Au-delà des Ténèbres

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A force de parler de Bruno Mattei, on en vient forcément à se pencher sur le cas de Claudio Fragasso, son complice le plus connu. Et sans surprise, la moitié de cet incroyable duo fait son beurre en calquant son art sur celui des Américains avec Au-delà des Ténèbres, surprenante et tardive pépite du cinéma bis…

 

 

C’est désormais bien connu : l’âge d’or du cinéma bis rital prit fin dans la deuxième moitié des années 80, les budgets déjà pas bien fameux à la base se trouvant encore ratiboisés un bon coup après 85. Les grandes gloires du style comme Lucio Fulci perdaient de leur aura d’intouchables tandis que leurs collègues situés quelques étages en-dessous dans la pyramide du bis quittaient peu à peu la Série B désargentée pour plonger dans le Z pur et dur. Et pour continuer à écouler la marchandise, le seul moyen trouvé par les producteurs étaient de jouer sur les noms, encore et toujours. On sait que la saga Zombie cachait tout et n’importe quoi, et Fragasso y a d’ailleurs largement contribué en versant dans le revenant vaudou et les oiseaux agités, et bien il en va de même pour la franchise La Casa. D’ailleurs, même si vous l’ignorez peut-être, vous avez forcément vu les deux premiers volets de cette drôle de franchise puisque La Casa 1 et 2 cachent en fait… Evil Dead 1 et 2 ! Jusque-là, tout va bien me direz-vous, mais vous connaissez nos amis les Italiens, il faut toujours qu’ils jouent un tour pendable à un moment ou un autre et la saga a très vite pris un drôle de tour dès le troisième volet. La Casa 3 cache ainsi le Ghosthouse d’Umberto Lenzi, petite bande n’ayant bien évidemment aucun rapport avec l’œuvre de Sam Raimi, le quatrième un Démoniaque Présence avec Linda Blair et David Hasselhoff, le sixième l’américain et bien connu House II et le septième le The Horror Show avec Lance Henriksen. Et non, je n’ai pas oublié le cinquième, qui est tout simplement Beyond Darkness, alias Au-delà des Ténèbres, un Horror Flick surnaturel emballé par Claudio Fragasso et déballé sur nos écrans en 1990. Un Fragasso bien évidemment planqué sous le pseudo de Clyde Anderson et qui revenait toujours juste de l’aventure Zombie 4 : After Death, tourné aux Philippines. Changement de décors pour sa plongée dans les ténèbres, shootée en Louisiane, sans doute dans le but de falsifier un peu plus facilement le métrage et le faire passer pour un pur produit yankee. Ce qui était rendu possible par la présence de Joe d’Amato comme producteur, le réalisateur d’Horrible ayant souvent localisé les tournages de sa boîte Filmirage aux States comme en témoignent Deep Blood et Metamorphosis. D’ailleurs, histoire de parfaire encore un peu le paquet, il fut proposé un premier rôle à Linda Blair, à l’époque plus à une petite prod dégoulinante de slime près. Puisqu’elle refusa l’offre, les tontons Claudio et Joe se tournèrent vers quelques connaissances apparues dans d’autres méfaits produits par D’Amato comme David Brandon (Bloody Bird) ou Gene Lebrock et Stephen Brown (tous deux de l’aventure Metamorphosis). Sans oublier une Barbara Bingham apparue dans le huitième Vendredi 13 mais déjà habituée aux méthodes transalpines puisqu’également à l’affiche du Cop Target de Lenzi. Rajoutez par-dessus le marché le petit rouquemoute Michael Stephenson, futur héros du culte Troll 2 du même Fragasso, et vous avez une certaine idée de ce que peut être une dream team bis…

 

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La foi, ça va et ça vient ! Et pour le père George (David Brandon), ça part d’un coup d’un seul lorsqu’il est appelé dans une prison pour recueillir les dernières volontés d’une femme enfermée dans le couloir de la mort pour avoir tué des gosses (bel hobby). Mais avant d’aller griller sur la chaise électrique, bobonne fout une pétoche de tous les diables à George en lui expliquant qu’elle est une sorcière bossant pour le Malin et que celui-ci a désormais un œil sur le curé. Paniqué et en proie à des visions d’enfants morts, George pète un câble et se clochardise plus ou moins, persuadé que Satan veille désormais sur lui. Parallèlement à tout cela, le jeune prêtre Peter (Gene Lebrock) emménage dans sa nouvelle maison, une bicoque isolée prêtée par son supérieur dans le petit monde de l’église (Stephen Brown), avec sa femme (Barbara Bingham) et ses deux enfants. Et très vite, des évènements surnaturels se font entendre, laissant penser à Peter que son nouveau foyer a été bâti sur un lieu maudit. Bingo ! On avait effectivement fait cramer quelques sorcières, mais aussi beaucoup d’innocentes, dans le coin et les hérétiques ont bien l’intention de prendre leur revanche en tourmentant nos hommes de Dieu. Et lorsqu’elles s’en prennent aux mouflets, Peter n’a plus le choix et va devoir s’associer avec George pour pratiquer un exorcisme visant à renvoyer les démones dans leur enfer rempli de balais et de chapeaux pointus ! En bref, on tient là le bon petit film de maison hantée à peu près classique. Tout du moins sur le papier, car nous connaissons la propension qu’à Fragasso à balancer un zeste de folie dans son propre script, évidemment écrit avec le concours de sa Rossella Drudi. Pourtant, pour le bien de Beyond Darkness, le duo se retient, pensant sans doute qu’ils sont déjà partis assez loin dans le taré avec After Death et que le Troll 2 qu’ils s’apprêtent à créer repoussera encore un peu plus les limites du mauvais goût. Si ce n’est quelques dialogues à la con comme un court débat sur les flatulences liées aux haricots ou une ahurissante discussion sur un sèche-cheveux caché derrière un mur (en fait la porte vers le fameux au-delà du titre), Fragasso se tient plus ou moins, ne ringardisant jamais son métrage, au sérieux absolu. Alors que la plupart de ses tentatives horrifiques précédentes ou à venir n’avaient que pour unique but de divertir le chaland, Au-delà des Ténèbres compte bien voir plus haut et faire flipper sa race à un maximum de monde.

 

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Pour ce faire, notre réalisateur décide de téter à toutes les mamelles du genre paranormal, piquant des éléments aux grands succès du genre hanté. Une habitude pour un corsaire ayant navigué plusieurs années aux côtés du pirate Mattei… On retrouve ainsi un récit trouvant ses racines chez Amityville, un dernier acte passant L’Exorciste à la moulinette Fulci (car il y a de L’Au-delà dans tout cela, c’est un fait) et une intrigue puisant ses rebondissements dans Poltergeist (les sorcières kidnappent un chiard qu’il va falloir récupérer). Un crossover surnaturel qui ne s’assume pas, voilà ce qu’enfante Fragasso, qui anticipe même avec vingt ans d’avance la vague actuelle de l’horreur spectrale. Difficile en effet de ne pas songer au pitch d’Insidious lorsque l’on se rend compte que le bon père de famille va devoir passer dans le monde des morts s’il veut y retrouver l’âme de sa marmaille, dont le corps se trouve livide depuis que les diseuses de mauvaise aventure se sont emparées de son esprit. Et toujours dans le petit monde de James Wan, on a bien de la peine à ne pas voir ici un effet Conjuring avant l’heure puisqu’il est question de la vengeance de quelques armides dans une bicoque isolée. Pour sûr qu’il doit bien ricaner le vieux Claudio lorsqu’il s’envoie ces films rapportant des millions, lui qui avait recyclé tout cela bien avant avec quelques dollars à peine et beaucoup d’huile de coude… D’ailleurs, si l’on devine que Beyond Darkness a coûté cinq à dix fois moins que les premiers Amityville, cela ne se voit pas à l’écran. La photographie et l’image ne trahissent jamais les origines modestes du projet, les maquillages et effets spéciaux ne sont certainement pas en deçà du tout-venant de la série B ricaine de l’époque, les décors sont naturels (Louisiane power) et permettent à l’univers de se montrer crédible et tangible, Fragasso se démène franchement bien derrière la caméra et livre quelques jolies scènes parsemées de plans efficaces, une agréable ambiance éthérée se fait sentir lorsque les protagonistes passent la porte des enfers… Bordel, même les acteurs ne parviennent pas à tirer l’ensemble vers le bas alors qu’on sait que les comédiens sont historiquement la première cause de foirage dans le cirque du bis ! Ainsi, si l’on a quelques réserves sur Lebrock, l’acteur les balaye assez vite en se montrant impliqué, dépassant son statut de « belle gueule de la TV » pour prendre le rôle à bras le corps. Pas une performance digne de lui permettre d’aligner les statuettes en or sur la cheminée, mais de quoi fortifier un peu ce La Casa 5. De même, on s’attendait à ce que David Brandon en fasse des caisses et des caisses, et c’est parfois le cas, mais sa tête de pauvre type foudroyé par d’incessants maux de ventre fait des merveilles dans une atmosphère aussi tendue et suante que celle-ci. Le mec se chie dessus à l’idée que Satan vienne lui empoigner les roustons et on le sent !

 

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Divertissant et bien formé, Au-delà des Ténèbres l’est donc clairement. Mais fait-il aussi peur que Fragasso le souhaite ? Eh bien contre toute attente, oui ! Je sais, cela fait zarbi lorsque l’on parle du mec qui a tout de même tourné une scène montrant un sale gamin pisser sur la bouffe de sa famille figée dans le temps ou des trolls dont la perte est causée par un hamburger. Mais c’est ainsi, La Casa 5 est creepy et bien comme il faut, et ce grâce à la présence d’une cohorte de sorcières drapées de noir, cachées dans les murs de la maison et dont le but secret est d’emporter les petits n’enfants avec elles. Dans le genre glauque, ça se pose là ! On notera d’ailleurs un léger aspect Hellraiser dans tout cela, la chef des salopes infernales (une Marie Coulson inquiétante) rappelant un peu notre bon Pinhead lors de ses apparitions dans la fente d’un mur, du brouillard s’échappant des enfers situés juste derrière… Ca fait de l’effet, qu’on se le dise. Et ça finit de faire de cette fournée une vraie bonne surprise, un pur trip bien sinistre et peut-être la meilleure bobine de Mister Clyde Anderson ! Sans doute même, si l’on cause horreur… Une perle noire dont le seul réel défaut semble être quelques séquences un peu longuettes (l’exorcisme du fiston), le reste étant pour ainsi dire parfait et même au-dessus (et ça va faire hurler) du Poltergeist de Tobe Hooper. Oui, j’ose et j’assume !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Claudio Fragasso
  • Scénario : Claudio Fragasso, Rossella Drudi
  • Production : Joe D’Amato, Achille Manzotti
  • Titre: La Casa 5: Beyond Darkness
  • Pays: Italie
  • Acteurs: David Brandon, Gene Lebrock, Barbara Bingham, Stephen Brown
  • Année: 1990

4 comments to Au-delà des Ténèbres

  • Roggy  says:

    Excellent chro l’ami ! Je n’ai jamais vu le film mais s’il est du niveau (voire plus) de Poltergeist, encore un de plus que je rajoute à ma liste. Merci Rigs.

  • Evilfred  says:

    Très mauvais souvenir du visionnage en cassette à l’époque de sa sortie. Faudrait que je me trouve le DVD (pas trop cher non plus) pour vérifier tous ça…

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