des producteurs aussi têtes brulées que lui ?

Les années 80 (et 90) étaient beaucoup plus laxistes mais c’est vrai que Dolph reconnaît lui-même avoir pris des risques inconsidérés, comme dans la séquence où il saute d’une moto à un camion en marche durant la poursuite dans le désert du Scorpion Rouge. Certaines cascades ne posaient pas de problème à partir du moment où le chef des cascades rassurait les producteurs sur la « safety » de la chose mais il est arrivé que Dolph effectue des cascades derrière le dos des producteurs, et il tenait à ce que le public voie que ce n’était pas une doublure. D’autre part il n’était pas toujours évident de trouver une doublure de sa stature qui soit capable de le remplacer.

 

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6) J’aimerais qu’on parle un peu de Dolph en général car, comme tu le sais, je suis aussi un fan. Premièrement, tu as fait un mémoire de maîtrise universitaire sur ses films et une question me trotte dans le crâne : comment tu étais regardé lorsque tu annonçais aux autres ton sujet ? Tu n’étais pas trop pris de haut ?

Oui j’avais remarqué l’affection que porte Toxic Crypt pour Dolph ! Déjà, ça n’a pas été facile pour moi de me lancer et d’avouer vouloir travailler sur Dolph Lundgren et j’ai pas mal tourné autour du pot quant au choix de mon sujet (qui aurait peut-être été sur Takeshi Kitano). Mais mon directeur de recherche, assez classique dans son programme mais très intéressant, a bien accueilli mon souhait et m’a soutenu pour bien appuyer mon propos* de façon académique avec des sources théoriques « sérieuses ». Par rapport aux autres élèves, on n’était plus qu’un petit groupe assez soudé et bienveillant en maîtrise donc je n’ai pas eu à faire face à des regards de cinéphiles snobs. Ensuite, j’avoue que le fait de clamer écrire un mémoire sur Dolph Lundgren semblait plutôt susciter l’intérêt et l’admiration, au moins par le côté original et à contre courant des sujets académiques !

* Intitulé Dolph Lundgren : incarnation et désincarnation de la figure du héros de films d’action, mon mémoire tournait autour de l’emploi du corps chez Dolph Lundgren, du mythe de Frankenstein dans le personnage « Lundgrenien » et de la quête d’identité dans ses films.

 

 

7) Quand on s’intéresse à Lundgren, on remarque bien vite que tout le monde le trouve charmant et modeste. Même Steven Seagal n’a rien trouvé à redire sur son compte ! Et la seule trace un peu négative que j’ai pu trouver sur lui était dans l’interview de Gary Daniels sur Nanarland, le rédacteur expliquant dans une note que Daniels devait être le grand méchant du film Retrograde et que Dolph l’aurait fait tomber de quelques échelons au casting. Toi qui sais tout ou presque, tu confirmes ?

D’une part la note de Nanarland est ambiguë justement car il ne s’agit pas d’une citation de l’acteur, ensuite cette histoire sur Retrograde semble mal interprétée. D’abord il faut savoir que la production de ce film très petit budget était cauchemardesque, de par son manque d’organisation et de moyens et de producteurs qui ne manquaient pas de saboter l’entreprise. C’était une co-production entre le Luxembourg et la société Franchise Pictures (The Pledge, Battlefield Earth mais aussi tous les DTV d’action remplis de stock-footage de l’époque) dont c’était la fin, suite aux escroqueries de son principal patron Elie Samaha. Etant prévu dans le rôle du méchant à la base, Gary Daniels a bien sûr été déçu de voir son rôle changé et réduit, mais sans ressentiment vis à vis de Dolph. Quelques années plus tard, j’ai d’ailleurs moi même passé du temps avec Dolph et Gary sur le tournage d’Expendables (la scène dans le bureau avec Eric Roberts et Steve Austin) et les deux sont comme de vieux amis qui s’entendent comme larrons en foire ! Ils parlent beaucoup arts martiaux, MMA et autres sports de combat, et tu sens que les mecs en ont vu…

 

 

8) Tout le monde a un peu vu dans la saga Expendables une chance pour tous les acteurs qui s’y trouvent de retrouver le succès. Et on voit que ce n’est pas le cas : Van Damme rame toujours autant, Snipes aussi et je ne parle pas du reste. Pourtant, avec Skin Trade ou même la série Arrow dans laquelle il apparaît, Dolph semble rebondir plus facilement que les autres… Lui qui a finalement souffert de son manque de stratégie dans les années 90, de son côté trop modeste, il prend le taureau par les cornes désormais et revoit sa stratégie ?

Les temps ont changé et le marché aussi…! Dolph a retrouvé plus de la visibilité certes mais il vient de bien plus bas que ses collègues, et en même temps à part un statut d’icône culte et rétro à la mode du revival des années 80, ce qu’il a gagné n’est pas forcément pour le meilleur dans un marché DTV saturé et en dégringolade, et sa « popularité » renouvelée attire aussi les propositions les plus douteuses. Mais à l’époque de la sortie d’Expendables, il s’est réinstallé à Los Angeles à temps plein en partie pour se consacrer à sa carrière qu’il investissait déjà beaucoup plus depuis qu’il s’était mis à réaliser (The Defender, The Mechanik, Missionary Man, Commando d’élite, Icarus). Il a aussi été forcé d’enchaîner les cachets alimentaires alors qu’il peine à monter ses projets personnels sans les rabaisser comme le voudraient certaines compagnies. D’où les années avant de tourner enfin Skin Trade et maintenant ses trois nouveaux « bébés » : Wanted Man, Without You I’m Nothing et Nordic Light Aussi comme Dolph n’a jamais atteint le succès de ses illustres collègues, il en veut toujours autant, et c’est quelqu’un qui travaille dur et ne vient jamais les mains dans les poches. Quand aux autres je pense de la même façon que ça dépend aussi de leurs personnalités et de leurs motivations, mais le contexte n’aide pas, et depuis 6 ans le marché a vraiment dégringolé pour les DTV d’action. Certains producteurs vieux de la vieille se sont retirés, d’autres ont arrêté les petits budgets (car 5 millions de dollars aujourd’hui c’est énorme et pas rentable) et il ne reste pour la plupart que des produits sans beaucoup de saveur écris sans période de « développement », tournés et montés à la va-vite… Un Skin Trade à 9-10 millions de dollars est une exception et un coup de chance de part un financement inhabituel.

 

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9) Concernant Expendables, j’ai lu quelque-part, et je me demande si ce n’était justement pas toi qui en parlais, que durant la pré-production du deuxième il avait demandé à Sly de lui faire un rôle plus humoristique et donc moins branché action. Avec le recul, ça te semblait être la bonne décision ? Car il était plus intéressant en gentil un peu méchant (ou méchant assez gentil) dans le premier et il est relégué au rang des figurants dans le troisième…

L’humour et les références autobiographiques viennent principalement de Stallone, mais Dolph était alors ravi de jouer sur l’humour plus pour montrer une autre facette, et se démarquer des autres personnages/acteurs. Mais la première version du script ne convenait pas à Dolph qui ne voulait pas faire le film, et Sly a apparemment réécrit une bonne partie du scénario selon certaines de ses notes. Par contre sur le troisième c’est une autre histoire. Dans tous les cas c’est sûr que son personnage est plus intéressant et ambigu dans le premier film, mais les changements fonctionnent dans le second et c’est vrai qu’on voit le Suédois sous un nouveau jour. Mais Dolph est d’accord avec moi quand je lui ai dit que l’évolution de Gunnar est parallèle à l’évolution des films, dont il n’y a plus grand chose à prendre dans le troisième… Sans parler du fait que les deux suites ont été bien charcutées et Dolph avec, notamment une scène de combat où Gunnar castagne ses adversaires en chantant à pleins poumons un hymne suédois (que j’ai pu entendre en live dans la fameuse grotte, le lendemain du tournage) qui aurait dû être hilarante !

 

 

10) Est-ce qu’un nouvel âge d’or pourrait arriver pour lui ? Il se retrouve dans la géniale série Sanjay et Craig, même s’il n’est pas crédité il est dans Hail Caesar ! des frères Coen, il a eu son émission télévisée,…

Je ne sais pas, au niveau de la comm’ oui, mais au niveau de la qualité, à part quelques exceptions on est pas loin du plus bas à mon avis, et ce dû à des mauvais choix et des « produits » sans goût conçus n’importe comment (à l’exception d’Universal Soldier : le jour du jugement ou Skin Trade évidemment), sans parler d’un jeu télé infantilisant (Race to the Scene) et d’une série (SAF3) du niveau d’un soap opéra… Alors oui il se fait appeler pour des apparitions dans Workaholics ou Arrow mais je ne sais pas si ça l’aide vraiment. Et quand il tourne avec les Coen, ce qui même pour une scène était une sacrée bonne chose, il s’est fait couper au montage, alors même que les deux frères l’ont trouvé très bien (ceci dit il n’est pas le seul) !

 

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11) Enfin, dernièrement, il me donne l’impression de laisser un peu de côté le cinéma d’action : il verse dans la comédie (Un Flic à la Maternelle 2, Sanjay et Craig donc) mais aussi beaucoup dans le cinéma d’horreur : Don’t Kill It, Shark Lake, Battle of the Damned,… En pleine reconversion, Lundgren ?

En reconversion non mais c’est sûr qu’en privé il est clairement blasé de faire des films d’action (et quiconque a passé quelques temps sur des tournages de scènes d’action peut s’en rendre compte de l’ennui que ça peut être au bout de 30 ans), et que le premier Expendables l’a poussé à varier ses rôles, presque comme dans un atelier de comédien où il pourrait essayer et tenter plus de choses (d’où en partie tous ses seconds rôles récents dans des films un peu douteux). Même la série SAF3, qui a été un calvaire, une véritable erreur stratégique, présentait pour lui initialement l’intérêt de ne pas comporter d’armes à feu et de jouer un « leader » qui sauve des gens au lieu de les tuer… Qu’il tourne un peu plus de films à tendance fantastique ou horrifique n’est pas un choix conscient mais tient plus aux tendances de ce qui se fait et ce qu’on lui propose aujourd’hui. Ceci-dit, il paraît que son rôle dans le Don’t Kill It de Mike Mendez est assez surprenant dans son jeu et contient pas mal de monologues… Mais par exemple sur son projet le plus cher en ce moment, Nordic Light*, il ne tiendra peut-être au plus qu’un petit rôle, et ce serait vraiment SON film en tant que réalisateur… Croisons les doigts !

* Un thriller situé en Suède pendant la première guerre mondiale…

Merci pour ces questions, qui auraient parfois mérité encore plus de développement !

 

 

Un énorme merci à Jérémie pour sa disponibilité, son intérêt et sa grande gentillesse! En espérant que tu nous sortiras un gros dico sur Dolph très vite!

 

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