Train Express pour l’Enfer

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Dans le petit monde du cinéma d’horreur, il s’agit bien souvent de prendre le train en marche, de bien poser son cul dans un wagon et de ne surtout pas être le dernier con à rester en gare. Et vu que dans les années 80 la mode était aux films à sketchs depuis le succès de Creepshow, le scénariste vétéran Philip Yordan s’est lancé dans un Night Train To Terror maniant l’art du recyclage comme personne…

 

 

Vous ne le savez que trop bien : le cinéma d’exploitation ou bis est souvent une affaire de friponnerie. Dans le joyeux monde du cinoche de Série B on viole les gros succès, on pille ses modèles, on vole son voisin et on réutilise ses échecs pour en faire des succès. Ou de nouveaux échecs lorsque la chance est bien décidée à tourner le dos… Demandez donc à Philip Yordan : tous ces méfaits de margoulin, il connait bien. Bon, il ne pourra plus rien vous raconter vu que l’homme nous a quittés en 2003, laissant derrière lui une longue, longue carrière de scénariste, débutée dans les années 40 et… lors de laquelle il n’aurait pas écrit une ligne ! Il semblerait en effet que le gaillard faisait appel à des nègres auxquels il pitchait le film qu’ils devaient écrire, permettant à notre homme d’empocher quelques belles sommes en se contentant de coller son blase sur des scripts pour lesquels il n’a jamais fait transpirer ses phalanges. Au fil du temps, Yordan est également devenu producteur de bandes qu’il « scénarisait » (les guillemets sont importants…), quelquefois fantastiques comme le bien connu The Day of the Triffids et ses fougères diaboliques. Et les années passants, notre nabab finit par prendre l’eau et, à la dérive, produit quelques pelloches prenant le plus souvent la forme de bides. Comme Cataclysm, Death Wish Club et Sanitarium, autant de longs-métrages aux tournages chaotiques et n’étant jamais parvenus à trouver acheteur, aucun distributeur ne se lançant dans leurs aventures. Ou alors très tardivement, pour des sorties en VHS, parfois confidentielles… Et lorsque les bandes segmentées connaissent un succès grandissant dans les eighties suite aux Creepshow, La Quatrième Dimension ou Tales from the Darkside, Yordan se dit qu’il pourrait réutiliser les trois films cités plus haut, rogner dans leur chair, les relier avec quelques scènes tournées pour l’occasion et sortir le tout sous un nouveau titre. Soit Night Train to Terror, ou Train Express pour l’Enfer chez nous, sorti en DVD chez Le Chat qui Fume dans leur collection Exploitation Cinéma.

 

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Le principe de cette locomotive de l’effroi est simple : Dieu et Satan sont assis l’un en face de l’autre dans un wagon où ils sont esseulés. Pas de partie de Puissance 4 pour eux mais de saines discussions puisqu’ils conversent de quelques faits divers sordides pour savoir si les personnes liées à ces drames doivent aller au paradis avec le vieux barbu ou si le sadique Lucifer peut les récupérer et les torturer dans les flammes de son enfer. Ils débattent également du sort de quelques jeunes en train de faire les cons dans une autre voiture, chantant et dansant sur des chansons débiles à vous faire passer les nazebroques d’Hélène et les Garçons pour des badboys échappés du Bronx. Notons d’ailleurs que les gérants du monde des anges et de la capitale des démons sont crédités comme étant… eux-mêmes ! Dieu est joué par « himself » et Satan par un certain « Lu Cifer », bien que les comédiens sont en fait Ferdy Mayne (Le Bal des Vampires, The Vampire Lovers) dans le rôle du Père Fourras et Tony Giorgio (Le Parrain de Coppola, Magnum Force,…) en divinité infernale. Le moins qu’on puisse dire est que Mayne ne fut pas particulièrement fier de sa participation au bousin puisqu’il se fendit d’un petit courrier expliquant à Jay Schlossberg-Cohen, réalisateur de la partie dans le train, qu’il n’était pas franchement satisfait du résultat final. Pourtant, les petites causeries entre les deux ennemis ne sont pas ce que l’on trouve de pire dans Night Train to Terror : une petite ambiance sympathique s’échappe de ces joutes verbales, aux dialogues branchés philosophie ringarde mais suffisamment atmosphériques pour qu’on se prête au jeu. Et donc, une fois qu’ils ont épuisé leur salive, nos deux souverains décident de marquer une pause, regarder par la fenêtre où l’on voit les étoiles défiler et se pencher sur les destins des âmes qu’ils vont se disputer…

 

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On débute avec le cas d’Harry Billings, dont le film d’origine, tantôt nommé Sanitarium, tantôt Scream your Head Off, ne fut tout simplement jamais terminé. Réalisé par John Carr, le métrage tel qu’il était conçu à la base s’intéressait au cas d’un asile accueillant un pauvre homme, Harry (John Phillip Law que vous connaissez pour Barbarella, The Golden Voyage of Sinbad ou Diabolik), qui ne trouva rien de mieux à faire que balancer sa bagnole dans un fleuve alors qu’il venait tout juste de se marier, tuant sa femme par la même occasion. Ballot… Un peu troublé par ce drame, Harry est balancé dans un asile particulier puisque ne servant pas qu’à guérir les malades mentaux : en effet, les médecins du coin kidnappent des jolies blondes pour les envoyer aux Emirats Arabes, histoire que les sultans puissent s’envoyer en l’air avec des nanas à la toison d’or. Ca, c’est Sanitarium, la version que l’on qualifiera de « longue » malgré le fait qu’elle soit donc incomplète. Notez d’ailleurs que Carr, quelques années plus tard, décidera de la reprendre pour en faire une histoire complètement folle impliquant Marilyn Monroe et ira même jusqu’à engager à nouveau John Phillip Law, alors plus vieux de dix ans, pour tourner de nouvelles séquences… en vidéo !! Je vous dis pas la différence avec les parties tournées auparavant, elles shootées en pelloche. Tout cela sortira en VHS en 1992 sous le blase très précis Marilyn Alive and Behind Bars, sans avoir plus de succès… Mais revenons sur nos vieux rails avec Train Express pour l’Enfer, le Jay Schlossberg-Cohen engagé pour torcher les scènes reliant les sketchs étant également payé pour remonter Sanitarium, lui ajouter des séquences additionnelles plus gore et modifier son histoire pour qu’elle devienne un court d’une vingtaine de minutes. Du coup, exit la traite des blanches, remplacée par du trafic d’organes, l’asile servant à récupérer des cadavres qui seront ensuite livrés à des facs de médecine pour que les étudiants puissent se faire le bistouri sur les corps en question. Du Burke et Hare en version gore, on va dire, avec toujours le pauvre Harry forcé de rabattre des nénettes dans l’institut. Enfin, tout cela on le comprend une fois le sketch terminé car on ne peut pas dire que la narration permette au spectateur de pénétrer dans l’affaire. On n’y capte en effet que dalle, on devine bien que le grand Harry est hypnotisé ou manipulé par les docteurs, mais on a du mal à comprendre pourquoi il drague des blondes, pourquoi elles se retrouvent soudainement torturées dans l’asile, ni dans quel but. Brumeux, ce premier sketch l’est clairement et s’il a la bonne idée de se montrer généreux en sang (décapitation, membres tranchés, ventre ouvert) et en gros seins, l’implication est tout simplement proche du niveau zéro. On s’emmerde un peu, autant le dire, devant cette incohérente succession de plans et on a la sensation de patauger dans les restes de John Carr, dans sa gerbe. On retrouve bien quelques morceaux de saucisses de Francort, mais on a tout de même bien du mal à s’imaginer qu’ils proviennent d’une choucroute qui ressemblait à quelque-chose à l’origine… Pour sûr que Night Train to Terror débute plutôt mal…

 

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L’entreprise s’arrange un peu plus avec le second segment, lui aussi à la base réalisé par John Carr : Death Wish Club. Aussi connu sous le nom Greta, en fait une adaptation d’un roman d’Erskine Caldwell, auteur spécialisé dans les récits violents, généralement sudistes. Encore un film à la gestation difficile, demandant des reshoots pour fluidifier une intrigue peu satisfaisante à l’écran, un petit lifting qui n’aida pas plus que cela le métrage puisqu’il ne sortit pas au cinéma, faute de distributeur. C’est donc via la VHS que la pelloche trouva son public, et aussi via Train Express pour l’Enfer bien évidemment. Pour une seconde partie tout de même plus simple à comprendre que la première : on y croise une jeune femme, la fameuse Greta, en train de se laisser séduire par un homme plus âgé faisant partie d’une société particulière puisque ses membres s’amusent à jouer avec la mort via des jeux poussant le principe de la roulette russe dans ses derniers retranchements. Et lorsque Greta se met à fricoter avec un autre homme, le premier décide d’inviter le second à ses létales soirées… Là encore, bien des détails nous échappent forcément puisque tout un film de longue durée est écrasé en une vingtaine de minutes, ne nous permettant pas de saisir les subtilités de l’intrigue, ici réduite à une bête succession de scènes bis. Comme un combat des plus gratuits dans une chambre, le nouveau boyfriend de Greta étalant quelques voyous venus l’emmerder alors qu’il se relaxait dans son plumard. Ou bien sûr les fameux jeux de la mort : la libération d’un scarabée volant tuant le malheureux qui croisera son dard, un jeu de hasard usant de chaises électriques et un autre lors duquel les joueurs se placent sous un boulet de démolition qui finira par écraser l’un d’eux. Forcément amusant, même si certains passages sont bien évidemment incompréhensibles, comme par exemple le fait que Greta soit soudainement habillée en garçon avec les cheveux courts avant de reprendre sa coiffure habituelle par la suite. Des questions qui ne trouvent réponse que dans le film complet de Carr, bien évidemment… Mais pour l’heure, la version de Night Train to Terror se laisse tout de même voir, d’autant que là aussi l’œuvre a subi un petit remaquillage pour lui refiler quelques effets plus sanglants : un homme cuira littéralement sur la chaise électrique et la mouche meurtrière est enfin visible. Car dans le film d’origine, on la voyait à peine, et histoire d’assurer un peu plus de spectacle la production a fait appel à quelques gus maîtrisant l’art de la stop-motion. William Stromberg, réalisateur de The Crater Lake Monster, Anthony Doublin (de la stop-motion sur Scanner Cop mais aussi d’autres effets sur Carnosaur ou From Beyond) et Bill Hedge (spécialiste des marionnettes ayant officié sur La Mutante ou sur le Piranha de Joe Dante pour quelques effets d’optique) viennent donc à la rescousse pour créer quelques monstres, pas seulement sur ce segment – tout juste correct – comme vous le verrez par la suite.

 

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Les choses sérieuses commencent réellement alors qu’il est temps de finir avec le troisième et dernier sketch, également le meilleur. Celui-ci est basé sur Cataclysm, film portant bien son nom puisqu’il a connu un grand nombre de problèmes lors de son accouchement. A la base prévu pour être un film catastrophe débuté par le réalisateur Tom McGowan, Cataclysm tournera effectivement à la catastrophe lorsque le tournage sera interrompu au bout de quelques mois, faute de flouze dans les caisses. C’est quelques mois plus tard que le projet sera relancé, non sans que Yordan n’ait décidé entre-temps de modifier du tout au tout le genre du métrage, désormais un thriller ésotérique, avec le diable et tout le bordel. C’est ce qu’on appelle un virage à 180 degrés… Mais une fois encore, l’argent se fait rare, le tournage se stoppe à nouveau et McGowan décide de faire ses valises, laissant Yordan sans réalisateur. C’est alors vers Greg Tallas (Prehistoric Women en 1950, donc un vieux de la vieille) que se tourne le producteur, qui connait bien le metteur en scène… Pas de bol : si Tallas finit le film, le résultat ne branche pas vraiment un Yordan jugeant plus sage de ne pas sortir Cataclysm. C’est finalement près d’un an plus tard que le pornographe Phillip Marshak (Dracula Sucks !) apportera la dernière touche à un film malgré tout incapable de trouver preneur, et donc le succès… On comprend dès lors que Yordan ait choisi de profiter encore un peu du bordel : Cataclysm a été si dur à enfanter qu’il serait bien bête de ne pas l’exploiter au maximum. Le récit se penche donc cette fois sur un suppôt de Satan ayant la faculté de traverser les époques sans prendre une ride, l’homme ayant été un jeune nazi durant les deux guerres mondiales et restant un jeune troufion dans les années 80. Ce que remarque un chasseur de nazi et son ami policier (Cameron Mitchell is in da houuuuse) tandis que le sataniste préfère aller emmerder un romancier venant tout juste de boucler un ouvrage sur l’absence de dieux veillant sur nous. Encore un récit assez obscure, guère aidé par le fait qu’il soit amputé des trois-quarts de son intrigue. Mais on dira que ça passe et qu’on parvient plus ou moins à suivre le bidule, même si encore une fois l’implication du spectateur est tout simplement inexistante. Par contre, on ne pourra qu’être heureux de voir pas mal de monstres, comme une femme devenant une sorte de goule immonde, le sataniste se changeant en démon balançant des éclairs ou une araignée infernale sortant du sol pour tirer un pauvre homme en enfer. Plutôt cool même si les effets, fauchés, sont clairement visibles : ainsi, lorsque l’on voit les monstres en stop-motion, on ne peut que remarquer que leurs victimes sont elles aussi en pâte à modeler. Certes, Harryhausen faisait de même à l’occasion, mais disons que le travail était nettement plus impressionnant qu’ici puisque si les monstres sont tip top, les humains sont grossièrement faits… On s’amusera également de ce stock-shot pas crédible d’explosion, censé nous faire croire qu’une bagnole éclate et souffle Cameron Mitchell. Problème : le plan montre un soleil d’un bleu azur alors que la séquence est censée se dérouler de nuit… Mais au moins, le spectacle est assuré.

 

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A ce stade, vous l’aurez bien compris : Night Train to Terror est du dernier ringard, une Série B cheesy au-delà du raisonnable où rien n’est vraiment réussi. Ce qui aide bien à la rendre culte, bien entendu, et il y a des chances pour que vous décochiez un ou deux sourires le long de ce Train Express qui déraille un peu trop souvent. Difficile néanmoins de prétendre que le film est un indispensable, il est bien évidemment trop raté pour cela. Le DVD du Chat qui Fume l’est, par contre, grâce à l’excellent bonus d’Eric Peretti, qui revient pour nous sur tous les détails de la genèse de cette folie filmique. C’est bien simple, son récit est plus intéressant à suivre que la bobine et dispose de plus de suspense et de retournements de situation en 30 minutes que le film en 90. Pour sûr que les fichiers de ce fin cinéphile nous aident à porter un regard nouveau sur Train Express pour l’Enfer, plus intéressant à visionner lorsque l’on garde les magouilles de Yordan en tête que comme simple divertissement bis.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jay Schlossberg-Cohen, John Carr, Phillip Marshak, Tom McGowan, Gregg C. Tallas
  • Scénario : Philip Yordan
  • Production : Jay Schlossberg-Cohen, Philip Yordan
  • Pays: USA
  • Acteurs: Cameron Mitchell, John Philp Law, Richard Moll
  • Année: 1985

2 comments to Train Express pour l’Enfer

  • Roggy  says:

    Même si certains segments ne semblent pas à la hauteur, « Cataclysm » devrait me plaire par rapport aux créatures et cette belle araignée. Très belle chro l’ami !

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