Les Nuits de Dracula

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Jess Franco sort les crocs ! Et dégringole de son cercueil avec son ami Christopher Lee et un casting bis d’enfer pour offrir au roman de Bram Stoker l’une de ses plus fidèles adaptations ! Mais reste à savoir si l’Espagnol ne s’est pas pris les pieds dans la cape du célèbre vampire…

 

 

Tout le monde le sait : à la fin des années soixante et au début des soixante-dix, Christopher Lee en avait ras les canines de porter la cape noire et grogner en levant les ongles auprès des pauvres demoiselles auxquelles le père Dracula voulait faire des suçons. Ainsi, lorsque la Hammer avait besoin de ses services pour jouer les roussettes de Transylvanie, le studio devait se mettre à genoux et implorer l’Anglais, voire lui faire du chantage affectif, pour le voir reprendre du service. Et le grand copain de Peter Cushing de crier sur tous les toits qu’il ne veut plus porter le dentier pointu, sauf pour une adaptation respectueuse du roman de Stoker, à l’époque relativement malmené par ses pendants cinématographiques. Et vous l’imaginez bien, ce n’est pas tombé dans les oreilles de sourds, de nombreux producteurs désireux de surfer sur la vague écarlate créée par la Hammer se lançant dans l’aventure d’un nouveau film, à priori commandité par les Américains. C’est ainsi que des mécènes d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne et du Liechtenstein se mirent en rang derrière Harry Alan Towers, grand fournisseur de bis s’il en est puisqu’on lui doit The Bloody Judge, les Fu Manchu des sixties, Gor et sa suite, Le Fantôme de l’Opéra avec Robert Englund ou encore The Mangler selon Tobe Hooper. Un sacré ravitailleur, officiant durant cinq ou six décennies pour offrir au public le cinéma de quartier qu’il mérite ! Et un gaillard sachant jongler avec de la petite monnaie, le Count Dracula, ou Les Nuits de Dracula par chez nous, sur lequel il planche étant bien évidemment un petit B bricolé avec trois planches et quatre clous, tricoté avec une pelote de laine à moitié entamée. Et bien sûr, Towers fait appel à son vieux copain Jess Franco, pour ainsi dire son meilleur ouvrier puisque l’hispanique à la petite moustache et aux grands yeux avait déjà emballé un gros paquet de pelloches pour son compte, comme 99 Women, Sumuru, la cité sans nom, Les Inassouvies ou Venus in Furs, par exemple. Un duo qui fonctionne donc plutôt pas mal, même si Franco sort quelquefois frustré de l’expérience. Ca ne changera pas pour son Dracula : désireux de filmer en noir et blanc, le pauvre Franco voit son idée jetée à la corbeille, rejoignant celle qu’il avait également de miser sur une narration éclatée comme dans le roman.

 

 

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Heureusement, Jess pourra se consoler sur un casting assez incroyable, réunissant la crème du bis de l’époque. Jugez-donc : Christopher Lee, finalement d’accord pour se limer les dents une fois de plus, Herbert Lom (La Marque du Diable, And Now the Screaming Starts, Asylum,…), Klaus Kinski (il se dit qu’il pensait jouer dans un autre film qu’un Dracula, le pauvre fou se serait donc fait arnaquer…), Maria Rohm (plusieurs Fu Manchu, The Bloody Judge, Marquis de Sade : Justine) ou encore Soledad Miranda (Vampyros Lesbos, Eugénie de Sade,…) ou encore Paul Muller (Les Amants d’Outre-Tombe, Les Vampires de Freda) répondent présents. L’un dans l’autre, tous des habitués de Franco à divers degrés et seuls manquent Lina Romay et Howard Vernon, Jess pour sa part se fendant comme à son habitude d’un petit rôle. Niveau scénario, vous savez déjà de quoi il en retourne : Jonathan Harker (Fred Williams) se rend chez le Comte chauve-souris pour lui faire signer de la paperasse, se retrouve enfermé et attaqué par trois goules. Le vieux Drac’ s’envole vers la petite amie du pauvre prisonnier et une lutte stratégique s’engage entre le vampire et le vénérable Van Helsing (Lom). Count Dracula étant fidèle au roman, il n’y a donc guère de surprises à dénicher… Et bien que Franco, Lee et quelques autres déplorent les libertés prises par les adaptations précédentes, force est d’avouer que l’un dans l’autre, cette version 1970 ressemble forcément au Dracula avec Lugosi, voire un peu au Cauchemar de Dracula de Fisher… Bien sûr, le bisseux ayant déjà quelques heures de route dans le compteur se dit forcément que la petite touche originale, la différence tant attendue, viendra plutôt de la réalisation de Franco, pas franchement un metteur en scène comme les autres. Pas de bol pour les fanas d’expérimentation, le Jess était pour le coup dans la peau d’un simple faiseur empaquetant la commande qui lui était passée, notre homme limitant dès lors ses petits délires habituels. Tant mieux pour ses détracteurs, tant pis pour ses admirateurs ! Ces derniers retrouveront tout de même son style, qu’ils se rassurent, car un Franco se voulant sobre et « commercial » (le mot étant ici bien grand) garde tout de même quelques habitudes, bonnes ou mauvaises, comme les zooms intempestifs. Jesús avait en effet sans doute à cœur de capter les points noirs de ses comédiens tant il s’amuse à faire foncer son objectif dans leurs tronches pour des rendus assez inesthétiques, il faut bien le dire…

 

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Mais d’un autre côté, on retrouve aussi les cadrages impeccables que Franco nous sort habituellement, le réalisateur des Prédateurs de la Nuit sachant rendre justice à des décors faisant par ailleurs office d’attraction principale. Car on ne plonge pas dans Les Nuits de Dracula pour l’histoire, que l’on connait comme si c’était la nôtre, mais en espérant voir de nouvelles cryptes poussiéreuses, de nouveaux cimetières embrumés, de nouveaux châteaux maudits. On en a bien évidemment notre dose ici et on ne peut que se réjouir de voir que, comme souvent avec le bis européen de l’époque, la production a opté pour des décors naturels et une forteresse réelle, ayant par ailleurs été utilisée pour The Bloody Judge avec une partie de la même équipe (Franco, Lee, Rohm,…). Un sentiment de véracité s’échappe donc de Count Dracula, sans doute plus que dans les versions Universal et Hammer, plus gothiques et donc féériques. La version Franco se veut nettement moins colorée, plus terne, et presque triste en un sens tant elle pue le quotidien, celui d’un vampire fatigué, de docteurs passant tout leur temps dans un asile d’aliénés, d’amoureux et d’amoureuses effrayés à l’idée que le noble monstre vienne leur rendre une visite. Un quotidien plongé dans la grisaille, dans la tristesse et morne au possible. Une maussaderie que l’on ira aussi chercher chez les comédiens, tous si sobres qu’ils en semblent à moitié endormi. Si cela colle avec l’ambiance général, avec cette désespérance (Dracula a quasiment l’air déprimé), cela finit malheureusement aussi par assoupir un brin, les acteurs mettant si peu de cœur à l’ouvrage que l’ensemble du film en devient extrêmement frigide. Difficile par exemple de s’extasier pour les jeux de Lee et Lom – tous deux tout en retenue – ou pour ceux des plus jeunes, qui ont bien de la peine à faire naître la moindre émotion, à montrer l’effroi face aux actes de la créature de la nuit ou de la peine lorsque vient le moment de planter un pied de chaise dans le palpitant d’une promise vampirisée. Reconnaissons néanmoins que le doublage n’aide pas : tons monocordes, dialogues originaux changés pour la version française, voix parfois inappropriée (Lee a eu de meilleurs doubleurs), tout cela ne met pas franchement le résultat dans une position agréable. D’ailleurs, Alain Petit nous apprend dans son livre sur Franco (à posséder, évidemment) que deux doublages furent faits et que le précédent (celui sur le DVD serait le second) était encore plus minable…

 

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D’ailleurs, et cela n’étonnera sans doute personne, Les Nuits de Dracula fut plus ou moins mutilé au montage (celui de base étant conçu par Bruno Mattei !) selon les pays, la version anglaise étant la plus complète tandis que des scènes manquent à l’appel dans l’allemande. Lors du tournage, Franco accepta la présence d’une petite équipe venue tourner un documentaire sur le film, Vampir Cuadecuc, le reportage permettant de voir que certaines scènes furent tournées mais ne trouvèrent jamais le chemin de quelque version que ce soit, comme une agression des jeunes héros par les vampiresses que Dracula cache dans ses douves. De même, la bande-son semble varier selon les versions, la musique à la base composée par Bruno Nicolai ayant été agrémentée des chœurs trouvables dans les pelloches gores de Fulci pour le second doublage. Parlons-en, d’ailleurs, de la musique d’origine : entêtante, elle est utilisée si souvent qu’elle finit par se substituer au silence, une idée loin d’être mauvaise puisqu’elle renforce la tristesse générale mais aussi l’aspect peu commun du métrage. Peut-on néanmoins parler de franche réussite ? Difficile à dire tant le résultat est inégal et ne cesse de souffler le chaud et le froid, les bonnes scènes étant régulièrement tranchées par des éléments dérangeants, comme cette belle balade dans une forêt enveloppée dans la brume gâchée par l’apparition de loups… qui sont en fait de banals chiens ! Et si la première partie, celle suivant les déambulations d’Harker, est un ravissement pour les sens, tout le chapitre se déroulant dans l’asile emmerde sacrément, pour le dire franchement. Quant au final, avec ses maquillages ridicules faisant penser à des masques de kermesse, la désintégration de Dracula laisse la pelloche se conclure sur une triste note. Bien dommage que les débuts prometteurs de l’entreprise n’aient pas été suivis, Count Dracula prenant finalement la forme d’un cadavre, quelquefois exquis, mais toujours froid. A vous de voir si la viande crue vous branche ou non…

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation : Jess Franco
  • Scénario : Jess Franco, Peter Welbeck
  • Production : Harry Allan Towers
  • Titres: Bram Stoker’s Count Dracula, El Conde Dracula, Il Conte Dracula
  • Pays: Allemagne, Espagne, Italie
  • Acteurs: Christopher Lee, Herbert Lom, Paul Muller, Klaus Kinski
  • Année: 1970

4 comments to Les Nuits de Dracula

  • Roggy  says:

    C’est toujours étonnant de voir Christopher Lee dans un Jess Franco, surtout pour reprendre le rôle de Dracula. Il dira plus tard que les producteurs ajoutaient des inserts érotiques ou pornos dans ces films et qu’il n’était pas au courant. Ca semble moins vrai pour celui-ci, même s’il y a eu apparemment des remontages en fonction des pays.

  • dr FrankNfurter  says:

    Il semblerait que Mattei n’ait mutilé que la version italienne avec divers inserts improbables.
    En tout cas, ce qui est surtout intéressant c’est que Franco livre ici une des adaptations les plus fidèles de Stocker, pour mieux, comme je l’avais signalé dans ma chro (il y a déjà bien longtemps), s’émanciper de la thématique du vampire pour mieux livrer sa version : Vampyros Lesbos.

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