Green Room

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On le sait, les nazis ont toujours eu l’art de s’occuper de manière particulière. Ainsi, alors qu’ils sont en train de battre le talon lors de concerts de punk hardcore, ils décident qu’ils pourraient tout aussi bien planter une jeune fille et éradiquer les témoins du drame. Savent s’amuser, ces gens-là.

 

 

Bien heureux le cinéphile moderne capable de se caler devant un film sans en attendre quoique ce soit. C’est que de nos jours, à moins d’avoir l’agilité d’une féline, il est impossible d’esquiver les vagues d’avis s’écrasant sur nos écrans ou dans nos revues, avis qui finiront bien évidemment par jouer sur notre attente de la pelloche en question. Pas bien grave lorsque l’on cause de petites Séries B purement horrifiques ne passant pas par les salles obscures, les DTV étant par définition peu commentés et à peine chroniqués dans les revues pro. Plus gênant lorsque cela touche des œuvres indépendantes, grindhouse également dans leur développement mais dont les sorties dans les salles, même techniques, poussent les passions au déchaînement. Quel meilleur exemple que Green Room, d’ailleurs, vendu un peu partout comme le nouvel espoir du cinéma trashouille ? L’une des sensations de ces derniers mois, assurément, louée par les pros comme les amateurs et même programmée sur quelques lieux prestigieux : Cannes en 2015, Deauville et Sundance, le temple du cinoche indépendant relevé. Peu de chances que vous y trouviez les dernières prods Charles Band ou Troma, ni même le prochain Deodato, là-bas ils sont plutôt Mister Babadook et The Witch. Et dans la crypte, on a tendance à se méfier sacrément des bobines sortant de Sundance… Et que l’on ne me sorte pas qu’il suffit d’esquiver Facebook pour ne pas avoir à subir les emballements du microcosme : ça s’excite de toute façon sur la jaquette de la galette éditée par M6 Video ! « Un jeu de massacre jubilatoire ! », « La bombe de l’année », « Un thriller ébouriffant », « Un survival dément », « Tendu, violent, radical, politique », nous apprennent Première, GQ, Sofilm, Ecran Large ou Les Inrocks, des valeurs sûres de la critique cinématographique comme chacun sait (rires). Les Inrocks se fendent même d’un petit « Le film qui a choqué Tarantino », comme si cela voulait encore dire quelque-chose vu que le Quentin aime à peu près tout… Et sans surprise, ce torrent de compliments finit par entraîner quelques commentaires plus tranchants, déclenchant quelques minuscules batailles à base de « Le film de Jeremy Saulnier est le meilleur qu’on ait vu depuis des lustres » ou de « Non, mec, c’est grave de la merde ton Green Room ». Et vous savez quoi ? Comme souvent, la vérité se trouve pile au milieu !

 

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Jeremy Saulnier donc, l’un des plus gros espoirs de la nouvelle génération, révélé avec Murder Party puis Blue Ruin, autre sensation fortement appréciée par les cinéphiles curieux. Après le bleu, place au vert via Green Room, donc, récit débutant par la tournée d’un petit groupe de punk. La routine pour les jeune rockers : trois mecs, une fille, des bars miteux, un public éparse, des organisateur à la ramasse, une paye misérable et des repas qui n’en ont que le nom. Si Saulnier avait voulu dégoûter la jeunesse de l’idée de se lancer dans un périple musical, il ne s’y serait pas aussi bien pris, le quotidien de ces jeunes gens ne fleurant guère la joie et la bonne humeur mais plutôt la misère et l’apathie. Reste que nos quatre zikos finissent par se retrouver à jouer dans une salle de concert plantée au milieu de la forêt et tenue par des skinheads, que les héros provoquent lors de leur concert. Ils ne devraient pas, d’autant qu’ils deviendront les témoins d’un meurtre, les rasés du coin ayant planté une pauvre demoiselle dans les coulisses. Hors de question dès lors de laisser s’échapper les mélomanes, qui ont le réflexe de s’enfermer dans une pièce, sentant que les skins ne sont pas du genre à miser sur un règlement à l’amiable. Ca finira mal, tout le monde le sait, et Darcy, chef du mouvement, en premier lieu… Les deux clans s’organisent dès lors avec les nazillons d’un côté, pressés de nettoyer la scène et aller planquer les cadavres plus loin, et les rockers, soucieux de survivre à cette nuit d’enfer, de l’autre. Pas facile de savoir par où commencer concernant Green Room, la bande disposant d’un vrai talent pour souffler le chaud et le froid. Débutons par les qualités, voire même la qualité première du métrage : l’interprétation. Les comédiens sont tous crédibles et naturels, que ce soit ceux trouvables parmi les protagonistes positifs (le regretté Anton Yelchin, Imogen Poots) ou chez les négatifs (l’inquiétant mais trop peu présent Brent Werzner), les jeunes musiciens étant aussi doués que ceux qui votent à l’extrême droite. On ne peut d’ailleurs que lever un pouce fièrement tendu à Patrick Stewart (oui, celui de Star Trek et de X-Men), qui trouve peut-être bien son meilleur rôle ici (pardonnez-moi mais j’en ai jamais rien eu à cirer de ses aventures spatiales et le Professeur Xavier est lourdingue). Le vieux chauve est en effet parfait en leader froid, monstre de politique dans tous les sens du terme, que ce soit par ses idées et ses actes ou son sens de la discussion, sa manière d’apaiser les tensions et diriger les troupes. Charismatique en diable, le Darcy, et sans doute la figure dont on se souviendra lorsque l’on repensera à cette pièce verte.

 

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Autre bon point : on ne reste pas figés à fixer sa montre, les 90 minutes passant plutôt bien, le principe du survival dans un lieu unique étant suffisamment séduisant pour que l’on ne sente pas trop le temps passer. Malheureusement, si l’heure et demie file sans mal, on ne peut pas non plus dire qu’elle passionne outre mesure, la faute à un sérieux arrière-goût de déjà-vu. Pas de situation inédite dans Green Room, les gentils restant la plupart du temps cloitrés dans leur cachette tandis que les vilains désirent y entrer pour faucher du fan des Misfits. Comme dans la plupart des home invasion en fait, la seule différence étant qu’ici personne n’est chez soi… Pas dérangeant, c’est certain, mais un poil redondant. Surtout lorsque l’on se rend compte que les victimes n’ont de cesse de faire la navette entre l’extérieur et leur petite pièce où ils sont à l’abri : à peine ont-ils fait trois mètres qu’ils sont systématiquement forcés d’y retourner, la plupart du temps parce que les gredins à leurs trousses leur lâchent des molosses dans les pattes. Une fois, ça va, deux fois, nettement moins… Et que font les nazis pendant ce temps ? Rien ou pas grand-chose, nos fans du Führer passant tant de temps à s’organiser qu’ils semblent oublier d’agir : alors qu’il leur serait plutôt simple d’en finir via une attaque groupée, ils préfèrent y aller deux par deux, laissant du coup une chance à leurs proies de répliquer efficacement. Pas bien malin, il faut le dire. Ce qui ne serait pas bien gênant dans une Série B bête et méchante, mais Saulnier cherche visiblement la véracité, la vérité, et on sait que ce genre de détails malheureux passent nettement moins bien dans ce genre de cas… Et tout cela serait peu grave, voire indécelable, si le film prenait aux tripes, ce qu’il ne fait jamais. On emploie souvent le terme « viscéral » pour parler des bandes modernes se voulant âpres et brutales : Green Room ne mérite jamais l’adjectif tant ses séquences de violence tombent à plat, Saulnier ne les filmant jamais aussi frontalement que ce que l’on était en droit d’espérer. Certes, des clebs mordillent des glottes et on s’échange quelques coups de feu ou on se tranche à la machette, mais il n’y a ici rien de férocement agressif, Saulnier expédiant ces séquences sans pour autant les rendre réellement dynamiques. Voire pour s’en convaincre cette bataille au fusil à pompe dans un sous-sol – véritable caverne d’Ali Baba pour les junkies – un échange se voulant nerveux mais finalement mou comme une fesse de vieil homme…

 

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On le sent, le père Jeremy est plus à son aise dans la contemplation, comme en témoigne la scène d’introduction suivant le quotidien de nos jeunes amis, dont la carlingue est partie s’écraser dans un champ de maïs. La plus belle du film, à vrai dire, la plus habitée et soignée, Saulnier empilant les plans inspirés et réfléchis, sa mise en scène ne parvenant jamais à retrouver cette grâce par la suite. Pas doué pour l’action, peut-être ? On finit par le penser puisqu’aucun cliché suivant n’imprime la rétine, aucune séquence se voulant trash ne marque, si ce n’est éventuellement la lacération d’un bras. Et devinez quoi ? C’est du hors plan ! Je veux bien que ça suffise pour impressionner le public du Sundance, mais pour un bissophile aguerri, c’est un peu la lose… Mais ne vous trompez pas de cible : Green Room est un agréable divertissement, fort aimable (peut-être un peu trop, justement) et pas emmerdant. Mais sa réputation ment, purement et simplement, le buzz l’entourant n’étant jamais justifié. On nous vendait un classique instantané, on a à l’arrivée un survival comme il en existe déjà des dizaines et plein de défauts (tenez, un autre moment embarrassant : le héros qui se maquille comme Rambo). On nous promettait un coup de poing dans le bide, on n’a même pas une tapette de fillette sur la joue. Non, Green Room ne laissera pas de traces de doigts sur nos douces joues de mutants, tout comme il ne sera déjà plus dans nos mémoires dans cinq petites années (en ce qui me concerne, il aura quitté mon cervelet dans deux mois à peine). Mais il ne mérite pas non plus qu’on renverse notre caisse de grenades sur sa frêle frimousse, Saulnier semblant suffisamment intègre et sincère pour qu’on évite de se montrer trop dur avec lui…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jeremy Saulnier
  • Scénario : Jeremy Saulnier
  • Production : Neil Kopp, Victore Moyers,…
  • Pays: USA
  • Acteurs: Anton Yelchin, Imogen Poots, Patrick Stewart, Joe Cole
  • Année: 2015

2 comments to Green Room

  • Roggy  says:

    Je suis d’accord avec toi sur les faiblesses du film, auxquelles j’ajouterai la gestion du temps et de l’espace. On sent bien que les discussions servent à allonger le film parce que dans la réalité, impossible que ça dure si longtemps. Loin d’être une claque, juste le minimum syndical.

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