Gorgo

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Y’a pas de raison. Pourquoi les japonais seraient les seuls à se faire piétiner par des monstres gigantesques venus des mers? Si la tour de Tokyo peut être détruite par Godzilla, pourquoi Big Ben ne plierait pas face à Gorgo ?

 Attention, Spoiler Alert !

Il y a des noms qui ont œuvré dans le fantastique pendant des années mais qui ne seront probablement jamais gravés sur une plaque, oubliés de tous et de toutes. Eugène Lourié est de ceux-là. D’origine russe, l’homme devint un chef décorateur de renom pouvant se vanter d’avoir travaillé avec Jean Renoir sur plusieurs films avant de passer à son tour à la réalisation. Sa filmographie pourrait être scindée en deux parties, l’une peu intéressante pour les bisseux (en tant que co-réalisateur de Sasha Guitry) et l’autre nettement plus dans nos cordes puisque plus fantastique. Premier méfait: Le monstre des temps perdus, en fait un énorme lézard qui ravage la ville. Un film marquant car étant le premier à mettre en scène un monstre géant réveillé par une explosion nucléaire, puisque sorti en 1953 (soit une année avant Godzilla, qui est souvent considéré comme le premier de la mouvance) et qui disposait des effets spéciaux du génial et légendaire Ray Harryhausen, qui nous a quitté il y a peu. Mais après le lézard vient le dinosaure au long cou de Behemoth, the Sea Monster, que Lourié co-réalise avec Douglas Hickox (Théâtre de Sang avec Vincent Price), preuve que Lourié a une affection sincère pour les gros gloumoutes destructeurs de maquettes. Et entre les deux, on eu droit au Colosse de New York, une sorte de créature de Frankenstein des années 50. Un cinéma fantastique et de science-fiction à l’ancienne, en noir et blanc, représentatif de son époque et diablement populaire puisque livrant des monstres dans la plupart des cas attachants. Tellement attachants que la fille se six ans de Lourié se mit à pleurer et balança des reproches à son père lorsqu’elle découvrit qu’il venait de tuer le pauvre reptile à la fin du Monstre des temps perdus. Une remarque qui lui restera dans un coin de la tête…

 

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Sept années après avoir renvoyé le monstre des temps perdus chez ses cousins jurassiques, Lourié est à nouveau approché pour réaliser un nouveau film de monstre, genre de plus en plus en vogue depuis le succès rencontré par Godzilla et ses amis. Ce sont les frères King, deux truands reconvertis en producteurs, qui viennent lui proposer le boulot, que Lourié refuse tout d’abord, jugeant qu’il avait déjà trop versé dans le genre. Il finit par changer d’avis, pensant qu’il pourrait amener un peu de nouveauté dans le genre, déjà saturé. Gorgo naîtra alors assez rapidement, se tournant entre Londres et Dublin. Le problème c’est que si les premiers films de Lourié sont souvent considérés avec nostalgie, le pauvre Gorgo ne bénéficie pas du même traitement de faveur et est souvent bousculé lors des avis d’internautes, ou même sur quelques chroniques de sites spécialisés, trainant avec lui la réputation d’un spectacle kitsch et ridicule. Une vérification s’impose, d’autant que le film a été sorti en DVD avec le mag’ Mad Movies il y a une dizaine d’années. Tout débute avec une bande de marins qui finissent par échouer sur une île d’Irlande d’un autre temps, aux paysans incompréhensibles et méfiants. C’est qu’on n’aime pas trop les étrangers par ici, surtout si ces derniers commencent à reluquer d’un peu trop près le trésor qui sommeille au fond de l’océan, visiblement gardé par un monstre appelé Ogra. Il faut bien le dire, si on ne se base que sur ce premier quart d’heure, le film est plutôt prometteur, et pour cause: on se croirait en plein Lovecraft. Les villageois se baladent en barque avec des torches dans la nuit noire, une sale bête sommeillant sous eux, ça fait son effet sans soucis. Les problèmes viennent après…

 

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Nos marins, découvrant qu’il y a un beau pactole dans la flotte, utilisent leur plus belle cabine aquatique (un gadget digne d’un Tintin) pour aller jeter un œil dans les profondeurs. Et c’est là qu’apparaît pour la première fois Gorgo, nageant sous l’eau et ressemblant un peu à chat. Remontant à toute berzingue, le pauvre marin, effrayé, lancera un magnifique « je ne sais pas ce que c’était… mais ce que je sais c’est que je ne veux plus revoir! ». Ils n’ont pourtant pas été aussi affolés lorsqu’ils ont découverts de magnifiques poissons en plastiques comme vous n’en verrez jamais chez votre poissonnier. Gorgo finit par sortir de la flotte et s’attaquer au village, ses habitants lui balançant des torches en pleine gueule. C’est d’ailleurs hallucinant le nombre de torches qu’ils ont, à croire qu’ils en font l’élevage. Mais les marins ne sont pas cons et se disent « putain, le gros Gorgo on pourrait se faire un paquet de blé en le capturant ». Bien vu, Coco! Ils le capturent alors et le ramènent à Londres, l’exhibant dans un cirque (c’est d’ailleurs là qu’il est nommé Gorgo pour la première fois). La pauvre bête passera donc devant les londoniens, endormie sur un camion, avant d’être exhibée et électrocutée si d’aventure elle voudrait sortir de sa fosse. Ce qui, bien sûr, fait gueuler le monstre. Et appelle sa mère, Ogra, qui fait trois fois sa taille…

 

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Je l’avoue, je vous ai déjà raconté à peu près tout le film (c’est pas pour rien que je vous ai averti que ça allait spoiler comme chez les gorets), l’attaque de la gigantesque môman nous amenant déjà à la cinquantième minute d’un film qui ne dure qu’1h13, ce qui n’est pas très long je vous le concède. En même temps, vous ne prendriez probablement pas trois heures de Gorgo, soyez honnêtes. Dommage tout de même que le film s’arrête alors que la destruction de Londres commence à peine, Ogra prenant son pied à écrabouiller les plus beaux monuments d’Angleterre. Big Ben? A terre. Le pont de la tour de Londres? Sous l’eau. Piccadilly Circus? A feu et à sang. Rien n’arrêtera Ogra, qui finira par récupérer son marmot et repartira avec sous les eaux. Happy end, tout est bien qui finit bien. Car oui, se souvenant des plaintes de sa fille, Lourié a décidé que cette fois, la victoire reviendrait aux monstres. Ce qui n’est que justice, ces pauvres reptiles ne demandant rien à personne et passant dès lors pour sympathiques alors que les humains se montrent avides et irrespectueux. Un film de monstre qui prône la famille, tout en détruisant Londres, c’est pas tous les jours qu’on voit ça. Surtout lorsque l’image est aussi belle. Gorgo jouit effectivement d’un chef-opérateur (et non pas « sur le chef-opérateur », ce qui est plus sale) de talent en la personne de Freddie Young, qui a bossé sur Lawrence d’Arabie et qui donne au film des textures chaudes, brulantes. Il faut voir ce ciel rouge, étouffant, lorsque le monstre abat ses griffes sur les monuments de la ville. Un véritable cauchemar, visuellement marquant, et qui permet au film de s’en tirer avec les honneurs et d’imprimer la rétine pour un bon moment.

 

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Alors pourquoi Gorgo s’en prend plein la gueule si tout va bien dans le meilleur des mondes? Et bien à cause des monstres, mes bons amis. Devant réaliser le film dans un délai ne lui permettant pas d’utiliser la méthode de Ray Harryhausen et son image par image, Lourié se rabat sur les classiques « mecs en costumes », à la Godzilla. Et c’est vrai que le procédé à forcément vieilli et que Gorgo et Ogra ne font pas très réalistes, toujours trahis par leur coté caoutchouteux. Pourtant, les effets spéciaux firent sensation, au point d’être nominés aux Oscars. Il faut dire que c’est une pointure qui s’en occupe puisque le monsieur, Tom Howard, s’est tout de même occupé de 2001, l‘Odyssée de l’Espace. Et c’est vrai que certains plans font leur effet, notamment les incrustations du monstre face à une foule fuyant dans le bruit et la fureur. Alors oui, le film a des défauts comme quelques faux-raccords (on tire les missiles le jour et Ogra se les prend la nuit), des bâtiments en carton (en même temps, détruire et reconstruire Big Ben coûte bien trop cher) et quelques passages à vide (l’attaque des bateaux, c’est pas passionnant). Et il est évident que l’aspect vieillot rebutera de nombreux spectateurs. Mais c’est aussi ce coté vieille école qui en séduira d’autres, ceux qui, comme moi, sont un peu nostalgiques de l’époque où tout n’était pas fait par ordinateur mais à la main, à la sueur, artisanalement. Alors vous pourrez rire tant que vous voudrez d’eux mais les faits sont là: Gorgo et Ogra sont plus réussis que le Godzilla numérique du film américain! Et même Gorgo a eu droit à sa bande-dessinée, donc te la joue pas trop, Godzi!

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Eugène Lourié
  • Scénarisation: Daniel James, Robert L. Richards
  • Titre Alternatif: Terreur sur Londres
  • Production: King Brothers Productions
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Bill Travers, William Sylvester, Vincent Winter, Christopher Rhodes
  • Année: 1961

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