Piranha

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Depuis que le Dieu Hélios a refait son apparition et s’amuse à griffer nos épidermes de ses blancs rayons, une petite baignade s’impose ! Malheureusement pour vous, le bassin trouvable dans la crypte toxique risque bien de vous faire perdre les orteils que vous y tremperez, quelques piranhas mutants nourris par les tontons Corman et Dante n’attendant que les petits baigneurs égarés…

 

 

Coup de stress pour Roger Corman dans les années 70 ! Alors que le papa, le seul, le vrai et l’unique de l’exploitation régne en maître sur la Série B ricaine, voilà que les gros studios décident d’aller marcher sur ses plates-bandes. Si le vieux Roger avec sa petite monnaie parvient à passionner la jeunesse, quelle cohue devraient-ils pouvoir faire en dégainant le même type de films avec des gros budgets derrière ? Ca ne loupe d’ailleurs pas et Les Dents de la Mer cartonne tellement que Corman sent que les choses risquent d’aller mal pour lui et qu’Hollywood va désormais empiler les œuvres du même tonneau. Comme il le se le demandait à lui-même : les gens voudront-ils encore de ces petites productions avec des mecs dans des costumes mal finis alors que se trouve à côté un requin géant bouffeur de bateaux ? Nous on en veut encore, oui, mais on peut comprendre que le copain Roger s’inquiète un brin… Mais pas du genre à se laisser abattre, le nabab réagit et préfère surfer sur la vague Jaws plutôt que de la laisser l’engloutir en produisant un spin-off coûtant largement moins cher : Piranha. A priori, vous connaissez déjà tous l’histoire, mais une petite piqûre ne fait jamais de mal, même lorsque l’on a la phobie des aiguilles. Ainsi, les producteurs de Jaws, en plein boulot sur sa séquelle immédiate, n’ont pas franchement apprécié que Corman et sa société New World viennent barboter dans les mêmes eaux qu’eux, quand bien-même celui-ci en avait toute la légitimité au vu de son passé dans le cinéma monstrueux. Il faudra l’intervention de Steven Spielberg, qui verra le film en avance, pour que les avocats referment leurs attachés-caisses et retournent à leurs bureaux défendre la veuve et l’orphelin, laissant les mâchoires du fleuve tranquilles. Il aurait d’ailleurs été bien dommage que Piranha ne sorte jamais la tête hors de l’eau tant il contient de personnalités intéressantes des genres que nous kiffons, ici toutes débutantes. Joe Dante bien sûr, ici sur son premier boulot réellement créatif puisque l’Hollywood Boulevard réalisé en 1976 n’était qu’un assemblage de films déjà sortis par New World. Un test, réussi, qu’avait donné Corman à son jeune protégé, fatigué d’avoir à couper des trailers toute la journée dans un cagibi… En récompense, voilà le futur papa des Gremlins sur une bouée à gérer un ban de piranhas mutants, imaginés par John Sayles.

 

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Là encore, on tient une force créatrice particulièrement intéressante puisque le zig écrira, à nouveau pour Dante, le culte Hurlements. Un gars pas embauché par hasard puisqu’il était déjà écrivain, se lançant dans quelques nouvelles, ce qui ne déplut guère à un Roger Corman pensant qu’un véritable auteur ne rédige pas des scénarios mais se lance dans la littérature. Autant embaucher ce genre de gars, dès lors… Pareil niveau comédiens, le producteur décidant d’embaucher des acteurs un peu plus prestigieux qu’à l’accoutumée comme Bradford Dillman (Les Rescapés de la Planète des Singes, L’Inspecteur ne renonce jamais et Le Retour de L’Inspecteur Harry, un Columbo,…) ou Heather Menzies (La Mélodie du Bonheur et tout un container de séries TV). Même si, bien évidemment, le bisseux moyen sera surtout content de revoir l’habitué de Dante et Corman qu’est Dick Miller, la gothique Barbara Steele, une Belinda Balaski fidèle au cinéma dantesque ou le réalisateur de La Course à la Mort de l’An 2000 Paul Bartel. Même topo au niveau des ouvriers oeuvrant dans l’ombre : le coolos Mark Goldblatt (monteur des Terminator et réalisateur du Punisher version Lundgren) sur le banc de montage et pour la création des poissons carnivores se sont croisés les spécialistes des effets spéciaux Phil Tippet (les Robocop, les Star Wars, Indiana Jones et le Temple Maudit,… ainsi que les Twilight !), Rob Bottin (Hurlements, The Thing, Total Recall,…) et Chris Walas (réal de La Mouche 2 et les effets du premier mais aussi d’Arachnophobia ou Gremlins). On peut dire qu’il n’y a pas que des petites bites à s’être fait les couilles sur Piranha, fier d’afficher un sacré palmarès malgré ses ambitions de petite bobine toute simple. Car le pitch est on ne peut plus banal, comme vous pouvez en juger : une détective privée recherche deux jeunes randonneurs portés disparus depuis plusieurs jours et découvre, avec l’aide d’un alcoolo vivant dans son chalet, que les garnements ont visiblement disparus non loin d’un complex militaire abandonné. Et on n’y testait pas que des grenades, dans la base, puisque les soldats et leurs savants fous tentaient tout simplement, l’air de rien, de créer des piranhas génétiquement modifiés, histoire qu’ils aillent bouffer les roustons des Viêt-Cong. Evidemment, alors qu’ils évoluent dans les couloirs, l’enquêtrice et son barbu fraîchement sorti de sa bouteille de bibine actionnent un levier libérant les petits poissons pas rouges de leur bassin. Direction le fleuve, où ils trouveront de la barbaque en suffisance entre les vieux pêcheurs, les mouflets en camp de vacances et les adolescentes testant leurs nouveaux maillots de bain en peau de léopard !

 

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Le moins qu’on puisse dire c’est que l’on ne tient pas là un script rempli de twists à vous faire bander un Christopher Nolan, et c’est d’ailleurs une bonne chose. Non, son script, Sayles sait qu’il doit absolument le faire simple pour que son pote Joe Dante puisse le tourner assez facilement, ce dernier l’appelant même au secours lorsqu’il se rend compte que certaines scènes sont un peu trop ambitieuses pour une Série B de cet acabit. Il est donc décidé que le scénariste rejoindra le plateau pour un petit rôle, celui d’un soldat déstabilisé puis assommé lorsque l’héroïne lui dévoile sa poitrine (et hop, le quota de nudité voulu par l’Oncle Roger est atteint !), histoire qu’il puisse faire les modifications voulues par Dante le plus rapidement possible. Dans ces conditions, il est difficile d’écrire Chinatown, mais Sayles ne démérite certainement pas et fournit, dans le domaine, l’un des récits les mieux tenus trouvables. Piranha ne s’enlise jamais, ne cesse de rebondir d’une situation à une autre, le tout sous la supervision d’un Corman à cheval sur le rythme et désirant un maximum d’action pour un minimum de dialogues (« Une page principalement composée de dialogues rendait Roger nerveux » expliqua d’ailleurs Sayles). Il serait par ailleurs tentant de considérer que le scénario n’est ici qu’un vulgaire pompage de celui de Jaws, mais ce serait se fier un peu trop aux apparences. Certes, on a effectivement une menace aquatique, un maire qui ne veut rien savoir car il a une grosse fiesta à organiser et quelques scènes en commun, mais Sayles et Dante ne sont pas de fieffés idiots pensant que leur public est prêt à s’avaler une copie carbone. Le duo montre d’ailleurs dès le départ qu’ils ont conscience qu’ils torchent un rip-off du film de Spielberg, annonçant la couleur en montrant leur héroïne en train de jouer à une borne d’arcade des Dents de la Mer ! Piranha ne cache donc pas la conscience qu’il a de lui-même et en jouera très régulièrement, devenant même un Jaws Bigger than Life. Spielby montrait un squale gober discrètement et sans bruit un petit garçon se prélassant sur son matelas ? Dante envoie sa horde de petites esturgeons aux dents de rasoir becter les petits culs d’une colonie entière de marmots en pleurs ! Le premier se contentait d’un seul et unique monstre des mers ? Le second en crée des centaines ! La Universal n’avait pas d’imagination et versait dans le réalisme avec un simple requin, des plus banals ? New World Pictures inonde le monde de piranhas mutants aussi peu réalistes que faire se peut ! Le maire de Jaws était peu agréable ? Celui de Piranha sera pire encore, bouffi de cynisme ! Et plus généralement, Dante profite de sa liberté pour rendre un gros hommage au cinéma qui fait battre son petit cœur…

 

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Qui s’est déjà penché sur le cinoche du gaillard le sait fort bien : le Joe aime le cinéma fantastique et ne se prive jamais de balancer quelques références ça et là. On avait déjà Barbara Steele en laborantine pète-sec, on aura aussi des extraits de The Monster that Challenged the World, vous savez le gros lombric que même à Koh Lanta ils oseraient pas le bouffer. Sans oublier un bel hommage à Ray Harryhausen via une créature en stop-motion rappelant fortement celle du classique A des Millions de Kilomètres de la Terre, mais en version poiscaille bien sûr, au détour d’une scène voyant les protagonistes évoluer dans un étrange laboratoire, rempli d’expériences ratées… Dante, sur les bases créées par Jaws, parvient donc sans mal à créer un monde qui lui est propre et, via ce premier vrai film, déploie déjà tous les éléments faisant le sel de son cinéma. Comme un second degré régulier mais n’effaçant pas une pointe de sérieux, voir à cet effet les réactions de deux personnages présentés comme négatifs : le maire (Dick Miller) et le chef des colonies de vacances (Paul Bartel). Le premier se fout bien du danger qu’il fait courir à ses électeurs, pensant que les fish sticks tueurs ne viendront pas jusqu’à sa petite fête dans la flotte, le deuxième est un monstre d’insensibilité, ne permettant pas aux enfants de s’amuser alors que son camp est tout de même fait pour ça. Tous deux seront rattrapés par la réalité, par l’horreur de la situation, que ce soit un Miller traversant un champ de bataille où les corps aux chairs rongées s’entassent et se découvrant un tantinet de dignité en refusant aux caméramans de filmer la scène ou un Bartel soudainement groggy, perdant de sa rudesse lorsqu’il se retrouve à côté d’un corps d’enfant qu’il n’a pas su protéger… De l’humanité, Piranha n’en manque donc pas et si l’ensemble a une bonne odeur de Série B relaxante ne se refusant pas quelques gags, une certaine gravité s’échappe du métrage. Celui-ci profite en tout cas d’une finesse manquant certainement à bien des films d’horreur animaliers, qui ont autant pillé le film de Dante que celui de Spielberg (tout l’aspect « Les autorités nous mentent », par exemple), y compris au faux remake d’Alexandre Aja.

 

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Piranha est donc une œuvre on ne peut plus complète, satisfaisant aussi bien les viandards que Corman tentait de séduire à l’époque (nombreux plans gore de corps ou membres déchiquetés) qu’un public cherchant un peu plus qu’un simple « Animal Attack Movie ». Et une preuve, s’il en fallait encore une, que la Série B peut sans problème se hisser à un niveau proche de celui des productions typée A-list. Car si Piranha n’est pas Jaws, il n’est pas si loin derrière en proposant une forme technique particulièrement réussie compte tenu de son budget bien plus restreint. Quant au fond, il n’a rien à envier non plus à l’histoire de l’aileron le plus connu du monde et se montre par ailleurs plus noir que son modèle, Sayles décrivant des autorités prêtes à tout pour que ne soient jamais révélées leurs bévues. Crédible. Et puis soyons honnêtes : un film lors duquel son équipe a foutu en l’air une piscine municipale ne peut qu’être célébré. Car pour emballer toutes les scènes montrant les bestioles mordiller des guibolles, Dante a loué un bassin et y a installé quelques algues pour faire les décors. Mais les différentes substances utilisées pour faire le faux sang associées à celles de la piscine et aux plantes aquatiques a fini par créer un champignon de mer particulièrement féroce, forçant le gérant de la piscine à faire appel à des experts dans le domaine pour l’éradiquer ! Voilà qui mériterait bien son propre film, non ?

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Joe Dante
  • Scénario : John Sayles
  • Production : Roger Corman, Jon Davison,…
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bradford Dillman, Heather Menzies, Dick Miller, Paul Bartel
  • Année: 1978

8 comments to Piranha

  • freudstein  says:

    ha! ha! ha! ça c’est ben vrai,comme qu’y dirait l’autre….en tout cas surement le meilleur ersatz du film de spielby en plus avec des sfx du « god of make-up » rob bottin et aussi phil »the great »tippet….et puis j’ai aussi un petit faible pour « la mort au large »
    un petit bis rital comme j’aime..mais un vrai repompage de l’original du coup!!!
    et pour terminer j’aime bien aussi piranha 2 de l’ami cameron..l’affiche sur les devantures des cinoches(à l’époque)m’avait bien fait baver…souvenirs,souvenirs…

  • Roggy  says:

    J’ai revu le film il n’y a pas si longtemps, et je le trouve aussi très réussi ne serait-ce que pour sa magnifique petite créature en stop-motion. Si tout le film avait été fait comme ça, quelle plus grande tuerie 🙂

  • Nazku Nazku  says:

    Je n’ai toujours pas eu l’occasion de voir ce film alors que j’en entends parler depuis plusieurs années. Et après ta critique, j’ai encore plus envie de le voir. 😀

  • princecranoir  says:

    A ma grande honte, je n’ai jamais vu Piranha. A te lire, il me semble être une formidable matrice de son facétieux Gremlins, preuve que Spielberg, pas rancunier, avait décelé chez Dante un sérieux potentiel. Super article en tous cas.

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