L’Homme qui rétrécit

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Lorsque ce grand homme qu’est Jack Arnold s’intéresse au cas d’un être microscopique, ça ne peut donner que du très lourd. Et ça, pas besoin de sortir sa loupe ou sa longue vue pour s’en rendre compte, L’Homme qui rétrécit se présentant comme l’un des plus lumineux succès des fifties.

 

 

Attention, spoilers à l’horizon !

 

Que seraient le fantastique et la SF des années 50 sans Jack Arnold ? Moins bons, c’est une évidence tant le réalisateur a fourni ce que l’on pouvait trouver de meilleur dans le cinéma américain branché monstres et phénomènes improbables. Le Météore de la Nuit, L’Etrange Créature du Lac Noir et sa suite ou encore Tarantula, voire même Le Monstre des Abîmes, sont autant de classiques embellissant le genre et participant grandement à lui apporter ses lettres de noblesse. Et vous savez que dans la crypte toxique, on a un gros, très gros, faible pour le Gill-Man et son joli teint vert. Pourtant, si vous me demandez quel est le meilleur film torché par le père Arnold, c’est sans hésitation que je vous répondrai L’Homme qui rétrécit, l’occasion pour le metteur en scène de voir petit après avoir vu très grand avec sa tarentule de la taille d’un immeuble. Enfin, « voir petit », façon de causer car The Incredible Shrinking Man est bien évidemment un film de science-fiction d’un certain standing : produit par la Universal, réalisé par un gaillard ayant prouvé son talent à plusieurs reprises, doté d’un budget bien plus confortable que ceux avec lesquels les Roger Corman et consorts doivent jongler et en prime scénarisé par Richard Matheson sur base de sa nouvelle du même nom, The Incredible Shrinking Man avait toutes les chances de son côté. Forcément, puisqu’il rédige le script sur base de son propre travail, Matheson prend le parti de ne pas trop s’en éloigner et de garder un final qui n’est ni un happy end, ni une conclusion sinistre. De quoi refiler quelques frissons aux pontes du studio, plutôt portés sur les clôtures souriantes… Impensable pour Arnold, dont le poids acquis depuis son barbotage dans le lac noir permet de convaincre ses patrons, par ailleurs très rassurés lors des projections tests. Sage décision que de faire confiance au réalisateur et son scénariste puisque l’on se retrouve à l’arrivée avec un immortel classique.

 

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Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Scott Carey (Grant Williams, revu dans The Monolith Monsters et The Leech Woman) : le zig’ est jeune, beau, visiblement pas dans le besoin et profite de ses vacances sur le bateau de son frère, le torse caressé par le soleil et sa blonde de future femme Louise (Randy Stuart) sous le bras. Mais alors que la demoiselle va chercher un pack de bières à son bellâtre, ce dernier se mange en pleine face un nuage radioactif traversant les océans au gré du vent. Un peu comme si Barugon ou King Ghidorah avaient balancé une flatulence mortelle faisant désormais des ricochets jusqu’à atterrir dans les narines du pauvre Carey. Si sur le moment le mecton ne ressent aucun effet secondaire si ce n’est celui d’avoir les tétons recouverts de paillettes, le genre qu’on doit trouver au bord des lèvres du bas de Britney Spears, Beyoncé et toutes nos amies chanteuses, six mois plus tard le Scotty découvre qu’il a perdu trois centimètres. Pas dans le falzar, je vous rassure, mais ça l’emmerde tout de même de voir son mètre 83 passer à 1 mètre 80. Déjà, il devient plus petit que sa meuf, ce qui fait pas terrible quand on est un mâle primitif fier de sa virilité, ensuite il est bon pour se refaire une garde-robe. Et ce toutes les deux semaines puisque de rapetisser Scott n’a pas terminé, notre héros obtenant bientôt la taille d’un enfant. Que de problèmes en perspective : monsieur perd son emploi, ne gagne donc plus une thune, reste à la maison à regarder par la fenêtre (quand il l’atteint !) parce que les gens viennent le voir comme une bête de foire et il devient célèbre pour son cruel destin. Et allez savoir si bobonne voudra bien se la jouer pédophile et se satisfaire du salsifis taille 8 ans dont a sans doute écopé Scott. C’est ce qui s’appelle rétrécir au lavage et pas qu’un peu puisque Carey obtient bientôt la taille d’une figurine, puis d’un insecte… Et lorsqu’il se retrouve coincé dans cet univers hostile qu’est la cave de sa baraque, sa vie prend un tour encore plus dangereux…

 

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L’Homme qui rétrécit ne manque pas d’atouts, c’est un fait, et l’une des qualités les plus évidentes du métrage est très clairement son scénario. On sait que Matheson a toujours eu le tour pour nous balancer quelques mythes marquants, comme nous le prouvent ailleurs Je suis une légende et Hypnose, et c’est encore une fois le cas ici. D’une part, l’idée d’un gus devenant de plus en plus minuscule au fil de sa vie est plutôt bonne et The Incredible Shrinking Man compte bien utiliser toutes les possibilités offertes par ce point de départ. Des possibilités psychologiques tout d’abord, Carey étant présenté comme un bon gars mais malgré tout très sûr de lui, un peu macho dans les coins, le type à qui tout a réussi et à qui tout réussira, encore et toujours. Du moins jusqu’à ce qu’une purée de pois s’écrase sur son épiderme et le change en lilliputien, bien sûr. Et la bonne humeur de Grant Williams, très bon, de s’effriter en même temps que ses millimètres s’envolent, notre homme modèle devenant progressivement un modèle réduit au caractère de satyre engueulant sa femme pour tout et rien, comme si elle était la source de tous ses ennuis. Alors que c’est justement son machisme, son envie de se faire bronzer les burnes au soleil et donc d’envoyer Louise chercher les bières, qui l’ont exposé au brouillard nucléaire. Au plus bas, notre petit homme songera même au suicide et à quitter sa fiancée, avant de rencontrer une demoiselle bossant dans une foire et atteinte de nanisme. Nouvel espoir pour notre héros miniature, désormais doté d’une amie (et peut-être plus) à sa taille ? Notons d’ailleurs un sous-texte de cocufiage plutôt rare dans le cinéma de l’époque puisque l’on sent bien que Carey est plus passionné par la naine que par sa légitime. Pas de bol, même cette jolie fille en version réduite devient trop grande pour lui, obligeant un Scott désormais de la taille d’un G.I. Joe à rester cloitré… dans une maison de poupée ! De fait, cette première partie généreuse mais pas si longue en terme de durée, est d’une grande efficacité, trouvant la juste balance entre blabla scientifique (les médecins se posent bien évidemment des questions) et psychologie.

 

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Bien entendu, le clou du spectacle survient lorsque les lieux, les éléments et la faune se déchaînent sur Scott, désormais propulsé dans un monde aussi gigantesque que létal pour sa petite personne. Chat très énervé désirant le croquer, mygale bien décidée à lui payer une toile, écoulement minéral prenant des proportions d’énorme inondation, creux changés en dangereux précipices, bourrasque faisant l’effet d’une tornade,… Rien n’est épargné à notre protagoniste, tombé en enfer dès qu’il a chuté dans la cave, lieu sombre devenant peu à peu son cercueil, les chances de voir Scott s’extirper de cet univers de béton, de poussière et de crasse étant plus que minces… Et d’ailleurs, s’il parvient à sortir et se frayer un chemin jusqu’au jardin, comment fera-t-il pour survivre dans cette jungle verte aux dangers en surnombre ? Si Scott se pose les mêmes questions, il décide néanmoins d’avancer, de survivre vaille que vaille, et de s’adapter à cette nouvelle galaxie, ce nouveau monde qui est le sien. Et de toute évidence, ce survival de microscopes est plus que prenant et c’est avec le cœur battant que l’on observe mini-Scott se confectionner des armes, se cacher de son agresseur à huit pattes (son pire ennemi !), escalader des caisses faisant office de montagnes pour lui. De l’aventure, de la vraie, avec un A majuscule et fièrement levé, mise en valeur par les talents de Jack Arnold. Car si Matheson fournit un script parfait de chez parfait, il ne faut pas oublier qu’un grand architecte a également besoin d’un bon maçon. Et Arnold sait où poser ses briques, emballant là son plus beau boulot en tant que metteur en scène. Le noir et blanc est chatoyant, les jeux de lumière saisissants et, surtout, la mise-en-scène absolument parfaite et très bien pensée. Arnold sait comment jouer avec la régression de taille de son héros et a le chic pour montrer l’évolution du mal : d’abord via quelques chemises dans lesquelles il flotte, ensuite en le filmant en plongée dans un petit fauteuil dans lequel le trentenaire à taille de marmot semble perdu, enfin en le mettant face à une fenêtre trop haute pour lui.

 

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De plus en plus à l’aise avec les effets spéciaux, le Jack parvient à ses fins avec une aisance désarmante : les différents trucages trouvables dans L’Homme qui rétrécit font en effet toujours illusion près de soixante ans après leur réalisation. On y croit à ce duel entre Scott et l’araignée, tout comme on croit au fait que le chat soit énorme face au Minipouss, Arnold ayant clairement fait un bond en avant pour capter les effets, moins réussis auparavant (remember Tarantula, qui a tout de même moins bien vieilli, la velue…). La cerise sur un gâteau déjà délicieux, en somme, ne souffrant d’aucun défaut dans sa préparation, d’aucun morceau trop sucré (on ne peut d’ailleurs pas accuser le film d’être trop doux pour le palais), d’aucune crème ayant mal tourné. Un chef d’œuvre intégral, un pur, un dur, un vrai. Un comme on en fait plus assez, hélas, et qui contient précisément tout ce qu’on aime : des monstres petits mais géants en même temps, de l’aventure, du suspense, de la SF de qualité et de la profondeur. Indispensable.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jack Arnold
  • Scénario : Richard Matheson
  • Production : Albert Zugsmith
  • Titres: The Incredible Shrinking Man
  • Pays: USA
  • Acteurs: Grant Williams, Randy Stuart, April Kent
  • Année: 1957

10 comments to L’Homme qui rétrécit

  • Peter Hooper  says:

    Trés bel hommage sous ton clavier de l’un des plus grands pionniers de « l’effet spécial », incroyablement raffinés pour l’époque . Probablement celui qui a magnifié le Noir et Blanc . Je te conseille d’ailleurs sa « Creature from the Black Lagoon », titre qui t’es probablement complétement inconnu …
    Sinon merci pour l’avertissement pour spoliers,bien qu’a mon avis depuis 57 ça a du filtrer …d’ailleurs je n’ai pas rétrécit depuis …

  • Nola  says:

    Un superbe film, tout concordant, comme tu le dis bien, à en faire une réussite de quelque point de vue qu’on le prenne. La fin est immense (haha), et en effet, derrière le péril atomique, le sujet de la virilité entamée est évoqué avec beaucoup d’originalité. C’est aussi un film passionnant du point de vue de l’espace (c’est autant l’homme qui rétrécit que l’espace qui s’agrandit), avec une finesse dans le suspense (le médecin qui parle en direction d’un simple fauteuil, nous indiquant, avant même de le voir, que Scott a encore franchi un palier dans le rétrécissement puisque nous ne voyons que le dos de ce fauteuil !) et une progression dramatique exemplaire (avec cet interlude émouvant de la rencontre avec la femme de petite taille). Je m’arrête là, tu as tout très bien dit, et vive ce film merveilleux.

  • Oncle jack  says:

    Bravo frangin ! Quel hommage magnifique à l’un des plus beaux films fantastiques du monde !

  • princecranoir  says:

    Tu en as tellement bien parlé que je n’aurai qu’un mot pour ce film : immense.

  • Roggy  says:

    Très belle chro pour ce monument du fantastique. Bravo l’ami !

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