Les Deux Visages du Dr Jekyll

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A force de déterrer les monstres sacrés des années 30 et 40, la Hammer allait bien finir par tomber sur le cadavre encore chaud du Dr Jekyll. A moins que ce ne soit celui de son pendant négatif, le sinistre Mr Hyde ? Espérons car dans Les Deux Visages du Dr Jekyll, Terence Fisher nous prouve que le praticien est aussi ennuyeux que sa part maléfique est amusante !

 

 

Si Bram Stoker doit sans doute tenir le record d’adaptations de son œuvre horrifique, Robert Louis Stevenson n’est certainement pas bien loin derrière, lui qui imagina les déboires du pauvre Dr Jekyll, savant sain d’esprit bien vite changé en hédoniste fou. Si la Universal se tint loin du mythe, le laissant à la Paramount et à MGM, la Hammer ne loupera pas le coche et en fera trois adaptations : A Ugly Duckling, Les Deux Visages du Dr Jekyll et Dr Jekyll et Sister Hyde. Le premier est une comédie fantastique qui s’était bien plantée et est aujourd’hui considérée comme perdue (malgré des rumeurs voulant que Sony dispose toujours des bobines), nous reviendrons sur le deuxième plus en longueur dans cette chronique et le troisième est une version plus sexy avec la mémorable Martine Beswick, Jekyll ayant sans doute bouffé trop de poulet aux hormones et se retrouvant donc avec des gros nibards. Plutôt coolos, quand on y repense. Mais c’est donc l’opus du milieu, réalisé par la star du studio Terence Fisher, sur lequel nous allons nous pencher, que nous allons disséquer soigneusement. Pas forcément l’une des livraisons les plus populaires ou appréciées du studio et le succès ne fut d’ailleurs pas au rendez-vous, assénant un nouveau coup dur à la légende du docteur aux deux identités puisque, comme déjà précisé, A Ugly Duckling fit un bide. Pourtant, avec un Fisher sacralisé depuis Frankenstein s’est échappé, Le Cauchemar de Dracula et La Malédiction des Pharaons et Christopher Lee dans l’un des premiers rôles, on pouvait imaginer sans mal que ce Two Faces of Dr. Jekyll (1960) serait devenu un classique du studio, un indispensable à ranger avec les aventures de Dracula et Frankenstein. Il n’en sera donc rien : la Hammer perdit visiblement du fric dans l’affaire et l’œuvre peine toujours à trouver une popularité, restant finalement peu citée par les amateurs. Ce que l’on peut d’ailleurs comprendre une fois que l’on est assis devant le métrage, pour le moins particulier et éloigné de l’idée que l’on se faisait d’une adaptation du boulot de Stevenson par la Hammer…

 

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Alors que jusque-là l’entreprise la plus gothique du Royaume-Uni collait plutôt aux matériaux qu’ils adaptaient, malgré quelques petites différences ici ou là, il est décidé que Les Deux Visages du Dr. Jekyll s’éloignera pour sa part des précédentes adaptations cinématographiques. Le scénario de Wolf Mankowittz (plus tard sur Casino Royal avec Peter Sellers) décide en effet de se tenir à l’écaty des idées reçues concernant cet incontournable de la littérature fantastique. D’ordinaire, si l’on peut dire, le bon Jekyll est un jeune homme tout ce qu’il y a de présentable : beau, intelligent, serviable, amoureux d’une demoiselle toujours tendre, c’est le gendre idéal. Quant à Hyde, c’est bien évidemment tout l’inverse : un démon, laid, parfois simiesque, brutal, meurtrier, dénué de bonnes manières et plutôt porté sur le sexe violent. Dans la version du loup Mankowittz, les attributs physiques et mentaux sont pour ainsi dire inversés : Jekyll (Paul Massie, très bon en Jekyll, excellent en Hyde !) est cette fois un homme d’un certain âge, barbu, prenant peu soin de son corps, presque sale et vivant reclus dans son laboratoire. Au point que son épouse se sent délaissée et en a assez de le voir se refuser à toute mondanité pour continuer ses recherches, tellement obsédantes que ce Jekyll ne semble pas avoir besoin d’ingurgiter sa concoction diabolique pour péter un fusible. Peu joyeux, le bonhomme met mal à l’aise tant il semble épuisé moralement, dévoré de l’intérieur par des expérimentations qui n’ont pourtant pas encore montré leur aspect néfaste à ce point de l’intrigue. Ca promet ! Et comme de juste, Hyde sera aux antipodes : jeune dandy, beau comme un prince, bien habillé, presque mondain et séducteur dans l’âme. Tout les oppose donc forcément : Jekyll est seul au monde et incompris alors que tous se pressent autour d’un Hyde magnétique, le premier se voit forcé de mendier un peu d’attention auprès de sa femme tandis que le second n’a qu’à claquer des doigts pour qu’une dresseuse de serpents (qui dressera le crotale de Hyde, comme vous vous en doutez) réputée difficile en amour se jette dans ses bras, le vieux n’est tout simplement respecté par personne contrairement au jeunot que tous semblent admirer. Bien entendu, tout maussade et froid soit-il, Jekyll est la figure de bonté tandis que l’avenant Hyde cache de sinistres intentions, représentant l’animalité dans ce qu’elle a de plus pure, le jouisseur absolu. Si Hyde est gêné par une personne, il la chasse avec violence, tente même de la tuer, là où Jekyll n’est qu’un arbre rabougri dont on cueille les fruits sans même s’assurer qu’on ne lui casse aucune branche.

 

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Car l’entourage de notre bon praticien n’est pas franchement honorable non plus : à l’exception d’un bon médecin s’inquiétant de l’état de Jekyll, ses proches ne voient en lui qu’un faiblard dont ils peuvent tirer profit. Ainsi, son épouse Kitty (Dawn Addams, The Vampire Lovers et Le Diabolique Docteur Mabuse) lui ment effrontément et lui refuse toute tendresse, tout réconfort, sans doute déjà trop fatiguée par ses ébats avec son amant, Paul Allen (Christopher Lee, qui désirait incarner Jekyll et Hyde mais s’est retrouvé avec ce beau second rôle, un de ses favoris à l’arrivée), ami d’enfance de Jekyll réclamant du pognon à l’intéressé pour couvrir ses dettes de jeu tout en besognant son épouse. Je peux vous dire qu’avec tout ça, le vieux Jek’ il doit avoir un compte sur viedemerde.com… Et vous l’imaginez bien, ces changements de caractères, cette tendance à noircir chaque protagoniste, change toute la mécanique du récit. Jadis, Jekyll était un brave type inquiet à l’idée que son double maléfique puisse s’en prendre à sa fiancée. Aujourd’hui, Hyde est vu par le spectateur comme un potentiel vigilante vengeant les affronts faits à un Jekyll ne voyant cependant pas la chose du même œil, le gaillard étant encore si bon qu’il s’inquiète du sort de ceux qui se jouent pourtant de lui. Mais pour le spectateur, Hyde n’est plus réellement une menace mais une possibilité de donner un coup de pied bien mérité dans la fourmilière, le diablotin étant bien évidemment venu se jouer de Kitty et Paul. D’ordinaire, Hyde est la partie bestiale d’un Jekyll enchainé par les conventions sociales et mondaines, mais il n’en est plus rien ici puisque ce celui de Paul Massie est déjà un ours se fichant royalement de ces futilités. Dès lors, la face cachée du savant prend les contours d’un ange vengeur, laissant éclater la rage que la face publique est trop couarde pour révéler en ridiculisant et rabaissant ses deux proies. Ainsi Paul sera ramené au rang de vulgaire toutou tenu en laisse par Hyde tandis que Kitty sera mise face à ses contradictions lorsque Mister H la provoquera. Non sans s’énerver lui aussi au passage : si dans les précédentes adaptations les deux faces de ce même homme étaient pour ainsi dire séparées, ils ressentent cette fois les mêmes sentiments et c’est justement cette sensibilité qui sert de pont de l’un à l’autre. Kitty se refuse à Hyde, cela lui envoie des palpitations ramenant Jekyll. Ce dernier aperçoit Paul et Kitty fricoter ? Largement suffisamment pour que le petite Hyde sorte de son trou pour venir prendre une revanche corsée…

 

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En somme, Les Deux Visages… tient du triangle amoureux hors du commun. Et l’horreur dans tout ça ? L’effroi ? La peur ? Ce doux sentiment d’avoir notre slibard étonnamment plus chaud depuis qu’un vil diable est apparu à l’écran ? Disons-le tout net, à ce niveau cette livraison de la Hammer se plante lamentablement et ne foutrait même pas la pétoche aux chiards venus chanter du Lara Fabian dans The Voice Kids. C’est vous dire… Mais était-ce dans les projets de Terence Fisher de nous coller à nos sièges en os (oui, on a des sièges en os dans la crypte toxique). Peu probable à vrai dire, son Hyde, le monstre de l’affaire, n’étant jamais présenté comme un danger indépassable. Il est certes fourbe et se marre comme un sadique mais nous sommes loin des assassins sans foi ni loi, aussi laids qu’infâmes, rencontrés dans les années 20, 30 et 40… Non, ce qui intéressait Fisher, c’était de donner vie à un thriller psychologique, à la lutte d’un homme tenaillé entre son envie de se venger des siens et sa conscience l’empêchant de faire du mal à autrui. Plutôt fin, tout cela, en tout cas fort bien amené, y compris l’indispensable combat final entre les deux hommes ne faisant qu’un, Hyde imaginant un plan machiavélique pour s’assurer que Jekyll ne viendra plus le gêner… Et bien évidemment, tout cela est sacrément pimenté par tout un attirail gothique et un Fisher proposant ici l’une de ses meilleures compositions, notamment au niveau des couleurs. Car un arc-en-ciel, et un beau, s’est visiblement écrasés sur les lieux de l’action, les éclairages et coloris étant chatoyant, la direction artistique absolument parfaite. Visuellement, Les Deux Visages du Dr Jekyll fait indéniablement partie de ce que la Hammer a fait de mieux, au point de rappeler à notre bon souvenir quelques essais picturaux de Mario Bava. C’est dire ! Bien évidemment, on nous ressort le décorum qui va bien : jardin austère accueillant pourtant des enfants muets, rues pluvieuses de Londres et le laboratoire crasseux, disposant de fioles contenant tous les liquides habituels. Bazar vert, flotte bleue, Canada Dry, Dr. Pepper,… Y’a de tout, comme toujours ! Alors oui, il est dommage que Fisher ne se soit pas plus penché sur les attributs horrifiques de l’histoire et il est certain que ce manque d’effroi empêche le métrage de rejoindre les opus sur Dracula ou Frankenstein dans le cœur des fans. Pourtant, Fisher signe ici un splendide drame, intimiste en un sens (d’ailleurs, on ne voit même pas la transformation, preuve supplémentaire que le Terence voulait en faire le moins possible niveau fantastique), parcouru de scènes fabuleuses (le suicide) et aux personnages tous très intéressants (on voit même Lee sourire, c’est suffisamment rare pour être signalé) et plus marquants que dans la majorité des bandes du studio. On ressort donc de ce Two Faces avec une impression régulière concernant la Hammer : ce n’est pas toujours les œuvres les plus connues qui sont les plus fascinantes…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Terence Fisher
  • Scénario : Wolf Mankowitz
  • Production : Hammer Film Productions
  • Titre original: The Two Faces of Dr Jekyll
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Paul Massie, Christopher Lee, Dawn Addams, David Kossof
  • Année: 1960

3 comments to Les Deux Visages du Dr Jekyll

  • Roggy  says:

    Dommage que le film ne soit pas à la hauteur surtout au regard de la magnifique affiche. Visiblement, un des moins bons Terence Fisher si je te lis bien.

  • Roggy  says:

    J’avais raison… je t’ai mal lu 🙂

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