Cannibal World

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Bruno Mattei, toujours à la pointe du cinéma avant-gardiste ! Ainsi, alors que tout le monde pensait le septième art anthropophage mort et enterré depuis le milieu des années 80, le pote Bruno ressort les pagnes et les peintures de guerre dès 2004, soit dix piges avant qu’Eli Roth en ait l’idée ! Cannibal World ou la bonne occasion de rendre à César ce qui lui appartient…

 

 

Au début des années 2000, les cannibales étaient semblables à des fantômes du passé, à des spectres oubliés, aux carcasses ensevelies sous les feuillages d’Amazonie. Qui pour les déterrer ? Eli Roth ? Il faudra encore attendre une dizaine d’années avant que le soi-disant génie du cinéma d’horreur moderne (car ça reste à prouver) se lance dans un festin de viande humaine. Non, en 2004, à une période où la nostalgie du cinéma d’antan n’était pas tout à fait formée, il fallait compter sur un doux dingue, sur un furieux du filmage capable de se lancer dans une opération à priori casse-gueule. Car balancer un nouveau film de canniboules alors que ceux-ci n’intéressent plus personne et que tout a pour ainsi dire déjà été dit vingt ans plus tôt sur le sujet, c’est une mission suicide, une entreprise pour ainsi dire vouée à l’échec. Vraiment ? Pas si l’on en croit Bruno Mattei, réalisateur culte prenant le taureau par les cornes pour l’occasion, qui nous assurait que si Cannibal World a vu le jour, c’est tout bonnement parce que le public réclamait toujours ce genre de pelloches outrageuses. Quel public, au juste ? Celui de la vidéo, of course, Cannibal World ne sortant nulle part au cinéma et tombant directement sur les étagères des revendeurs, souvent spécialisés. Mattei eut tout de même l’honneur de voir quelques extraits de son métrage, alors encore en cours de création, être diffusés lors du Joe D’Amato Horror Festival. Inutile de préciser que le public fut conquis, une évidence vu le nom du festoche en question et une chance pour Mattei de produire non pas un film de cannibales mais deux ! Disposant de suffisamment de matière pour pondre deux volets, le mecton derrière Cruel Jaws décide en effet de filmer Land of Death à la suite de son Mondo Cannibale, titre d’origine du métrage qui nous intéresse aujourd’hui. Qui s’en plaindra, si ce n’est quelques glandus ? C’est en tout cas une chance inespérée pour Mattei de revenir au cinoche qui fit sa renommée (relative, je sais…), lui que l’on voyait embourbé depuis quelques années dans l’érotisme emmerdant et que l’on sait plus à son aise dans l’horreur délirante. Welcome home, buddy !

 

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Pour son retour aux affaires sérieuses (car les galipettes Z, ça va cinq minutes hein !), Tonton Nono et son pote Giovanni Paolucci – scénariste/producteur qui accompagnera Mattei durant toute la fin de sa carrière et produira également le Dracula 3D d’Argento – décident de reprendre à leur compte le Cannibal Holocauste de vous-savez-qui. Tant qu’à faire une bande avec des mangeurs de cuisses humaines, autant se référer à la plus célèbre, et vu que le Bruno n’était plus à un plagiat près… L’histoire partage donc ses grandes lignes avec celle du classique de Deodato puisque débutant dans les coulisses d’une chaîne de télévision. On y fait la connaissance de Grace Forsyte, une sorte de Ségolène Royale en version trash puisqu’elle est du genre à taper dans la Real TV, montant ses émissions en écartant les cuisses pour y accueillir de potentiels producteurs. Sauf que son émission culte, Face à Face, se casse dangereusement la gueule et est sur le point d’être annulée, laissant la Grace sur le banc de touche. Pas du genre à se laisser dépérir, elle décide de s’allier à un collègue également en perdition, Bob Manson. Un avatar de Nicolas Hulot pour sa part, un spécialiste des documentaires sur les indigènes, la nature, la faune et la flore, voire sur certaines guerres. Et le Manson de se laisser convaincre par la Forsyte d’aller filmer la vie des cannibales de la jungle amazonienne, promesses de sensations fortes dont le public et les producteurs sont bien évidemment friands. Après la création d’une petite équipe (un caméraman, un preneur de son, une assistante inutile et un indien pour jouer les guides), la fine fleur du journalisme (rires) se met en route pour capter quelques images jamais vues auparavant. Sauf que rien ne se passe vraiment comme prévu et si une tribu cannibale existe bel et bien dans la région, elle est bien difficile à trouver. Pas un hasard si on appelle les fameux carnivores les Invisibles, d’ailleurs… Pas prêts à reculer pour pareil détail, Grace et ses amis décident tout simplement de foutre le feu aux huttes d’une tribu pacifiste, décapiter certains des malheureux des bois, violer les plus jolies filles et les torturer, histoire de faire passer le tout pour des agissements des Invisibles et avoir suffisamment de rushs en boîte pour boucler leur émission. Des méthodes de crapules et c’est rien de le dire… Mais comme de juste, lorsque les Invisibles vont débarquer pour de bon, les choses ne tourneront pas en la faveur de nos reporters vicieux…

 

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En somme, après avoir recopié les grands succès du cinéma américain des années 70 et 80, Mattei se met carrément à lorgner sur ses copains de classe, retrouvant leurs vieux devoirs pour les faire sien. Un signe du temps, en un sens : jadis, le cinéma rital faisait son beurre en mimant le cinéma yankee, aujourd’hui c’est au contraire l’aspect foufou et décalé de l’exploitation transalpine que le Bruno se doit de reproduire. Cannibal Holocaust dans le viseur, donc, avec tout ce que cela implique d’emprunts : critique des journalistes traquant le sensationnalisme, écœurant sentiment de supériorité de l’homme blanc sur les habitants de la forêt, retour de bâton et filmage reprenant à son compte le procédé du found-footage. Car on nous refait bien évidemment le coup du film retrouvé en fin de bobine, même si Mattei décide de se servir de la technique de manière assez éloignée : certes les producteurs regardent quelques séquences sur leurs téléviseurs, certes encore on nous annonce avant le générique de fin que l’on a retrouvé les bandes tournées en Amazonie… N’empêche qu’à de rares occasions où la caméra de Mattei se mélange à celle de ses personnages, la réalisation se veut « classique » (aussi classique que peut l’être du Mattei, bien sûr…), les allergiques à Blair Witch et compagnie peuvent donc dormir tranquilles. Pas de ça ici et c’est tant mieux ! On ne pourra d’ailleurs guère dire que le Bruno se renouvelle avec Cannibal World tant on a l’impression que le gaillard a repris les choses là où ils les avaient laissées à la fin de son cycle gore, à l’époque où il bossait avec Claudio Fragasso. Car tout est là ! Bien sûr, le tournage en DV se fait sentir et crée un décalage entre les premiers travaux du bonhomme et la présente bande, mais pour le reste, nous sommes en terrain connu. On retrouve par exemple cette propension à verser dans le gore aussi taré que fauché, élément de toute façon indissociable du genre cannibalesque. Au menu : une future maman accrochée à un piquet et éventrée, son nourrisson jeté au sol et piétiné jusqu’à ce qu’il ne soit plus que du hachis, des décapitations régulières, des crânes éclatés à coup de masses en bois, des bras coupés car contaminés par un poison mortel et on en passe ! Ah c’est sûr, on est royal une fois installé à la table réservée par Mattei, grand maître du buffet à volonté. Les effets sont bien évidemment voyants, et lorsque des sauvages fracassent une caboche tranchée, on devine qu’ils ne font que s’acharner sur une noix de coco sur laquelle on a posé une perruque. Mais force est de reconnaître que l’on se prend rapidement au jeu et que dans le même genre, on a déjà vu sacrément plus désargenté et moins crédible, comme Terreur Cannibale. Mondo Cannibale a beau être Z du début à la fin (ça se voit dès le générique du début, fait via Paint par un amateur), il dispose tout de même de beaux décors naturels (tournage aux Philippines, comme à la grande époque), de figurants plausibles et en bon nombre, et si les effets gore sentent fort le latex et les tripes tout juste achetées à la boucherie locale, au moins ne sont-ils pas trop risibles et font leur boulot.

 

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De toute façon, et comme souvent dans le monde déluré de Mattei, nous sommes trop hypnotisés par les acteurs et un scénario bien branque pour lister tous les petits dérapages de notre artisan. Il a beau être parfois techniquement aux fraises (colorimétrie des images trop changeante sur certaines scènes, extrêmes gros plans inesthétiques, zooms vieillots et inutiles), ce n’est rien face à la nullité des comédiens à sa disposition. En un sens, ces inconnus complets, qui n’ont bossé qu’avec Bruno, font bien ce pour quoi ils sont payés puisqu’ils parviennent sans mal à être agaçants. C’est très précisément ce que leurs rôles demandaient, il faut bien l’admettre, mais il faut également voir comment s’y prennent nos comédiens du dimanche. L’héroïne Grace Forsyte, incarnée par une certaine Helena Wagner dont c’est l’unique film (elle est bien tombée avec Mondo Cannibale…), n’est ainsi jamais la dernière pour en faire trop dans le diabolique, écarquillant les yeux comme une damnée et éclatant d’un rire mauvais dès qu’un pauvre Indien se fait malmener. Et que dire de Claudio Morales, mélange improbable entre Steven Seagal (pour le regard de truite morte) et Nicolas Bedos (pour la bouche de baudroie) ? Un sourire aussi naturel que les nibards de feu Lolo Ferrari constamment plaqué sur la gueule, le pauvre ne parvient jamais à être sympathique, et encore moins charismatique, d’autant que son rôle est particulièrement mal écrit. On ne sait jamais trop si c’est un réel amoureux de la nature et des potagers ou si c’est un véritable fumiste seulement appâté par le fric et la bibine, le zigoto ne cessant de passer d’un état à un autre. Ainsi on le voit le lundi regretter que ses équipiers tombent dans la violence crasse en égorgeant un pauvre lézard pour avoir une séquence choc à leur actif… pour le voir, dès le mardi, violer des jeunettes, égorger des pauvres types et en bruler vivants d’autres ! Je veux bien qu’il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis, mais quand même… Quant au reste de la troupe, ce ne sont que des figurants ricaneurs, venus montrer à la fois leur jeu d’acteur pathétique et toute la méchanceté de leurs personnages, des pourris que l’on a hâte de voir périr de la plus sale des façons. Heureusement, Mattei venge tout le monde dans l’ultime quart d’heure, enchaînant les viols de nos journalistes, le coupage de zgeg (hors-champ, on n’est pas chez Lenzi malgré les apparences) et les passages à tabac bien rudes. Ca fait du bien par où ça passe, y a pas à chier ! Et pendant ce temps-là, d’autres très mauvais acteurs restent dans les bureaux de Hong Kong, où se trouve situé le bâtiment de la chaîne de télé, débattant de leur morale qu’ils n’ont pas et observant les chiffres de vente, parfois contredit par le seul type muni d’une conscience. Un vieux chauve qui espère que la chaîne va prendre ses responsabilités et stopper ce programme impur, le bonhomme allant même jusqu’à se retourner face caméra pour fixer le spectateur et lui lancer un splendide « Maintenant on peut se demander qui de nous ou de ces Indiens sont les vrais cannibales ! ». Le quatrième mur, Mattei fonce dedans avec un bulldozer !

 

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Des perles comme celle-ci, le scénario n’en manque pas, les dialogues étant bien évidemment perchés : l’un des violeurs se demande si la pauvre jeune fille ne pourrait pas leur faire un strip… alors qu’elle est déjà nue ! Ou ce court monologue final lors duquel le patron Digby, grand manitou des médias jouant très mal et faisant les grands yeux quand il sort une connerie, nous explique qu’il va se démerder pour faire croire au public que les journalistes sont toujours en vie (bonne chance…) et que « Les Cannibales entrent dans l’ère numérique ! ». Ca n’a aucun sens… et c’est sans doute ce qui rend l’ensemble si bon ! En prime, Mattei n’a rien perdu de son sens du rythme : hormis les vingt premières minutes – fort bavardes et ressemblant plus à un prude film de fesses de M6, avec ses ambiances feutrées et ses flirts mous – ça file vite ! On le sait depuis ses films de guerre à la Strike Commando, Mister Bruno aime bien l’action et c’est donc tout naturellement qu’il caviarde son film d’horreur de fusillades. Pas trop nullardes, qui plus est ! Bien sûr, on voit que les flammes des canons sont rajoutées numériquement (et alors ?) et aucun impact de balle ne se fait sentir sur les cibles vivantes (tant pis !), mais on voit les feuillages voler et cela apporte indéniablement un peu de dynamisme à l’affaire, déjà plaisante sans cela. Mattei s’offre même une petite explosion suite à l’utilisation d’un pistolet d’alarme. Ce n’est pas très impressionnant, mais l’effort est louable au vu de l’aspect fauché de l’ensemble… En bref, aussi foireux soit-il (les maquillages des cannibales ne sont pas terribles puisque se contentant souvent de simples ronds de couleurs sur le corps !), Cannibal World s’en tire bien et est divertissant en diable. Dommage qu’en reprenant tous les éléments du sous-genre anthropophage, le réalisateur se sente également obligé de tomber dans le snuff animalier en égorgeant et écorchant un pauvre caïman, lors d’une scène dont on se serait bien passé… Non seulement le spectacle est désagréable mais il diminue en prime le message de Mattei, qui critiquait avec virulence les méthodes des journalistes, des meurtriers se faisant passer pour des défenseurs des opprimés, et qui finit par tomber dans le même travers ! C’est quand même super con… Dommage en tout cas, sans cette bévue, le tableau aurait quasiment été idyllique. A condition tout de même d’avoir envie de plonger dans un gros Z boueux et mal fagoté (mais pas trop non plus), au final plus une résurrection de l’esprit bis (retour de Mike Monty, vieux pote de Mattei, à l’appui), décédé depuis le début des années 90, qu’autre-chose. On ne risque donc pas de cracher dessus, ce come-back de Mattei étant finalement des plus inespérés. Mais comment se procurer pareille folie ? Pas de stress, on trouve encore la galette en se débrouillant, l’éditeur Fravidis l’ayant sortie, de même que Land of Death, dans sa collection aux jaquettes ornées de lenticulaires. Une collec dans laquelle on trouve aussi Virus Cannibale, Zombi 3, les deux premiers Shark Attack, Sangsues de Decoteau, La Revanche des Mortes Vivantes, Gargoyles et Raptor de Wynorski ou encore Au-delà des Ténèbres de Fragasso. Des gens de goût qui offraient un sacré traitement à des bandes qui n’en espéraient certainement pas tant !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Bruno Mattei
  • Scénario : Bruno Mattei, Giovanni Paolucci
  • Production : Giovanni Paolucci
  • Titre Original: Mondo Cannibale
  • Pays: Italie, Philippines
  • Acteurs: Helena Wagner, Claudio Morales, Cindy Matic, Antoine Reboul
  • Année: 2004

2 comments to Cannibal World

  • Roggy  says:

    Pour moi, Claudio Morales ressemble à une espèce d’Antonio Banderas mais pour le bis… Il serait quand même que quelqu’un s’intéresse enfin à la carrière de Bruno Mattei non ? 😉

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