Tusk

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Plus connu pour ses petites comédies tranquilles comme Clerks ou Mallrats, Kevin Smith surprit son monde en 2011 avec Red State, bobine à moitié horrifique et à moitié branchée action, dans laquelle des cathos fous (pléonasme) traquaient les pécheurs avant de se prendre le commando de John Goodman sur le coin de la gueule. Visiblement ravi de cette expérience éloignée de ses ambiances relax habituelles, Smith a remis ça avec un Tusk aux dents longues, très longues…

 

Attention, ça va spoiler sec !

 

Kevin Smith, il est multitâche, on le sait. Réalisateur, scénariste, acteur, le gros barbu à casquette qui ne pipe mot lorsqu’il revêt le manteau noir de Silent Bob devient tout de suite plus bavard lorsqu’il anime son podcast, bouillon de culture populaire très suivi. Bien évidemment, le gaillard y cause régulièrement ciné mais s’autorise aussi quelques digressions lorsqu’elles valent le coup, comme par exemple lorsqu’il met la main sur une annonce (qui s’avérera être une blague, par ailleurs) pour le moins étrange. Il y est en effet question d’un vieux marin cherchant un nouveau colocataire, à qui il ne fera pas payer de loyer si l’heureux élu accepte de porter un costume de morse deux heures par jour. En mémoire de la meilleure période de la vie du loup de mer, qui passa quelques temps avec l’un de ces gros animaux aux longues défenses… Suffisant pour que Kevin Smith et son pote/producteur Scott Mosier délirent un max sur cette petite annonce plus drôle en quelques mots que toutes celles imaginées par Elie Semoun… Et bien évidemment, le gras Kevin décide que cela pourrait faire un putain de film d’horreur, laissant à ses abonnés Twitter le luxe de décider si, oui ou non, l’auteur de Dogma devrait reprendre la caméra pour mettre en image ce récit foldingue. La réponse, vous la connaissez déjà : un gros yes. Cela tombe d’ailleurs bien pour Smith, dont le projet Clerks 3 traine tant qu’il décide de le mettre en pause quelques temps pour financer et tourner Tusk, bande d’épouvante indépendante qui sortira finalement en 2014. Et rencontra bien évidemment un petit buzz, un long-métrage parlant de la relation étrange entre un vieil homme et un jeune gus fraichement capturé par ses soins et qu’il transforme en morse étant suffisamment particulière pour se faire remarquer par un public toujours à la recherche d’expérience nouvelles. Il suffit de voir le succès des Human Centipede, pourtant pas bien glorieux, pour s’en convaincre. Mais on connait le père Smith et s’il fournit avec Tusk un pur film d’horreur, il ne se retient pas de le saupoudrer d’une bonne et grosse dose d’ironie et de second degré…

 

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Wallace (Justin Long de Jeepers Creepers et Die Hard 4) est l’heureux animateur de Not See Parti, un podcast à succès qui se veut tendancieux, de son titre aux sujets choisis, et qu’il anime avec son meilleur pote Teddy (Haley Joel Osment, le gamin de Sixième Sens, visiblement devenu un gros mangeur d’Oreo depuis…). Le principe de l’émission est simple : nos lascars parcourent Youtube, tombent sur un mec ridicule et se foutent de sa poire durant de longues minutes, Wallace enchaînant les vannes tandis que Teddy se marre comme une baleine de l’autre côté de la table. Un jour, ils trouvent la vidéo d’un pauvre gamin ayant fait une vidéo pour prouver ses talents de ninja et finit par se trancher la jambe avec un katana. Crise de rire pour nos héros, tellement réjouis du malheur de ce pauvre gars que Wallace décide de partir dans sa patrie, le Canada, pour s’entretenir avec l’estropié. Et ce au grand dam de sa copine Ally (Genesis Rodriguez, vue dans Le Dernier Rempart, chaude juste ce qu’il faut), attristée de voir son boyfriend devenir aussi cynique alors qu’il était doux comme un agneau auparavant. Wallace n’en fait rien et s’envole vers le pays de Céline Dion (toutes mes condoléances pour René, Céline, car je sais que tu me lis entre deux shows à Las Vegas, coquine que tu es) où il découvre… ben que le pauvre gosse à la jambe manquante s’est suicidé ! Enragé à l’idée d’avoir perdu du temps et de l’argent pour rien, notre fort peu sympathique héros se rabat alors sur l’annonce postée par un certain Howard Howe (Michael Parks, déjà dans Red State), un ancêtre désirant offrir sa chambre libre à qui acceptera de l’écouter partager ses nombreux souvenirs d’épopées maritimes. Des histoires dingues contées par des originaux, c’est justement ce que traque Wallace, vite parti prendre le thé avec cet étrange bonhomme, d’une grande politesse mais aussi des plus excentriques. Et qui a déjà vu un film d’horreur moderne sait fort bien ce qu’il va se passer : le thé a été coupé à la drogue du viol, Howe ampute Wallace d’une jambe, l’empêche de retourner chez lui et désire… le transformer en morse ! En souvenir du bon vieux temps, lorsqu’il fit naufrage et que son seul ami était un gros mammifère graisseux…

 

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Pas facile de savoir par où commencer concernant Tusk, petite bande aux airs de gag mais plus intéressante qu’il n’y paraît. Passons très vite sur la facture technique de l’ensemble : c’est du bon boulot, professionnel, et on ressent bien sûr très vite que bien que barbotant dans le cinoche indépendant, Kevin Smith ne manque pas de moyens et a de quoi nous torcher du bon boulot, avec photographie réussie, bande-son adéquate et techniciens connaissant le métier. Bref, c’est bien foutu et il est inutile de s’attarder plus que de raison sur la forme, elle est carrée et conviendra très bien à tout le monde. Concentrons-nous donc sur le fond, sur le script, bien sûr écrit par Smith lui-même, comme toujours. Et le moins que l’on puisse dire c’est que Silent Bob fut forcé de jouer les équilibristes pour accoucher de son dernier méfait en date, véritable mélange entre horreur, comédie, drame et même thriller. Tout en ne versant jamais franchement dans un genre ou l’autre, les différentes couleurs tombées du pinceau de Smith se mariant pour donner de nouveaux coloris indescriptibles, dont on ne parvient pas toujours à extirper une seule émotion, si ce n’est celle due à un malaise. Exemple : le film débute par quelques minutes présentant Wallace et Teddy, deux geeks gagnant leur vie en se foutant de la gueule des plus malchanceux, ce qui est en même temps révulsant mais aussi assez agréable à suivre de par l’ambiance décontractée que les deux zigs développent dans leur podcast. Et tout Tusk va jouer sur ce sentiment de mésaise, sur cette opposition entre les propos tenus et l’atmosphère dans laquelle la discussion a lieu. Lorsqu’Howard Howe raconte ses beaux récits, remplis de grandes aventures et de formidables rencontres, c’est dans une pièce sombre, guère éloignée de celles trouvables dans de vieilles pelloches gothiques, avec une bite de morse trônant au-dessus de la cheminée. Lorsqu’arrive le policier appelé en renfort par Teddy et Ally pour retrouver leur pote/boyfriend, il leur raconte des conneries insensées (mais véridiques !) ne pouvant que faire sourire le spectateur alors que résonne en fond sonore une musique qui ne dépareillerait pas dans Zodiac ou Seven. Lorsque Wallace parvient enfin à se hisser jusqu’à un téléphone et parvient à joindre sa petite copine, qu’il trompait régulièrement, et avoue enfin vouloir être plus fidèle car sa sordide expérience avec le vieux Howe lui a fait comprendre que la vraie vie c’est important et que maintenant il l’aime du fond du cul (vous connaissez le couplet, c’est toujours le même quand un perso a failli mourir et qu’il sonne à son ou sa conjoint(e)), celle-ci est en train de le tromper avec Teddy, son meilleur ami. Et on ne parlera même pas de la fin, à mi-chemin entre le ridicule risible et le pathétique à vous tirer des larmichettes…

 

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Le spectateur ne peut ainsi que balancer devant pareil spectacle, tragi-comique et gore par-dessus le marché. Car en matière d’horreur, Smith n’a pas plaisanté ou tenté de faire les choses à moitié : la transformation en morse a bien lieu et elle est particulièrement dégueulasse. Car pour créer son costume, Howe greffe sur la peau de Wallace (dont le prénom ressemble à walrus, mot anglais pour morse, déjà un signe…) de la chair humaine de précédentes victimes, collant dans le dos du pauvre gaillard, à qui l’on a en prime coupé la langue et collé les bras au corps, un visage étiré. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise et Smith parvient à choquer le chaland sans non plus en faire trop. Certes, c’est pas beau à voir, un Justin Long habillé d’une couverture de chair ou avec la bouche transpercée par deux énormes défenses, mais c’est surtout la détresse psychologique du pauvre type qui rend le spectacle difficile à supporter. Car ils ne sont pas joyeux, ces cris étouffés du supplicié, pour le coup réellement devenu un animal que l’on a clairement envie d’abattre… Et quand on se dit qu’en plus sa copine et son meilleur pote s’envoient en l’air en son absence, ça ne fait que renforcer la noirceur de la vie de ce pauvre Wallace… Enfin, pauvre Wallace, façon de parler puisque Smith met du cœur à l’ouvrage lorsqu’il s’agit de rendre son héros aussi antipathique que possible, cet arrogant Américain prenant un malin plaisir à prendre tous les Canadiens pour de vils et décérébrés bouseux tout en faisant son beurre sur les malheurs de ces pauvres gens. Pauvres gens qu’il peut même pousser au suicide, comme ce petit gros fan des chambara en première bobine. Difficile d’apprécier ce perso, que Justin Long parvient sans mal à rendre agaçant à plus d’un titre (je dois d’ailleurs dire que Long, bien que sans doute très gentil dans la vie de tous les jours, m’agace souvent au grand écran…). D’ailleurs, son pote Teddy n’est pas plus honorable, lui qui se gausse comme une hyène lorsque son complice aligne les pires atrocités… Tout cela nous vient finalement à penser que le plus honnête est encore le frapadingue Howard Howe, fantastiquement interprété par Michael Parks. Un sournois, certes, un menteur, bien sûr, une araignée tendant sa toile en attendant que les mouches à merde (et il en a chopé une belle) y tombent, c’est vrai, mais aussi le plus sensible des personnages (avec Ally, qu’est si triste que son copain la trompe qu’elle finit par faire pareil, ce qui limite un peu l’affection qu’on pouvait avoir pour ce protagoniste pas désagréable). Le seul doté d’un cœur en activité en tout cas, tellement nostalgique de ses quelques jours passés avec son morse, Mr. Tusk, qu’il désire à tout prix revenir à cette époque. Certes, pour ce faire il joue les tueurs en série et les savants fous en alignant les cadavres, n’empêche qu’il ne le fait pas par méchanceté pure mais par culpabilité. On apprend en effet que si Mr. Tusk fut son meilleur ami, ce doux dingue tenaillé par la faim finit par tuer l’animal pour en extirper de la viande. Une souffrance telle qu’elle pousse notre taré de service à capturer des hommes pour les changer en Mr. Tusk pour que celui-ci puisse prendre sa revanche et le tuer, rétablissant la justice d’une sacrée manière…

 

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Difficile aussi de ne pas voir la critique de la société que nous propose Smith, venu souligner qu’à notre époque c’est la méchanceté gratuite qui domine, vend et fait office de divertissement. Ally regrette d’ailleurs amèrement l’ancien Wallace, un véritable boyscout incapable de sortir une vacherie, devenu un diablotin coursant les losers pour leur enfoncer le nez dans leur merde. Mais ainsi va la vie : si l’on ne veut pas se faire bouffer, comme Wallace se faisait sans doute bouffer auparavant (vu sa moustache dégueulasse, ça se comprend, car dans le genre chenille crevée, on a rarement vu mieux), il faut bouffer les autres avant et avec bassesse si possible. Tusk a donc tout pour être l’une des plus sombres des propositions de cinoche dingo moderne mais ne se satisfait certainement pas de sa noirceur, Smith décidant de ricaner un peu de son propre travail en balançant en milieu de métrage le détective Guy Lapointe, incarné par un Johnny Depp venu en loucedé mais bien reconnaissable malgré son maquillage faisant de lui le jumeau de Francis Kuntz de Groland. Problème, la relative finesse et retenue entrevue jusque-là laisse la place à un cabotinage effréné, Depp nous rappelant que depuis qu’il enchaîne les navets pour Burton ou Verbinski, il a perdu beaucoup de son talent, pour ne pas dire son mojo tout entier. Alors ça passe car l’ensemble est assez cinglé pour que l’on ne se formalise pas de l’arrivée d’un enquêteur français portant le béret et chiant en spray (nombreux gags sur les pets, d’ailleurs, les allergiques à l’humour caca vont râler), mais force est de constater que le Johnny semble réellement échappé de l’émission de Jules Edouard Moustique… Bien sûr, Smith obligé, le gros de l’action, c’est des gens qui causent, de longues joutes verbales. Parfois c’est réussi, surtout la rencontre entre Long et Parks, parfois ça devient franchement emmerdant comme les querelles entre Long et Rodriguez ou les vannes pas drôles lors du podcast du mecton. On n’est pas dans le pénible à la Tarantino, mais pas loin non plus… Notez d’ailleurs que le Quentin devait être de la partie, ce qui ne fut heureusement pas le cas puisque le réalisateur de Kill Bill refusa l’invitation de son copain Kevin. Tant mieux, on se tapait déjà Depp et Haley Joel Osment et ça suffisait bien…

 

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Au final, tout imparfait soit-il, Tusk mérite clairement le détour et se hisse sans forcer au niveau envié des bandes horrifiques les plus intéressantes de ces dernières années, en tout cas parmi celles qui laissent quelque-chose après la vision et font de l’effet pendant. Visiblement content de son taff – et il peut l’être – le nerd Kevin entreprend de se lancer dans une trilogie se déroulant dans l’univers de Tusk, avec les mêmes acteurs (quelquefois dans des rôles différents) et visiblement toujours avec ce ton décalé, entre drôlerie et effets chocs. Le deuxième volet, Yoga Hosers, met ainsi en scène deux seconds rôles de ce premier épisode, deux employées d’une supérette (incarnées par les filles de Kevin Smith et Johnny Depp et Vanessa Paradis, c’est ce qu’on appelle du placement familial) confrontées à un esprit maléfique. Quant au troisième, ce serait un Jaws forestier… On demande bien évidemment à voir tout en se doutant qu’il sera difficile de faire plus notable que cette drôle d’amitié entre un vieillard et son morse…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Kevin Smith
  • Scénario : Kevin Smith
  • Production : Sam Englebardt, William D. Johnson, Shannon McIntosh
  • Pays: USA
  • Acteurs: Justin Long, Michael Parks, Génesis Rodriguez, Johnny Depp
  • Année: 2014

2 comments to Tusk

  • Roggy  says:

    Excellent chro l’ami où tu décris bien les faiblesses du film (les 3/4 pour moi) et les bons passages comme les parties horrifiques dues à la transformation (on a vraiment mal pour lui). En revanche, je ne partage pas ton enthousiasme global. Le film n’est pas réussi dans son ensemble, la faute à des dialogues et des blagues pourris et des acteurs sans empathie (hormis Michael Parks). Et c’est bien vu l’allusion à Tarantino et merci pour le sourire avec Céline Dion 🙂

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