Le Chat à Neuf Queues

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En cette période où le giallo se fait malmener par le cinéma moderne à grands coups de « giallo arty » ou « giallo sans meurtres », il est recommandé de revenir aux classiques du genre, à ses racines, pour se rappeler que jadis, le genre pouvait être diablement divertissant. Surtout avec Dario Argento aux commandes !

 

 

Nous sommes au début des années 70 et Dario Argento s’apprête, peut-être sans s’en douter, à mettre le petit monde du bis à ses pieds. Il a d’ailleurs déjà commencé avec son premier film, l’excellent L’Oiseau au Plumage de Cristal (1970), nouveau départ pour le giallo, à la popularité bien relancée comme le prouveront les répliques de Sergio Martino, Umberto Lenzi, Aldo Lado et consorts. Et lorsque viendra pour Dario le dur moment de donner suite à son premier méfait, le futur réalisateur de Suspiria se verra bien évidemment dragué par les Allemands, à l’époque grands consommateurs de cinéma bis européen et bien souvent des partenaires financiers indispensables. Et les schleus, ce qu’ils désirent, c’est une véritable copie de L’Oiseau au Plumage de Cristal, gros succès au royaume de la choucroute. Argento accepte et se met vite au travail, son Le Chat à Neuf Queues (hop, on garde un titre animalier pour rassurer la clientèle) sortant quelques mois à peine après sa première œuvre. Et puisque le budget est doublé, on attend bien évidemment la même performance du maestro que précédemment. Histoire de s’assurer que la pelloche va bien fonctionner, on lui colle donc dans les coussinets des acteurs internationaux, à même d’aider le produit à se vendre dans toutes les échoppes. A savoir James Franciscus, petite star du cinoche fantastique, croisé dans La Vallée de Gwangi, Les Naufragés de l’Espace ou Le Secret de la Planète des Singes, et Karl Malden, vu pour sa part dans Le Prisonnier d’Alcatraz ou Le Fantôme de la Rue Morgue. Une distribution solide, des financiers motivés, tout semble aller pour le mieux pour un Dario qui aura bien plus de mal à garder une bonne ambiance avec son scénariste, Dardano Sacchetti (les meilleurs Fulci, Demons,…). Car les deux hommes vont se tirer dessus pour un petit moment, chacun assurant qu’il est l’auteur principal du film. Dario sera en tout cas crédité comme scénariste principal tandis que Sacchetti sera relégué au rang de co-auteur avec Luigi Collo. Et forcément, le Dardano a été du coup moins bien payé… Rageant. A vrai dire, l’expérience ne sera pas plus agréable pour Argento, pas gêné à l’idée de dire que son deuxième opus fait partie de ses moins bons essais. On va voir s’il a raison, le gredin !

 

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Qui a dit que gardien de nuit pour un laboratoire c’est de tout repos ? Pas le pauvre mec qui se fait défoncer le crâne au début du Chat à Neuf Queues par un malandrin venu s’infiltrer dans les locaux pharmaceutiques ! Etrangement, rien n’a été volé sur place, au point que les autorités et le journaliste Carlo Giordani (Franciscus) commencent à songer à l’espionnage industriel. Mais voilà, quelques heures à peine après ces évènements, un laborantin est poussé sur des rails alors qu’un train entrait en gare, broyant le gaillard, en fait un maître-chanteur bien décidé à faire cracher quelques billets au fameux intrus nocturne… Et le seul à ne pas voir dans ces drames une simple coïncidence est l’aveugle Franco Arno (Malden), qui vit justement en face de l’institut et a entendu une conversation entre le tueur et sa future victime. Aidé de sa nièce, en quelque-sorte ses yeux, il parvient à faire le lien entre les deux affaires et en informe un Giordani se métamorphosant peu à peu en véritable enquêteur. Les deux hommes vont dès lors tenter de remonter jusqu’au maniaque et se rendront compte que cette sinistre affaire a sans doute un lien avec une grande découverte : le gêne du meurtre. Car selon certaines études, les assassins disposeraient d’une génétique particulière… Un vrai script de thriller, aucun doute là-dessus, et finalement moins giallesque que ce que l’on peut trouver d’ordinaire chez Dario Argento. Nous sommes en effet plus proches d’un polar à la Hitchcock que des Frissons de l’Angoisse, voire même de romans policiers à la Agatha Christie, les suspects nous étant tous présentés en un coup. Argento les réunit en effet dans une seule et même pièce au début du métrage avant de passer au maître-chanteur, qui demande l’un d’entre eux au téléphone, celui qu’il veut voir ouvrir son larfeuille. Bien évidemment, on ne saura pas lequel c’est, la caméra du Dario ne captant qu’un combiné sans même cadrer la main du coupable. Un truc très à l’américaine, pour placer un cercle autour des protagonistes dignes de soupçons, par ailleurs tous des sales types à des degrés divers.

 

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Argento semble d’ailleurs y aller mollo sur la réalisation également, les folies visuelles de Suspiria ou même des Frissons de l’Angoisse brillant ici par leur absence. Certes, la mise en scène est très soignée et efficace et on y trouve quelques idées : les gros plans sur l’iris du meurtrier lorsque celui-ci rapplique non-loin de ses cibles, le gros plan sur des mains brulées par des câbles d’ascenseur, celui du visage du pauvre type embrassé par le train,… Il y a clairement du spectacle et des clichés mémorables à sortir du boulot ici abattu, mais force est de constater qu’Argento ne se met pas dans la position d’un peintre de la pellicule comme il le fera par la suite et se montre sans doute moins grandiloquent une fois son chaton à neuf queues sur les genoux. Nous ne sommes pas loin d’une certaine sobriété yankee, de la recherche d’une efficacité maximale faite pour ne laisser personne sur le carreau, contrairement à un Inferno pouvant déplaire par son déluge de couleurs et d’ambiances. Le but est ici de divertir, de fournir du vrai cinéma populaire avec sa course-poursuite en voiture et sa lutte sur les toits de l’institut médical en guise de climax. C’est peut-être d’ailleurs pour cela que le métrage est moins aimé du réalisateur, mais aussi de certains de ses adorateurs, tant sa patte est moins perceptible, son style moins éclatant. De là à dire qu’on ne retrouve pas le sens du suspense et de la violence du gaillard… Car Le Chat à Neuf Queues, titre se référant autant à l’enquête sectionnée en neuf pistes qu’à l’instrument de torture qu’est un fouet déchirant la peau à neuf endroits, n’est pas un thriller gentillet. Outre le french kiss entre la locomotive et l’un des docteurs, on pourra admirer les mises-à-mort, très nerveuses, d’un photographe ou d’une demoiselle étranglée par une sorte de lacet. Et les pauvres ne perdent pas vie en restant nobles puisqu’ils crachent de la mousse ou sont pris de convulsion ne leur permettant pas une fin digne, tout comme celle du type écrasé par le train devient grotesque, son corps étant balloté jusqu’à en devenir une forme ridicule. Rude !

 

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Le Dario de l’époque (car maintenant c’est plus franchement la même affaire…) n’avait pas non plus son pareil pour faire monter la pression. Si l’on ne sera pas surpris de sentir un frisson nous parcourir l’échine lorsque l’assassin s’infiltre dans un appartement ou se fraye un chemin jusqu’au local d’un photographe, nous serons étonnés de le voir emballer une vraie scène de trouille gothique. Franciscus et Malden sont en effet poussés à rendre visite aux morts dans un cimetière, à s’engouffrer dans un mausolée pour y ouvrir un cercueil… Et lorsque l’un d’eux se retrouve enfermé avec les défunts, il n’en mène pas large. Et nous non plus… Beau suspense aussi lors des ultimes minutes du récit, voyant Franciscus se faire bastonner sur un toit, au point de finir en sang, tout en tentant de sauver un otage du bourreau. Notons d’ailleurs que le script prévoyait un gros happy end apte à faire souffler de soulagement la ménagère. Une fin positive que Dario virera d’un coup de pied au cul pour se lancer dans une conclusion vague, ne laissant au spectateur aucune idée sur la survie de certains personnages. Couillu et c’est rien de le dire ! Dommage cependant que le réalisateur de Dracula 3D (bah ouais, pourquoi toujours citer les mêmes ? Ah ah !) n’ait pas utilisé pleinement son personnage d’aveugle et opte plutôt pour un métrage scindé en deux, avec d’un côté l’enquête de Franciscus et de l’autre celle de Malden. Et encore, c’est au charismatique Franciscus (de faux airs de Redford dans Les Hommes du Président) de se taper une bonne partie du boulot, Malden donnant l’impression qu’il passe surtout son temps à se faire des omelettes dans son appartement. Frustrant tant il y avait quelque-chose à faire avec une enquête menée par un aveugle, Argento donnant même l’impression qu’il va jouer sur les contrastes : isolant Malden dans un monde (le cadre) que sa cécité ne lui permet plus de voir avant de faire un gros plan sur l’iris de l’assassin, avec lequel nous évoluons via le procédé du filmage en vue subjective. Malheureusement, Argento ne pousse pas l’idée assez loin et ces oppositions entre les deux personnages ne se font qu’à de trop rares moments…

 

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Cette petite réserve n’empêche cependant pas Le Chat à Neuf Queues d’être une très bonne proposition dans le genre giallesque. Pas la meilleure d’Argento, c’est certain, mais tout de même très au-dessus de beaucoup de tentatives de la même époque et un thriller très réussi, bis ou non. Et puis, c’est toujours l’occasion de revoir des vieux copains comme Umberto Raho (rip), Rada Rassimov (sœur d’Ivan, vue dans Baron Vampire), Horst Frank (le Justine de Jess Franco), Corrado Olmi (Quatre Mouches de Velours Gris du même Dario) en inspecteur servant de ressors comique ou encore Werner Pochath (vu chez Enzo Castellari, Bruno Mattei, Jess Franco ou Umberto Lenzi). De quoi jouer à « Qui-est-ce ? » avec toute la famille autour d’une bonne petite pelloche, quoi !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Dario Argento
  • Scénario : Dario Argento, Dardano Sacchetti, Luigi Collo
  • Production : Salvatore Argento
  • Titre original: Il gatto a nove code
  • Pays: Italie, Allemagne, France
  • Acteurs: James Franciscus, Karl Malden, Horst Frank, Rada Rassimov
  • Année: 1971

5 comments to Le Chat à Neuf Queues

  • Nola  says:

    Bien d’accord autant avec ton enthousiasme qu’avec tes réserves. Quelques idées peut-être pas assez abouties, mais aussi des fulgurances bienvenues. La fin m’a laissée sur ma faim, mais c’est souvent le cas quand je vois un giallo. Le côté film policier décalé (en termes d’enquêteurs du dimanche, le journaliste – passe encore – l’aveugle et la petite fille se posent là) est efficace et bien intégré, finalement, à une mise en scène plus inquiétante et obsessionnelle, et à des pics de violence qui tranchent avec l’élégance du reste.

  • Nola  says:

    Oui, un côté « tout ça pour ça » dans les résolutions en général, mais là, aussi, je trouve incohérent que le coupable paraisse si détraqué à la fin, et pas du tout pendant le film… enfin, comme tu dis, l’intérêt est ailleurs, clairement. Mais avec plaisir 🙂

  • Roggy  says:

    Pas forcément mon giallo préféré mais tu le retranscris bien, avec ses quelques défauts, dans ta chro avec ton stylo à neuf plumes. Et puis, j’aime beaucoup l’affiche que tu as insérée !

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