Entretien avec David Didelot: Bruno Mattei, Itinéraires Bis!

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Banni de Facebook, enfermé dans un cachot putride, le pauvre David Didelot se trouve coupé de la civilisation. Lui rendant visite pour apporter quelques oranges à notre prisonnier, j’ai décidé de profiter de mon passage pour poser quelques questions à l’auteur de Bruno Mattei, Itinéraires Bis, gros pavé sur lequel je suis déjà revenu voilà quelques temps déjà. Pour voir ce que son auteur a à raconter, c’est ici que ça se passe!

 

 

 

On va rapidement passer sur le pourquoi du comment d’un livre sur Mattei, tout le monde connaît ta passion pour le bonhomme. Ce qu’on ne sait pas forcément, car à mon avis personne n’est à ta place en France, c’est savoir ce que cela fait d’écrire pour la dixième fois une chronique de Virus Cannibale !

Alors je vais devoir un peu te corriger (ça commence bien ! ndlr), mais le premier dossier sur le film dans Vidéotopsie – par ailleurs truffé d’erreurs mais nous n’avions pas les outils d’aujourd’hui – n’était pas de moi ! Il était du co-fondateur du fanzine, Thomas Jaëck ! Ensuite, il y avait une chronique du film dans le numéro 10, un spécial Mattei, mais elle n’était là non plus pas de moi mais de Jean-Sébastien Gaboury ! Et d’ailleurs, le texte sur Virus Cannibale dans le livre est celui de Jean-Séb’, que j’ai enrichi avec tout ce que j’ai pu découvrir sur le film depuis. Donc en fait, je n’en ai pas écrit tant que cela sur Virus Cannibale ! (rires) Mais c’est vrai que comme c’est un peu le blason du bonhomme, on y est revenu souvent…

 

C’est bien tu me torpilles déjà mon interview ! Mais ça ne change pas le fait que tu as pour ainsi dire débuté ta carrière écrite avec Mattei, avec le premier numéro de Vidéotopsie. La boucle est un peu bouclée, en un certain sens. Comment analyses-tu l’évolution de ton rapport avec le réalisateur, la manière dont ta vision a évolué avec le temps ?

Comme tu le dis, la boucle est bouclée désormais. Pour mon rapport avec Mattei, c’est un réalisateur que j’ai découvert lors de mes visites quotidiennes dans les vidéoclubs de mon coin, en Bourgogne. Je ne le connaissais pas à l’époque et je n’en avais à priori rien lu. Et ce que j’ai découvert m’a bien entendu surpris. J’ai trouvé ça culotté, insolent, délirant et iconoclaste. Bien sûr, j’avais déjà vu le Zombie de Romero et j’ai su faire le pont avec Virus Cannibale, dont j’ai plutôt ri au départ. Et puis j’ai un peu creusé la chose, découvert que Mattei avait une longue carrière derrière lui, des dizaines de films à son actif, et sans aller jusqu’à dire que j’ai revalorisé le film, disons que je l’ai réévalué à l’aune de ce que j’ai pu voir du réalisateur par ailleurs. J’ai découvert que c’était un artisan avec non pas un style – le mot est fort – mais avec des traits saillants, des récurrences qui revenaient de films en films. C’était donc une vision évolutive comme tu le dis et je suis passé, en gros, d’une vision « nanardesque », voire adolescente, à une vision plus posée et réfléchie. Une vision inscrite dans un ensemble, dans une filmographie.

 

Tu ne vois donc plus vraiment ses films comme des œuvres uniques, tu les inscris dans un tout, on va dire.

J’essaie, en tout cas ! Quand j’ai fait le bouquin, j’ai essayé de faire en sorte que ce ne soit pas une simple suite de chroniques ou une narration pure d’une carrière. Je traque un peu les traits récurrents comme je te le disais, j’essaie de trouver son modus operandi en quelque sorte et c’est en cela que ma vision a évolué. Par contre j’ai toujours le même plaisir à voir ses films, les mêmes sourires, les mêmes rires. Je n’en ai pas développé une vision intello non plus, quoi !

 

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Très vite dans le livre, tu établis un certain rejet du mot « nanar » et tu soulignes bien que tu aimes Mattei au premier degré, sans t’en moquer. Tu te mets dans un rôle difficile d’équilibriste du coup car à plusieurs reprises, tu précises bien que certaines parties de ses œuvres sont à se pisser dessus, comme la scène du tutu…

Ben c’est-à-dire que faut pas déconner non plus quoi ! Evidemment que t’as des scènes qui prêtent à rire dans ses films et on pourrait multiplier les exemples à l’infini ! Mais je vais reprendre l’une de tes expressions : dans ces cas-là, je ne ris pas de lui, je ris avec lui. Du coup, je n’ai pas une vision cynique de ce qu’il fait, je ne suis pas trop distancié de son travail, je me marre vraiment avec lui. Il peut m’arriver de rire un peu de certaines de ses maladresses, mais j’essaie toujours de rester proche de son esprit, de voir ce qu’il a voulu faire. Ce qui m’évite d’ailleurs de tomber dans la distanciation extrême, et le cynisme. Et puis faut pas se leurrer, le gars quand il tourne, il sait très bien que c’est pas sérieux ! Il n’était pas dupe de ce qu’il faisait, c’était quelqu’un d’intelligent, d’une grande culture, qui savait ce qu’il emballait quand il filmait des scènes comme le tutu.

 

Quel était ton état d’esprit en débutant le livre, à ce niveau ? Car quand on écrit un livre sur Mattei, qui a une image très définie dans la cinéphilie bis, celle d’un loser en résumé, je suppose qu’on ne peut qu’écrire en pensant aux détracteurs. Tu cites d’ailleurs régulièrement des chroniques défavorables à ses métrages.

Selon moi, le livre ne se présente pas sous la forme d’un plaidoyer ou d’un réquisitoire. Mais je ne te cache pas que lorsque j’écrivais certains paragraphes, j’avais en tête certaines remarques, certains commentaires ou des idées préconçues qui circulaient à propos du bonhomme. Ca c’est vrai ! Alors je n’avais pas des gants de boxe, quand même, mais je jouais un peu en contre dans ces cas-là. Mais sans me forcer, car depuis que je regarde du cinéma bis, j’ai toujours aimé ce gars-là, j’ai toujours regardé ses films, donc c’était logique pour moi de le défendre. Sans non plus en faire des tonnes, sans le transformer en un Fulci ou un Argento, car je sais bien qu’on ne joue pas dans la même cour, que les ambitions ne sont pas les mêmes. Mais lorsqu’on se penche sur un mec qui a fait plus de 50 films, on ne peut pas le traiter par-dessus la jambe, quoi ! Et puis tu sais, Bruno Mattei c’est un peu devenu le mètre étalon de l’insulte cinématographique : c’est quasiment devenu une expression, genre « Ah c’est mauvais comme du Mattei ! ». Premièrement, les gens qui disent ça ont vu quoi de lui ?  Allez, trois films dans le meilleur des cas. Et deuxièmement, c’est faux, car certains de ses films sont objectivement bons, et même ceux qui ne le sont pas contiennent toujours une ou deux séquences qu’on ne va pas oublier. Soit parce que c’est fou, soit parce qu’on en rigole, soit parce que c’est dégueulasse. Dans tous les cas, c’est des moments qui resteront inscrits dans la mémoire et c’est déjà énorme dans le milieu du cinoche qui nous intéresse. Car des films bis, on en voit et on en oublie. Ceux-là, non ! C’est en ce sens que j’essaie de rétablir une espèce de justice dans la critique du gaillard…

 

Etrangement, malgré le fait que d’une certaine manière tu écris avec tes gants de boxe, je te sens plus décontracté en comparaison au livre sur la Collection Gore. Tu penses que ton livre sur la collection de Fleuve Noir demandait un peu plus de sérieux ?

Oui, tu m’en avais parlé et j’ai un peu vérifié le bouquin, un peu relu tout ça… Je ne sais pas, c’est peut-être une déformation « professionnelle » vu que je suis prof de français, donc j’ai peut-être tendance à considérer la littérature, quelle qu’elle soit – même gore, populaire ou de gare – comme un objet nécessitant peut-être plus de sérieux. Je ne sais pas pourquoi ! C’est con car la démarche est la même, pourtant… Possible que le cinéma bis, et celui de Mattei en particulier, me permette de me lâcher un peu plus. C’est un réflexe idiot car bon… Quand tu critiques un Gore, c’est pas comme quand tu analyses une page de Balzac quoi… Et puis il y a sans doute le fait qu’entre les deux livres, j’ai lu aussi, j’ai évolué. J’ai lu d’autres « chroniqueurs », d’autres styles et peut-être que cela m’a un peu influencé aussi. Et puis je voulais pour ce bouquin sur Mattei une approche… (il hésite) je ne dirais pas une approche de fanzine mais une approche qui soit idoine à l’objet dont je parlais on va dire. Les acteurs délirants et tout ça, je vais pas en parler comme on cause de Stanley Kubrick, par exemple ! Le sujet m’a poussé naturellement à écrire de manière plus libre, plus légère, je pense.

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Paradoxalement je n’ai pas énormément de questions à te poser sur Bruno Mattei en lui-même, tu en fais bien le tour donc ce n’est pas vraiment nécessaire. Par contre, le spectre de Claudio Fragasso plane sur tout le livre, dans lequel il intervient régulièrement. Et on ressort parfois avec cette drôle d’impression que le meilleur de Mattei venait peut-être de Fragasso…

Ouais, c’est vrai… Je le dis d’ailleurs dans le bouquin : comme beaucoup le disent, la collaboration avec Fragasso est un peu l’âge d’or de Mattei, pendant toute la décennie 80. Je pense que c’est quelqu’un qui lui a apporté une espèce de dynamisme et cette dose de folie gore. Fragasso dit qu’il adore le cinéma gore, Mattei disait plutôt qu’il aimait le fantastique, tu vois ? Je pense aussi qu’il a amené une vivacité dans la mise en scène, d’autant que Mattei était plus intéressé par le montage et fut assez timide avec les acteurs. Je pense que Fragasso lui a pas mal apporté dans ces domaines. Et puis il y a les scénarios, aussi, sans oublier qu’il fut son réalisateur de seconde équipe, parfois même le coréalisateur, voire plus ! Alors que Fragasso considérait ça comme du travail purement alimentaire, il était bien plus intéressé par les films d’auteur. Il en a d’ailleurs fait quelques-uns à une période. Il a cependant fini par se rendre compte que, le temps passant, on se souvenait bien plus de ses collaborations avec Mattei ou même Joe D’Amato que de ses drames intimistes…

 

Tu marques bien que la « séparation » entre les deux hommes a entraîné une baisse qualitative dans le cinéma de Mattei, qu’il a eu une petite traversée du désert durant laquelle il a surtout emballé de l’érotisme emmerdant. Mais qu’en est-il, selon toi, du parcours de Fragasso dans l’après Mattei ? Il s’en est mieux tiré ?

Ah ouais, il s’en est mieux sorti ! Quand tu t’intéresses un peu à la filmo post-Mattei du gars – filmo dont il est très fier d’ailleurs – tu découvres des films super ! Palerme-Milan Aller simple c’est un très bon drame mafieux ! Il a fait aussi un super film sur les skinheads, Teste rasate, et dernièrement on lui doit La Grande Rabbia, un drame social, politique… Donc il s’en est mieux sorti, clairement ! Il a aussi fait des téléfilms, il a suivi beaucoup de ses collègues et est passé à la télévision pour pouvoir bouffer, alors que Mattei, dans une stratégie plus pure et suicidaire, a continué dans le bis. Rien que pour ça il est fascinant, car il a continué à faire les films qu’il voulait faire, à faire des trucs complètement fous, financé avec deux bouts de ficelle. C’est génial, quoi !

 

D’ailleurs, il y a une idée préconçue que je déteste vis-à-vis de Mattei : celle voulant que le mec se foutait de ce qu’il faisait et tournait du Z à la va-vite pour gagner vite fait de l’argent « facile ». Selon moi c’est oublier un peu vite qu’il réalisait ce que les producteurs lui demandaient de réaliser et que les producteurs lançaient des projets que le public était susceptible de suivre. Tout ce beau monde ne faisait que répondre à une demande. De tous les réalisateurs de l’époque, tu prouves que c’était d’ailleurs le plus sincère puisqu’il est revenu au genre dans les années 2000 alors que la demande n’était plus aussi forte que vingt ans auparavant. Pourquoi, malgré tout, on dit toujours ça de lui ?

Oui, c’est injuste… Enfin, injuste… En même temps il n’y a pas de fumée sans feu. Il a aussi été l’artisan de sa propre réputation. Quand tu regardes ses films les plus célèbres, ceux dans lesquels les gens puisent le plus facilement comme Robowar ou Les Rats de Manhattan, il est vrai que tu te retrouves face à des maladresses, des faux-raccords, des acteurs laissés en roue libre. Y’a pas de direction d’acteurs, on fait un peu ce qu’on veut sur le set, quoi ! Donc oui, il a fait quelques « perles » dans le genre et ça l’a « aidé » à devenir le symbole d’un cinéma bâclé, vite fait, pour ramasser un peu de pognon en exploitant les derniers gros succès du box-office. C’est bien évidemment injuste dans le sens où il n’était pas le seul à le faire, c’est clair. Même Joe D’Amato, réalisateur sur lequel on revient dernièrement, qu’on réévalue un peu, ben ça se passait pareil ! Ses films érotiques qu’il tournait à la chaîne via sa maison de production, c’est quand même pas des modèles de cinéma précis et fignolé. Mattei, peut-être à cause de ses scénarios fantaisistes et de ses idées folles, est resté avec cette image… Il était pourtant professionnel ! L’idée reçue disant le contraire est fausse car lorsque l’on écoute des gens comme Monica Seller, ils nous disent qu’il connaissait parfaitement son boulot. Bien sûr il ne faisait pas 40 prises, mais c’était quand même un mec présent dans le milieu depuis les années 50. Il connaissait toutes les strates de la production, ce n’était pas un fumiste ou un je-m’en-foutiste. Alors c’est sûr, Il disait quand même que s’il avait eu la possibilité de refaire tous ses films, eh bien il les aurait tous refaits… tout en avouant qu’il était vachement fier que des jeunes fans soient capables de réciter des dialogues entiers de tel ou tel de ses films. Du coup, il se disait que ce n’était pas si mal ce qu’il avait fait !

 

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C’est peut-être une fausse idée que je me fais de Mattei mais je l’ai toujours vu comme le plus américain des bisseux italiens. Je retrouve un peu chez lui le même esprit que chez Jim Wynorski ou Fred Olen Ray, par exemple…

Ah ben carrément ! D’autant que biographiquement, il aimait le cinéma américain. Après, je ne sais pas ce qu’il pensait de la Série B américaine, des réalisateurs que tu viens de citer ou même de la Série Z, hein ! Mais il aimait clairement le cinéma US et cela se voit notamment dans ses remakes d’Aliens et de Predator. Et on le sent aussi dans le rythme de ses films, surtout dans ses derniers : le sens du rythme, rapide, est plus américain que latin. On ne s’emmerde jamais, en fait ! Pour moi, Mattei, même s’ils ont des points communs, c’est un peu l’anti-Jess Franco à ce niveau ! (rires).

 

Et même de Lucio Fulci et de tout autre réalisateur italien, qui mettent toujours des plans d’observation, où l’on reste un long moment sur une scène. Chez Mattei, c’est l’action, l’action, l’action !

Exactement ! En ce sens, il avait plus la fibre de l’entertainment américain, ce côté « faut que ça bouge ! », que la contemplation latine un peu esthétisante. C’est remarquable et je pense même, et ce n’est là qu’une théorie perso, que cette propension à exploiter les succès de John McTiernan ou James Cameron, c’est un peu sa manière de dire : « Si j’avais eu le pognon, si j’avais eu les producteurs, si j’avais eu les décors, si j’avais eu les acteurs, j’aurais peut-être été capable de les faire, ces films ! ». Car il avait parfaitement compris la dynamique et le tempo de ces classiques, pourquoi ils accrochaient le public. Donc je pense qu’il y a un peu de ça. Peut-être pas consciemment, pas élaboré comme une théorie de la revanche, mais je suis sûr que quand il regardait Predator ou Aliens, en un coup d’œil il décryptait et comprenait comment ces films étaient faits. Sa formation de monteur devait aussi l’aider à décortiquer ces films, simplement le budget ne suivait pas, le producteur et les acteurs non plus.

 

Est-ce que c’est pas justement ce côté moins artistique qui fait qu’on lui chie un peu plus sur la gueule que sur celle des autres ? Même D’Amato, déjà critiqué, on est moins dur avec lui qu’avec Mattei, car le Joe apporte quand même une touche artistique…

Oui c’est vrai. C’est une banalité ce que je vais te dire, mais avec Mattei, tu sais que tu vas passer un bon moment. On va pas appuyer sur la télécommande pour accélérer car le film va aller vite. Bon on trouve des exceptions : dans Les Rats de Manhattan il y a des moments lents. Mais si tu prends Robowar, qu’importe que le sens de l’image ou de la photographie ne soient pas bon, ça bouge bien et au rythme d’une bande-son vachement dynamique ! Et ça marche ! Faut juste savoir où on met les pieds, c’est évident, mais ça marche ! Plus que chez D’Amato, d’ailleurs, qui est parfois assez contemplatif, en effet.

 

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A la fin du livre tu tentes un peu de dénicher chez lui quelques thèmes récurrents, une identité. Je me demande si justement la sienne ne se trouve pas dans cet aspect yankee, ce côté « je dois faire plus américain que les Américains », un aspect over the top un peu ridicule. Un peu comme ce que faisait la Cannon, qui fit d’ailleurs appel à lui.

Oui, pour un ratage total d’ailleurs… Mais oui, j’aurais peut-être pu consacrer un chapitre là-dessus, sur son « obsession américaine » et son besoin de faire mieux que les Ricains, au point d’en devenir caricatural. En même temps il se battait avec ses armes, il n’avait pas les moyens d’avoir des gros effets spéciaux…

 

Quand un livre sort, tout le monde redécouvre la filmographie du sujet du livre en question. Quand Artus sort un bouquin sur Jess Franco, tout le monde en revoit, pareil pour le D’Amato qui a été plus chroniqué qu’avant. Avec ton livre, y’a pas ça ! Tout le monde dit du bien de l’ouvrage mais tu ne vois pas une cargaison de chroniques des films de Mattei arriver !

Nan, je sais ! Salaud, va ! (David est mort de rire) Mais tu as raison, et d’ailleurs plusieurs personnes m’ont dit quelque chose qui me fait plaisir et me peine en même temps : à savoir que mon livre est mieux que les films dont je parle et qu’ils préfèrent le lire et apprendre son histoire, que de se taper la filmographie de Mattei. Après, d’après Bruno Terrier du Metaluna Store, il y a quand même eu quelques types qui ont commandé quelques imports, ont tenté de revoir ses films, mais c’est sûr qu’on ne va pas avoir un cycle Mattei à la cinémathèque ! C’est un peu décevant car l’un de mes objectifs c’est aussi que les gens aillent voir ou revoir les films. Et en cela, c’est à moitié raté oui, c’est clair ! (rires)

 

Ca a de toute façon commencé avant la sortie du livre. On ne peut pas ne pas parler de l’accueil pour le moins particulier reçu par le bouquin lorsque sa sortie fut annoncée… C’est assez rare quand même à une époque où tout projet est applaudi, quoiqu’il arrive.

Oui il y a eu quelques commentaires qui ne sentaient pas très bon sur la toile, sur certains sites ou sur Facebook, alors même que le bouquin n’était pas sorti. C’est surtout ça qui m’a déçu car ça ressemblait un peu à un procès d’intention, à base de « Pourquoi faire un bouquin sur un réalisateur aussi naze alors qu’il y a tant de grands du cinéma qui n’ont pas encore leur livre en France ? ». Dans ces cas-là, t’a quand même envie de leur dire : « Mais ne vous gênez pas les gars ! » Certains n’ont pas vraiment compris donc… Que les gens critiquent après avoir lu l’ouvrage, en disent du mal, c’est la règle du jeu, mais le faire avant même sa sortie, ça me déçoit pas mal. Et je trouve ça gonflé. Ca dénote aussi, selon moi, une certaine vision du cinéma bis, qui se limite pour certains à un petit nombre de sous-genres parvenus à sortir de la boue et qui ont désormais leurs lettres de noblesse. Je pense notamment au giallo qui est devenu respectable et intouchable, je trouve ça gonflant ! J’adore le giallo, mais c’est le procédé qui m’agace… Si on les suit, il y a le bis dont on pourrait presque parler dans les Cahiers du Cinéma et, en-dessous, t’as la merde quoi. Je ne sais pas si c’est typiquement français, moi je ne pense pas, mais c’est en tout cas une drôle d’idée de la cinéphilie… D’autant que sur Bruno Mattei, y a jamais rien eu en France, si ce n’est dans le fanzinat ! Il y a eu UN livre en Italie, un petit bouquin vachement bien d’ailleurs, mais sinon y a quasiment rien eu. Alors je sais pas, il me semblait que la cinéphilie c’était d’abord une curiosité, tu vois… Et là c’est pas le cas ! C’est-à-dire que même dans notre milieu, qui se targue de tolérance, de liberté, d’ouverture d’esprit, même là-dedans, t’as encore des donneurs de leçons. T’as toujours une doxa, au final, et la doxa a parlé lors de l’annonce de la sortie du bouquin sur Mattei. C’est ainsi, mais sur le coup ça m’avait un peu crispé…

 

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On va parler un peu fanzines, aussi. Vois-tu un lien de cause à effet entre tes livres et tes zines ? Je te demande car je trouve que tes derniers papiers sont très sincères et bruts, plus directs, comme si tu relâchais un peu la pression.

Ouais, c’est vrai. Et je me demande si le bouquin sur Mattei, en terme d’écriture pure, n’a pas été le chaînon manquant entre ce que je faisais avant et ce que je fais maintenant. J’ai tendance à me sentir un peu plus libre et comme je me suis déjà un peu lâché dans le livre, ben du coup je vais pas me gêner dans le fanzine, où l’écriture est encore moins retenue et contrainte ! Donc oui, le livre a eu un effet libérateur, pour l’instant.

 

Tu as été longtemps « David Didelot, le mec qui fait des fanzines ». Tu es désormais « David Didelot, le mec qui fait des fanzines, des livres, des vidéos et des bonus ». Ca t’est devenu nécessaire, cette variation d’activités ? Et finalement, est-ce que le fanzinat est toujours ce dans quoi tu t’émancipes le mieux ?

Ouais, clairement. D’ailleurs pour exemplifier ce que tu dis, cette année je pense vraiment m’en tenir au fanzine. Bon, si on me propose de faire le bonus d’un film qui me plaît, je dirai sûrement oui (C’est le moment de ressortir un DVD de La Tombe de Ligea, ndlr), mais c’est dans le fanzinat que je m’éclate le plus. Tout simplement parce que tu as un contrôle de A à Z sur ce que tu fais, parce que c’est une entreprise très personnelle. Pas égoïste, mais très personnelle. Tu contrôles le moindre mot et toute la fabrication, c’est un vrai espace de liberté. Cela dit, sur Itinéraires Bis, j’ai été totalement libre et je dois rendre hommage à mon éditeur, Artus, donc à Thierry et Kévin. Ils n’ont même pas regardé ce que je faisais ! Ils n’ont pas jeté un œil derrière mon épaule pour voir le texte, ils m’ont fait une confiance totale ! T’iras trouver des éditeurs comme ça aujourd’hui !

 

Ils ne l’ont même pas encore lu !

Peut-être ! (rires) Mais ils m’ont vraiment dit de faire ce que je voulais et des éditeurs comme ça, on en rêve… J’ai bien de la chance de les connaître. Donc j’étais loin d’être contraint sur le bouquin. Mais le fanzinat, c’est vraiment ton bébé, ton truc, donc tu t’adaptes à rien. Il n’y a même pas de considérations financières à la limite : ça plaît, tant mieux, ça ne plaît pas, tant pis ! Donc oui, c’est l’espace que je préfère. Plus encore que les livres. Même si évidemment, quand tu sors un livre, t’es… content, quoi ! (rires) T’as passé du temps dessus, tu reçois l’objet, t’es fier quoi, faut le dire.

 

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Ca me surprend un peu ce que tu me dis là. Je te connais bien et je sais que fut un temps où tu songeais à arrêter, tu pensais que la fin de Vidéotopsie était toute proche. Ca fait un moment que je te sens cependant plus excité à l’idée de faire des zines. Tu es revenu sur tes pensées ?

Nan ! Mais je vais t’expliquer… Comme tout le monde j’ai des moments de découragement, puis t’as parfois autre chose à foutre… T’as la vie, aussi, hein ! T’as le boulot, t’es crevé, donc t’es forcément moins dedans on va dire. Mais là, les derniers projets pour Vidéotopsie m’ont reboosté un bon coup. Le numéro spécial à paraître, puis le 19 qui sort un peu plus tard, tout ça m’a redonné un coup de fouet. Avant ça, j’avais besoin de vacances, j’étais un peu crevé… Et puis je dois dire que le milieu du fanzinat me déçoit un peu… Certes, il y a énormément de choix, ça pousse comme les champignons sous la pluie, et c’est une bonne chose, mais j’ai un peu l’impression que de la passion nous sommes passés à la mode. Et je dirais même un peu comme toi (lors d’une discussion en « off », ndlr) qu’il y a un petit côté suiveur, en fait, et je n’ai pas envie d’être pris dans ce mouvement-là. Je suis un peu fatigué par la tournure que tout cela prend : j’ai la sensation que parfois, tout cela tourne à la course au narcissisme, à la foire aux égos. Ces campagnes de pub qui n’en finissent pas, ces appels à l’achat qui frôlent le harcèlement, me prennent vraiment la tête. Je ne m’exonère pas, attention, je suis aussi dans le mouvement, mais j’espère que tout cela va se calmer, qu’on va revenir sur Terre et se rendre compte que tout ça, ce n’est que du fanzinat hein, qui ne concerne qu’assez peu de personnes en fait.

 

Aux yeux d’à peu près tout le monde, le fanzinat ne s’est jamais aussi bien porté que maintenant. Quel regard portes-tu sur sa situation actuelle, toi qui a finalement vécu ses vingt dernières années de l’intérieur ?

En dehors de ce que je te disais précédemment et qui concerne peu de fanzines au final, le bilan est positif. La plupart des fanzines ont leur personnalité, ont leur style. On ne trouve pas vraiment de fanzine qui copie sur les autres, chacun a ses choix éditoriaux, ses angles, et c’est très bien ! Il y a eu un moment de creux au début des années 2000, quand beaucoup de zines arrêtaient : on sentait quasiment que c’était la fin à cause du web. Et puis finalement c’est revenu et le fanzinat ne s’est jamais mieux porté, on est en plein dans une période faste. Mais comme tous les âges d’or, il y aura une fin. On aura un âge d’argent, un de bronze et un de pierre. Donc attention, ça ne durera qu’un temps et la sélection naturelle fera son jeu.

 

C’est marrant, j’ai reçu hier le dernier numéro de Darkness et on peut y lire une vieille interview de Jean-Pierre Putters dans laquelle il reprochait aux zines du début des nineties de trop copier les mags pro. Tu crois qu’on essaye encore d’être Mad Movies à la place de Mad Movies ?

Non, j’ai pas l’impression. Je pense plutôt que la presse amateur s’est détachée des réflexes de la presse professionnelle. D’abord parce que celle-ci est mal en point, d’un point de vue financier mais aussi, et surtout, qualitatif : en même temps, vue la production cinoche actuelle… Et les fanzineurs ont compris ça et proposent donc autre chose, que ce soit dans le fond ou la forme. Pour le coup, on est vraiment dans la presse alternative, qui ne tente pas de copier « les grands ». Après je reconnais que dans Vidéotopsie, dans les années 90, on a tenté au début de faire comme les grands. Et puis les années passant, l’expérience venant et le fait que la presse pro n’ait cessé de dégringoler, eh bien on a pris de la distance. Donc non, je pense qu’on propose un angle diffèrent, même si ça a pu être vrai à une époque. Encore qu’au début des années 90, il y avait encore Cine Zine Zone et Monster Bis qui n’avaient rien à voir avec Mad Movies !

 

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N’as-tu pas la sensation que le fanzinat reste un peu coincé dans les mêmes schémas ? Dans les années 90, les fanzines parlaient des films sortis lors des dix dernières années, donc dans les années 70 et 80, remontaient éventuellement à plus loin. Et les fanzines de nos jours… parlent toujours des années 70 et 80 !

C’est vrai… Question compliquée ça… Mais c’est vrai. Encore que certains fanzines, comme l’ »école bisontine » avec Cathodic Overdose, La Fraicheur des Cafards et Everyday is Like Sunday, parlent de choses plus récentes ! Et je trouve ça vachement intéressant. Ils n’hésitent pas à parler des films qui les ont bottés sortis dans les années 90 et 2000, Sam Guillerand est totalement dans la culture nineties par exemple ! Donc ça change quand même un peu. Même moi, qui suis pourtant très attaché aux cinémas des années 70 et 80, il m’arrive de parler de films contemporains, donc ça évolue un peu. Mais je pense que les seventies et les eighties ont tellement marqué les esprits, tellement constitué la cinéphilie des jeunes et des moins jeunes, que c’est normal qu’ils y reviennent. C’était une vraie rupture, et le côté qualitatif, les motifs abordés dans ce cinoche ont vraiment fondé quelque chose : c’est peut-être pour ça qu’on retrouve ces films dans les fanzines encore aujourd’hui.

 

Finalement, prévois-tu encore une évolution dans Vidéotopsie, quelque-chose que tu comptes changer ou modifier ?

Moi je suis un mec assez conservateur, tu le sais, du coup non, pas spécialement. Même au niveau formel. Je sais que je suis un petit peu obsolète au niveau de la forme, car quasiment tous les fanzines sortent en couleur et j’en suis encore au noir et blanc. Pour une question financière mais aussi par goût, d’ailleurs. J’ai toujours les mêmes rubriques et je ne compte pas particulièrement les faire évoluer. Je m’en fous globalement. Le seul petit changement, et encore je l’ai déjà fait à deux reprises, c’est de sortir bientôt un numéro spécial sur un sujet précis. Mais dans le numéro d’après, le 19, on y retrouvera à peu près les mêmes choses, le même ton et les mêmes rubriques que d’habitude. En même temps, c’est aussi une manière d’imprimer un style et une personnalité, faire en sorte que l’on sait d’avance ce que l’on va trouver dans Vidéotopsie. Si quand même : peut-être qu’on parle plus, sous ton influence (rires), de films récents et des mangas, auxquels on s’est ouvert. Donc en cela, il y a une évolution, tout comme les Reviews Bis ne sont plus aussi concentrées sur les années 80 qu’auparavant. Mais à part ça, non, pas de changement majeur de prévu !

Un énorme merci à David pour sa légendaire disponibilité!

Entretien réalisé le 8 octobre 2016 via skype.

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10 comments to Entretien avec David Didelot: Bruno Mattei, Itinéraires Bis!

  • David Didelot  says:

    Merci encore à toi l’ami ! Toujours un plaisir de répondre à tes questions !

  • Cri Stophe  says:

    et content de les lire… 🙂 🙂

  • Julien Heylbroeck  says:

    Super interview !

  • Dr Orlof  says:

    Super, cet entretien ! On en redemande. Merci à vous deux

  • Roggy  says:

    Excellente interview l’ami (tu es décidément très bon pour faire parler les gens !). Et je souhaite que David garde encore le feu parce qu’il nous réchauffe toujours autant avec sa passion dévorante.

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