Les Prédateurs de la Nuit

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Le Docteur Jess Franco est appelé en salle 5. Je répète : le Docteur Jess Franco est appelé en salle 5. Et bien sûr, c’est pas pour vérifier que votre fiston n’a pas des pieds plats ou que bobonne n’a pas trop de varices, la spécialité de l’Espagnol étant plutôt l’ablation du visage. Et ce n’est pas franchement avec tact que le pro du bis européen opère, sous les ordres d’un certain Professeur Chateau…

 

 

Eternel recommencement que le cinéma bis, branche acérée du septième art n’ayant de cesse de repousser sur les mêmes bases, sur le même tronc, pour faire naître encore et encore les mêmes fruits. Ainsi, en France, la base serait visiblement Franju puisque son classique Les Yeux sans Visage a été refaçonné (terme poli pour ne pas dire remaké ou pillé) a plusieurs reprises, notamment via Jess Franco pour les besoins d’Eurociné avec L’Horrible Docteur Orloff, autre bisserie mémorable s’il en est. Ainsi, lorsque le producteur/distributeur au label bien connu des amateurs de VHS René Chateau entreprend de moderniser le mythe de Franju, il fait fort logiquement appel à l’ami Jess pour emballer Les Prédateurs de la Nuit, tiré de l’histoire imaginée par le René (qui en sortira même une version romancée !) et les quelques scénaristes venus l’épauler. Une association entre Chateau et Franco rendue possible depuis leur rencontre sur le tournage de Dark Mission, une production Eurociné téléguidée par Franco et disposant de Brigitte Lahaie au casting. Lahaie qui n’était autre que la compagne de René Château, sans doute venu rendre visite à sa muse et serrer la pogne du réalisateur de La Comtesse Perverse en passant. Et bien sûr lui proposer ce faux remake des Yeux sans Visage, projet n’intéressant guère Franco à la base mais qu’il finira par accepter, non sans se disputer à l’occasion avec son mécène. Sur la tête d’affiche, par exemple, Jesús désirant Udo Kier alors que Chateau penche vers Helmut Berger (Salon Kitty,…). Un sacré fêtard par ailleurs puisque l’Autrichien est si effrayé à l’idée de se mettre la tête à l’envers lors de folles nuits parisiennes – le tournage se déroulant dans la capitale – qu’il embauche deux gardes du corps pour le protéger de ses vices et le garder enfermé dans sa chambre d’hôtel. Cocasse. Mais si Berger prend des mesures pour s’assurer qu’il sera pile poil à l’heure au boulot et prêt à offrir le meilleur de lui-même, le tournage ne se déroule pas sans problèmes pour autant, de nombreux techniciens étant virés et donc remplacés. Difficile pour Franco de bosser sereinement dans un tel bordel… L’Hispanique finira par rendre sa copie en 1987, copie vite jugée trop longue et remontée par Jess en personne, qui raccourcira légèrement chaque séquence pour donner à l’ensemble un rythme satisfaisant le patron Chateau. Les Prédateurs de la Nuit sont prêts à attaquer les vidéoclubs et les salles de quartier, le métrage étant par ailleurs dédié au cinéma culte Midi Minuit. Si ça c’est pas un signe qu’on tient là une bisserie pur jus…

 

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C’est la grande vie pour le docteur Frank Flamand (Berger), qui sillonne un Paris brillant dans la nuit avec une femme à chaque bras : Nathalie (Brigitte Lahaie), la directrice de son hôpital et accessoirement son amante, d’un côté et sa sœur Ingrid (Christiane Jean) de l’autre. Mais alors que ces braves gens s’amusent à claquer leur pognon dans des bijoux inutiles ou des manteaux de fourrure hors de prix (faut voir le truc que porte Lahaie, on dirait qu’elle se trimballe un ours comme sac-à-dos), une ancienne patiente de notre chirurgien plastique apparaît devant le trio. Et elle est plutôt mécontente par le service après-vente du Flamand, qui lui a laissé une grosse brûlure sous l’œil. Plutôt vengeresse, elle décide d’envoyer une fiole d’acide sulfurique dans la gueule de ce sulfureux médecin. Mais le liquide bouffeur de chair s’écrase sur le doux minois d’Ingrid, qui décide de pousser son frérot et se prendre l’attaque à sa place. Et vous l’imaginez bien, la pauvre se retrouve désormais avec une face à moitié fondue, nous donnant une bonne idée d’à quoi doit ressembler un ongle incarné chez Freddy Krueger. La suite, vous la devinez sans peine également : Frank et Nathalie vont tout faire pour redonner un visage humain à Ingrid en capturant des jolies donzelles faisant la fête sous la Tour Eiffel et dans les boites de nuit, avant d’extraire leurs tronches en vue de la recoller sur la jeune fille. Mais rien ne se passe comme prévu : bien que doué, Frank n’a pas le niveau pour une telle opération et se voit forcé d’appeler en renfort un ancien Nazi (Anton Driffing, déjà passé chez Franco via Lettres d’amour d’une nonne portugaise), spécialiste des greffes inhabituelles puisqu’il s’adonna à des expériences que la morale réprouve au temps où les bottes claquaient en choeur. En prime, le couple de praticiens déments a eu la mauvaise idée de kidnapper le mannequin Barbara (Caroline Munro de Starcrash et Maniac, sans doute en grosse perte de vitesse en 87 pour se retrouver ici…), fille d’un riche gaillard (Telly Salavas, Kojak quoi !) qui envoie un détective privé américain (Chris Mitchum) sur les traces de sa gamine. L’entreprise de Flamand se complique donc sacrément et l’étau se resserre peu à peu sur lui, d’autant que l’une de ses patientes semble en savoir long sur sa pomme et décide de le faire chanter. Difficile, la vie de tueur en série !

 

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Qui connait un peu le cinoche de l’ami Franco repère bien vite que l’on tient là une œuvre de commande, un film de producteur plus qu’un d’auteur. Tout ici semble avoir été imaginé par René Château, Jess n’étant qu’un ouvrier aidant son boss à donner vie à la fresque peinte dans son imaginaire. On le sait, le gore n’a jamais branché outre mesure le gaillard derrière Le Sadique Baron Von Klaus et au vu de la générosité des Prédateurs de la Nuit en la matière, nul doute que le metteur en scène a dû grimacer en recevant les ordres de son commandant. Front réduit en compote de cerises par une perceuse, tête défigurée découpée à la tronçonneuse, bras sectionnés d’un coup sec, gros plans sur la peau de biscuit de la pauvre Ingrid, seringue plantée dans une pupille, nuque accrochée à un porte-manteau, gorge transpercée par une paire de ciseaux,… Ah ça y va, c’est même rien de le dire, au point que le métrage dans son ensemble pourrait très bien servir comme clip pour un groupe de death metal à la Exhumed, Cannibal Corpse ou Avulsed. Du soin a d’ailleurs été apporté aux effets, certes pas toujours crédibles, c’est d’ailleurs rien de le dire lorsque l’on voit des caboches sans visages rouler des yeux ou ouvrir mécaniquement la mâchoire, mais toujours frappants. La gomme a été mise, c’est un fait, et il est fort improbable que le goreux avide de chair lacérée ressorte du cabinet du Dr Franco avec la sensation de ne pas en avoir vu assez. Les Prédateurs de la Nuit est trash, frontal et ne se prive certainement pas de tomber les pieds joints dans le malpropre visuel. Et dans l’irrévérencieux thématique aussi, toute bonne bisserie qui se respecte se devant de miser sur du cul scabreux. Quelques minutes proprement dingues symbolisent d’ailleurs bien cette volonté qu’ont René Chateau et Franco de mettre tous les radars dans le rouge : alors qu’elle est faite prisonnière, la pauvre Caroline Munro reçoit la visite de Gordon (Gérard Zalcberg, vu dans Docteur Jekyll et les Femmes et dans quelques productions françaises mainstream comme Les Sœurs Soleil ou Les Fugitifs), un pervers dénué de sourcils et à la gueule en biais qui va se faire une joie de la violer et la frapper. Le viol, passe encore selon la cheftaine Brigitte Lahaie, mais ravager les joues d’une demoiselle devant servir à une transplantation du visage, pas question ! En guise de punition, Gordon devra rejoindre Ingrid, certes bien laide depuis son bon bain d’acide mais toujours active sexuellement, et satisfaire toutes les demandes de la mocheté. Comme se laisser humilier par cette face de fantôme de l’opéra, le tout devant les caméras de Berger et Lahaie, qui observent la scène devant leurs moniteurs et commencent à se toucher, la Brigitte offrant même une pipe à son compagnon. Dans le genre dingo, ça se pose bien !

 

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En passant, que les érotomanes s’étant fait des durillons aux mains sur les plus beaux méfaits de la Queen of French Porn se vident une carafe d’eau gelée dans le froc : Dame Brigitte ne tombe jamais la blouse d’infirmière et ne dévoile jamais sa poitrine parfaite. Eh oui, c’est triste mais c’est ainsi et on peut imaginer que son mec René n’était pas très chaud à l’idée de la montrer une nouvelle fois aux affamés que nous sommes. Bon, c’est pas comme si elle n’avait jamais montré ses intimités auparavant et que des milliers ou des millions de branleurs n’avaient jamais profité de ses charmes, mais bon… Si ça peut rassurer le père Château, tant mieux pour lui. Puis il déshabille les autres du coup, même si c’est assez furtivement, Faceless (tel est le nom ricain de la bobine) étant de ces pelloches qui misent beaucoup sur le cul sans trop en montrer non plus. Forcément dommage lorsque l’on jouit (c’est le cas de le dire) de Brigitte Lahaie en premier rôle féminin, et quelques loches exposées aux yeux de tous auraient sans doute renforcé encore un peu plus l’aura grindhouse, voire d’interdit, s’échappant de la bande. Mais on ne va pas trop se plaindre : Lahaie est très bonne sans même avoir à dévoiler ses tétons ou ses jolies fesses, son visage angélique allié à un personnage profondément mauvais (sadique, cleptomane, dénuée de sentiments, meurtrière) faisant des ravages, au point qu’elle vole la vedette à tous ces « vrais » acteurs plus expérimentés qu’elle. De déesse du porno, elle est passée à grande prêtresse du bis avec Les Prédateurs de la Nuit et les essais de Jean Rollin ! Notez que les autres comédiens l’aident bien en étant tous sous calmant, pas un ne semblant réellement réveillé, chacun se contentant de débiter son texte en faisant la tronche la plus neutre possible. On ne peut pas vraiment féliciter Helmut Berger tant le médecin qu’il incarne est fade tandis que Chris Mitchum n’est jamais qu’un stéréotype sur pattes, incarnant l’Américain conquérant, venu les mains dans les poches et du chewing-gum entre les dents pour questionner de manière musclée les suspects. Un perso peu sympathique s’il en est, affilié à un Telly Savalas qui a certainement tourné toutes ses scènes en une heure et seulement présent pour ajouter un gros nom de plus à l’affiche. Qui n’en manquait d’ailleurs pas puisqu’on croise aussi Howard Vernon, toujours dans les bons coups de son pote Franco, Florence Guérin (dans son propre rôle), Stéphane Audran, Christiane Jean et même Lina Romay pour une petite apparition.

 

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Que la mollesse des personnages ne vous fasse cependant pas penser que l’ensemble est rythmé comme une journée dans une maison de retraite. Au contraire, tout s’enchaine vite et bien et la tentation de reluquer notre montre à gousset ne se fait jamais sentir. Bien sûr, certain pourront reprocher à l’ensemble un aspect un peu ridicule, les situations ici décrites n’étant jamais, au grand jamais, crédibles. On ne croit pas aux Prédateurs de la Nuit, que ce soit à ces personnages mal écrits et pas forcément mieux interprétés, ni à ces situations trop grosses pour être vraies. Mais c’est aussi ce qui fait le charme de l’entreprise, pétrie dans une naïveté à vrai dire très attachante, la même que celle trouvable dans Le Bossu de la Morgue, par exemple. Cette folie quasiment enfantine, perceptible ici tant on sent que les auteurs ont voulu en faire le maximum, au mépris de toute plausibilité. Car on croit entendre des garnements en train de parler de leur film gore tourné en Super 8 : « Ici on montrera la fille défigurée qui porte un masque pour accueillir le costaud qui vient la tringler, puis il y aura un nazi et un servant au visage inquiétant comme les bossus dans les vieux films ! Et même qu’il vit dans une petite pièce dégueulasse dans laquelle il découpe des corps à la tronçonneuse ! ». On peut presque dire que l’énergie de la jeunesse anime Faceless, ce qui est plutôt paradoxal compte tenu de ses auteurs… Reste que cela permet au spectateur ayant gardé une âme sans rides de profiter de ce spectacle diablement bouillonnant et gentiment décalé. Difficile de cracher sur une Série B débutant en nous montrant un Paris des années 80 pris dans la tornade de Noël (on se croirait parfois dans Le Père-Noël est une Ordure d’ailleurs) avec en fond sonore de la variétoche ringarde à en crever et qui bifurque très vite sur du gore tellement crado qu’il en ferait dégobiller ses vers de terre à Jason Voorhees. Clairement marrante donc, cette opposition entre les milieux clinquants, sentant fort le champagne bien cher et les petits fours, et cette clinique forcément froide, dénuée de lumière. Il y a un monde entre le sapin de Noël aux guirlandes bien éclairées qu’est la capitale et le petit hôpital presque caché du Docteur Flamand, tant la ville est lumineuse et pétillante et le lieu de repos gris, humide et si plongé dans la brume que l’on ne serait pas surpris de voir Bruno Cremer y débarquer avec sa pipe entre les dents. Alors oui, Les Prédateurs de la Nuit est diablement cheesy, plein de stéréotypes désormais risibles (le couturier homo plus efféminé qu’une cargaison entière de groupies des One Direction) et certains effets ont vieilli (mais pas tous, voir l’arrachage de face, toujours très vomitif !), mais qu’importe ! Tout cela est aussi plein de bonne volonté, abondant au niveau sanglant, plein de second degré, courageux (le final n’a rien d’impressionnant et se veut très noir) et de jolies filles. En un mot, c’est fun et c’est bien tout ce que l’on en espérait. Mission accomplie, donc, et de quelle manière !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jess Franco
  • Scénario : René Chateau, Jess Franco, Michel Lebrun, Jean Mazarin, Pierre Ripert
  • Production : René Chateau
  • Pays: France, Espagne
  • Acteurs: Helmut Berger, Brigitte Lahaie, Chris Mitchum, Christiane Jean
  • Année: 1987

4 comments to Les Prédateurs de la Nuit

  • Yohann  says:

    Bravo l’ami !!
    C’est un de mes Franco préférés, une petite pépite, avec un casting qui cachetonne, mais après tout, qui sommes nous, pauvres bipèdes acculés aux fins de mois sans, pour juger de la force du billet vert ? Franco filme Paris comme tu l’écris, aussi à la manière nouvelle vague, comme dans le dernier Lemmy Caution, une ville-lumières, mais qui dissimule une vraie cour des Miracles. On ne s’ennuie pas, les actrices sont magnifiées, les acteurs sont crédibles et Kojak (KO-JAK himself, avec son beau chapeau, qui parle sans se presser, le beau Kojak, le grand Kojak) qui passe presque toute sa prestation à répondre au téléphone (mais c’est un art délicat dont le profane addicte au portable sous-estime gravement la difficulté). Bref, du bon, du beau et du bis, ce qu’on aime, ce qu’on aimera toujours et qui rappelle que Jess savait imprimer de la pellicule, quoiqu’on en dise dans les revues dites éclairées comme les sapins de Noël (évidemment).

  • Roggy  says:

    Comme Yohann, je garde un très bon souvenir de ce bis français comme un hommage aux « Yeux sans visage ». Pas un chef-d’œuvre mais un des rares films hexagonal de genre avec des stars internationales et même Stéphane Audran !

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