Orloff et l’Homme Invisible

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Durant les débats entre bisseux et autres Horror Addicts lors des conventions horrifiques, une question n’est jamais posée sur la table : qu’en est-il de la vie sexuelle de l’homme invisible ? Son sperme est-il invisible aussi ? Un marmot né d’un coït avec le gus translucide serait-il visible ? Est-ce que le fait de ne pas avoir de corps regardable aide avec les femmes ? Si Pierre Chevalier ne répond pas à toutes ces questions (il ne répond d’ailleurs à aucune) avec La Vie Amoureuse de L’Homme Invisible, alias Orloff et L’Homme Invisible, il nous montre tout de même que le saligaud garde la forme quoiqu’il arrive…

 

 

A chaque studio connoté bis ou tombant dans l’exploitation sa mascotte, son icone, sa figure mémorable qu’il fera revenir encore et encore dans l’espoir de rameuter un public le plus souvent ravi de se retrouver face à des visages familiers. Pour Charles Band c’est ses petites poupées des Puppet Master, Roger Corman ramène de son côté régulièrement ses bestioles à la Dinocroc et compagnie, Troma n’oublie jamais bien longtemps son vieux pote Toxie ou son collège irradié, la Hammer ressuscita encore et encore Dracula et le Baron Frankenstein, Amando De Ossorio payait ses loyer en rameutant ses potes templiers zombies,… La loi des séries, en somme, à laquelle n’échappa pas Eurociné, pour qui la « star » était le Docteur Orloff, popularisé par le très bon et devenu culte L’Horrible Docteur Orloff de Jess Franco. Pas vraiment une vedette du bis capable de rivaliser avec les ténors ricains ou même italiens en terme de popularité, mais on fait avec ce que l’on a et le nom Orloff avait visiblement un potentiel certain aux yeux de Marius Lesoeur, chef légendaire d’Eurociné. C’est ainsi qu’en 1971, le plus pingre des producteurs bis français balançait sur les écrans Orloff et L’Homme Invisible, également titré Les Aventures Amoureuses de l’Homme Invisible, deux titres finalement putassiers et très commerciaux, le premier misant sur une fausse appartenance au métrage de Franco tandis que le deuxième sous-entend un côté porno, ou tout du moins érotique. On ne sera pas non plus surpris que ce rapiat de Lesoeur choisisse l’homme invisible comme monstre, le gus inapparent étant certainement la moins cher des créatures à balancer sur pellicule ! Pas besoin de costume, pas besoin d’acteur, besoin de rien, envie de toi ! Et qui pour filmer du vide en train d’harceler de jolies donzelles à la poitrine à l’air ? Pierre Chevalier, bien sûr, grand pourvoyeur de bandes coquines et humides dans les seventies (Convoi de Femmes etc), pro de l’exploitation qui filme ici son propre scénario… Du moins si l’on peut réellement considérer qu’il y avait un script prêt lors du tournage…

 

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Tout débute alors qu’un brave médecin de campagne, le docteur Garondet (le bellâtre espagnol Paco Valladares, qui nous a quittés en 2012), reçoit la visite d’un marmot venu lui annoncer que l’on a besoin de lui au château du professeur Orloff, où quelqu’un serait très malade. Malgré le fait qu’il ne sache pas où se trouve la reculée demeure du savant que l’on devine fou (après tout, c’est un Orloff, ça pue déjà les expérimentations bizarres à plein nez) et qu’il fait un temps dégueulasse, le bon praticien décide de partir aider la veuve et l’orphelin, toujours prêt à guérir un rhume ou prendre la température par voie anale. Mais bien évidemment, lorsqu’il débarque dans une auberge crasseuse pour voir si un gentil cocher accepterait de le conduire sur les lieux, personne ne lui répond à l’évocation du nom Orloff. Les bouches se closent, les regards se baissent et on n’entend plus une scolopendre péter à dix kilomètres à la ronde… Heureusement, lorsque Garondet sort de sa poche quelques pièces, un voiturier accepte de le prendre à son bord… pour mieux le planter dans la forêt dès que son carrosse se retrouve embourbé dans la merde ! Forcé de battre la semelle jusqu’au castel Orloff, Garondet finit par croiser un serviteur moche (comme tous les serviteurs de savants fous, vous me direz) aux portes de la forteresse de son futur patient. Et lorsque Garondet lui demande s’il y a bien un malade dans le coin, le domestique répond qu’il ne sait pas. Le médecin demande alors à qui il doit poser la question, le crasseux lui envoie que c’est bien à lui qu’il faut s’adresser ! A ce stade, je peux vous dire que j’aurais déjà fait demi-tour si j’étais Garondet… Mais visiblement très pro, il continue et s’enfonce dans les murs de pierre du fort pour y découvrir une autre servante, pas plus loquace que le premier, ne parlant qu’en mystères comme un sphinx. Enfin, le pauvre jeune homme finit par croiser la fille d’Orloff, visiblement un peu dans la lune et lui expliquant qu’elle l’a fait venir car elle a vu des chaises se déplacer toutes seules et sent qu’il ne se passe pas que des choses catholiques dans le domaine de son père… Hé cocotte, il est pas marqué police, ici ! Le pauvre gus, il est là pour prendre ta tension, te refiler deux cachetons pour ta fièvre et éventuellement t’enfoncer un thermomètre dans l’anus, mais il est certainement pas venu pour vérifier qu’un spectre joue à la chaise musicale dans ta salle à manger ! Mais trop bonne poire, notre brave héros décide de mener son enquête et finit par rencontrer Orloff, bien évidemment incarné par l’inévitable Howard Vernon…

 

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Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce dernier est des plus bavards, visiblement bien content d’avoir un invité à qui raconter sa trépidante vie. Ou plutôt les vies trépidantes de ceux qui l’entourent, puisque le bon Orloff se met à raconter la triste existence de sa vie via un long flashback permettant de faire le pont avec l’œuvre de Poe. On découvre en effet que sa descendance était très malade et qu’elle fut un jour retrouvée morte, poussant bien sûr son daron à organiser un enterrement lors duquel sa fille, Cécile, est mise en boîte avec ses chers bijoux. De quoi donner des idées à une servante mal intentionnée, qui se mit à séduire le garde-chasse (cette bonne gueule de bis Fernando Sancho, le maire du petit village attaqué par les templiers sataniques dans Le Retour des Morts-Vivants d’Amando de Ossorio) pour que ce dernier parte lui chercher les bagues et colliers de leur décédée maîtresse. Sauf que celle-ci n’était en fait pas morte et fut enterrée vivante, sortant de sa torpeur lorsque les pilleurs ouvrèrent son sarcophage de bois. Les indélicats la blessèrent avant de partir tandis que Cécile parvint à se traîner jusqu’à son vieux père, qui décida deux choses. Premièrement il va se venger en enfermant son garde-chasse et en fouettant sa vilaine bonne. Deuxièmement, il va créer un homme invisible pour aider Cécile (en quoi ça va l’aider, au juste ?) et prouver que c’est un scientifique de génie. Dont acte puisqu’un gus imperceptible se balade en effet dans les sombres couloirs du château, obéissant aux ordres de son mentor, jamais à une expérimentation près. Ainsi, il ordonne à son indécelable ami de violer une autre de ses bonniches, autant pour la punir d’avoir fait appel à un docteur (alors que c’est sa fille qui a demandé la venue de Garondet, mais bon…) que pour tester la virilité de sa création… Quant à Garondet, devenu encombrant parce qu’il en sait trop (dans ce cas, fallait rien lui raconter, mec !), il est décidé de l’enfermer dans les douves… Et c’est là le départ d’une grande aventure où notre docteur devra se sortir de cette terrible situation. Une grande épopée d’une bonne dizaine de minutes seulement, en vérité, puisque lorsque l’on en arrive là, le métrage est pour ainsi dire terminé !

 

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Car La Vie Amoureuse de l’Homme Invisible finit pile quand elle commence, toute l’action, et le mot est bien fort, étant concentrée dans les ultimes minutes de la bobine. Que les petits freaks se rassurent, ils auront d’ici là eu tout le temps de se prendre dans la face de l’exploitation à la française. C’est-à-dire molle comme un zob fatigué mais également généreuse en clichés purement bis. Vous savez, ceux que l’on a déjà vus mille fois mais que l’on sera toujours heureux de croiser mille fois également. Comme une visite dans une auberge peu chaleureuse, la balade nocturne en calèche piquée au mythe de Dracula, l’inévitable passage dans un laboratoire (quasiment de la taille d’un placard) avec un squelette en plastoc, la promenade dans les sous-sol poussiéreux et, bien évidemment, une bonne dose de cul. Sur le papier, ça nous va forcément et on s’en lèche les babines par avance. A l’écran, on se retrouve avec les lèvres gercées. La faute à un Pierre Chevalier sachant fort bien que son script – ou plutôt ses résidus de script – qu’il a lui-même rédigé ne lui permettra pas d’atteindre une durée satisfaisante. C’est donc en traînant la patte, pour ne pas dire en rampant, qu’il atteint péniblement les 75 minutes, tirant le maximum de chaque situation, en étirant tout et n’importe quoi. Longs, trop longs, sont ces instants montrant une servante se dessaper dans un ricanement énervant (et sans doute le même passé en boucle) devant Fernando Sancho, l’Obélix de ces lieux. Interminable, ce viol subi par une autre domestique dans la paille, besognée contre son gré par l’homme invisible, la donzelle bougeant seule dans le foin pour simuler la scène. Pénibles, ces plans répétés sur un Howard Vernon droit comme un piquet qui ne fait absolument rien, si ce n’est fixer le vide en se demandant s’il aura des dialogues intéressants à réciter dans les cinq minutes qui suivent. Je vous réponds à sa place : non, il n’en aura pas, les paroles placées dans la bouche des personnages étant là aussi assez typiques du french bis de l’époque. Comprendre qu’ils sont très littéraires, que l’on sent que les auteurs ont voulu créer de belles tirades sans songer que ce qui marche dans un bouquin fonctionne peut-être mal à l’écran. Des monologues généralement déclamés sans passion par les interprètes (et leurs doubleurs, évidemment) et sombrant à plus d’une reprise dans le second degré involontaire. Mais c’est de l’Eurociné, prétendre que l’on ne s’y attendait pas tiendrait de la mauvaise foi…

 

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En cela, le coutumier du studio ne verra pas ses habitudes bouleversées : le montage est tellement merdé que l’on voit par moment que les acteurs attendent de se lancer, les comédiens sont sans expressions (les nanas se débattent à peine lors des viols et les pilleurs de tombe ne sont même pas surpris que la morte se relève !!!), les incohérences et trous dans le scénario sont légion (comment Orloff peut-il être certain que c’est son garde-chasse qui a volé les bijoux ? Que deviennent les domestiques du château lors du final ?) et les trucages n’en sont pas. Ainsi, lorsque l’homme invisible doit signifier sa présence, on lui fait porter un truc ou on le fait buter contre une chaise. En fait, c’est bien évidemment un assistant laissé hors-champs qui tire la chaise ou un bête fil qui soulève les plateaux ou lanternes, Eurociné étant si fauché que les effets se doivent d’être plus rudimentaires que ceux d’un gamin emballant des courts en Super 8 dans son jardin. Heureusement, le bisseux peut toujours passer outre tout cela grâce à des décors assez sympa et des scènes complètement folles, comme la révélation de l’identité de l’homme invisible pervers, en fait un bête gorille (ou plutôt un mec dans un costume de gorille bon marché) ! Difficile du coup d’en vouloir à cet Orloff et l’Homme Invisible qui, tout nullard soit-il, a au moins le mérite de nous avoir proposé un twist comme on en voit même pas à Hollywood. Oubliez la toupie d’Inception, la révélation que DiCaprio est cinglé dans Shutter Island et toutes ces conneries, les vraies conclusions cinématographiques, c’est chez Eurociné qu’on les cueille !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Pierre Chevalier
  • Scénario : Pierre Chevalier
  • Production : Eurociné
  • Pays: France, Espagne
  • Acteurs: Howard Vernon, Paco Valladares, Brigitte Carva, Fernando Sancho
  • Année: 1971

2 comments to Orloff et l’Homme Invisible

  • Roggy  says:

    En cherchant un peu sur le net, on s’aperçoit que le parcours du réalisateur (qui m’est assez inconnu à la base) est très surprenant en finissant sa carrière avec des bandes érotiques, alors qu’il a commencé dans le classique dont quatre films tournés avec Fernand Reynaud !

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