L’Empire de la Terreur

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Après avoir torturé Vincent Price en le fouettant avec les branches de son arbre généalogique dans La Chute de la Maison Usher, après avoir emmerdé le même comédien en le mettant face à son épouse décédée dans La Chambre des Tortures et après avoir offert un bol de terre à ce pauvre Ray Milland dans L’Enterré Vivant, il était temps pour Roger Corman de rire un peu via L’Empire de la Terreur. Mais pas trop non plus, hein !

 

 

Quatrième entrée dans la série « Poe by Corman », L’Empire de la Terreur, aka Tales of Terror, est aussi le bon moment pour modifier un peu la routine qui s’installe lentement mais sûrement dans les locaux d’AIP (pour American International Picture, of course). C’est qu’après trois adaptations très premier degré et vouées à effrayer un public complice, Roger Corman a envie d’apporter de nouveaux ingrédients dans sa recette, d’épicer un peu la sauce en incorporant un brin d’humour à son œuvre. Dès lors, lorsque vient le moment de plancher sur un film à sketchs compilant trois (et même un peu plus…) nouvelles du vieux Edgar, le réalisateur et son scénariste, le romancier Richard Matheson, balancent un soupçon de second degré dans ces récits macabres et tristounets. Le résultat ? Une pelloche pas prête de vous faire cogner le cul au plancher de rire mais disposant en effet d’une petite dose d’ironie bienvenue. Et devinez qui est convié à la fête, à la fois en tant que Monsieur Loyal et tête d’affiche de chacune des trois historiettes ? Vincent Price, bien sûr, indissociable de cette collection de Série B, de ces bobines auxquelles il a toujours participé, si ce n’est sur L’Enterré Vivant. C’est ainsi à l’élégant roi des monstres de se fendre de quelques mots introductifs avant chaque tronçon de L’Empire de la Terreur, débuté par Morella

 

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Morella, donc, plus un poème lugubre et joyeux comme une journée à l’église qu’un récit en bonne et due forme, forçant, comme toujours, Corman et son équipe à se lancer dans quelques réajustements. Rien d’inhabituel pour le lecteur de Poe, qui sait fort bien que les écrits de l’homme qui n’aimait pas les corbeaux sont assez peu appropriés à des films de longues durées. Pourtant, avec ses segments de durées avoisinant les 20 ou 30 minutes, Corman pouvait coller au plus près du matériau d’origine. Il n’en fera cependant rien et si le Morella selon Poe était une lettre d’amour écrite par un homme voyant son épouse périr peu à peu, le Morella selon Corman commence en vérité là où se terminait la nouvelle. On retrouve donc l’ami Vincent dans le rôle d’un veuf vivant en ermite dans son beau manoir envahit par les toiles d’araignée et recevant la visite de sa fille (Maggie Pierce, surtout habituée des séries télévisées des sixties). Pas franchement une joie pour notre solitaire, d’autant que son épouse Morella, morte d’une étrange maladie et sombrée dans la folie lors de son dernier souffle assurait que son décès, elle le devait à la naissance de sa fille Lenora. Si le papounet finit par s’attendrir devant le sort de cette descendance malheureuse et en mauvaise santé (Lenora souffrirait-elle du même mal que sa daronne ? On peut le penser), l’esprit de Morella, toujours bien vivace, semble prêt à se venger… Du pur Poe selon Corman ! Au point que ce premier sketch pourrait servir de parfait exemple pour toute personne n’ayant encore jamais vu d’adaptation du cru. On y retrouve tout ce que l’on est en droit d’attendre d’un bon gothique d’AIP : un Vincent Price transpercé par la peine, une intrigue tournant autour d’une morte, le gros plan d’un cadavre (Price garde le corps de son épouse bien au chaud), une vieille bâtisse isolée qui finira par cramer lors du climax et un brouillard épais comme du jus d’abricot. L’ennui, c’est que si l’inaccoutumé tient ici une très bonne porte d’entrée dans le monde sordide de Poe, l’habitué aura pour sa part la sensation de voir une simple compilation de tout ce qui a fait le sel de cette saga. Certes, les décors sont splendides et la découverte de la maisonnée par Lenora fait partie des plus beaux moments du cinéma Cormanien, mais le reste sonne un peu trop déjà-vu pour emporter l’adhésion… Un démarrage correct mais un peu timide, en somme.

 

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Après les tourments du veuvage, place aux bonheurs du couple bien vivant ! Enfin presque puisque dans Le Chat Noir, l’alcoolique Montresor (Peter Lorre, pas franchement dans un rôle de composition si l’on en croit les témoignages d’époque) n’est pas franchement tendre avec sa dévouée femme (la jolie Joyce Jameson, revue dans Death Race 2000) et encore moins avec le ténébreux minou de celle-ci. Et je ne parle pas de son vagin, on ne le voit même pas dans le résultat final (un scandale !). S’il ne la cogne pas, il s’empare systématiquement de ses économies pour aller faire la tournée des bars, dont il se fait par ailleurs souvent virer. Au point qu’il est forcé de s’infiltrer dans un concours de dégustation pour continuer à se tremper les lèvres dans le nectar, notre Gainsbarre défiant même un grand spécialiste des questions vinicoles (Vincent Price, encore !). Si les deux hommes sont des rivaux, ils finissent par devenir amis, surtout lorsque Price se rend compte que la femme de Lorre est plutôt appétissante. Mais une fois que le pochtron découvrira que l’infidélité a fleuri dans sa demeure, il se fendra d’une petite vengeance en emmurant les deux amants. La suite, à priori, vous la connaissez… Et les connaisseurs auront sans doute repéré que ce Chat Noir est également mélangé à La Barrique d’Amontillado, même si le gros de l’histoire reste collé au récit du dérangeant félin. Avec une bonne dose de second degré tout de même, ce segment du milieu étant celui qui apporte un aspect un peu plus décontracté à cet Empire de la Terreur. Principalement grâce à ces cabots de Lorre et Price, tous les deux lancés dans un show de grimaces. Entre un Peter dénué de bonnes manières, pas loin de s’endormir à la fin de chaque phrase et un Vincent maniéré et en faisant des tonnes pour souligner un raffinement poussé jusqu’au ridicule, on saisit vite que l’on est plus proches de Benny Hill que des déboires des Usher. Corman n’essaie même pas de faire flipper, la seule scène un peu horrifique de la partie, montrant les amants décédés arracher la tête de leur bourreau lors d’un rêve de celui-ci, se voit plongée dans un flou fort peu artistique. Qu’importe d’ailleurs que cette énième version du Chat Noir ne soit pas glauque pour un sou : on s’y amuse et c’est bien le principal !

 

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La tension revient néanmoins pour l’ultime portion de Tales of Terror, à savoir La Vérité sur le Cas de M. Waldemar. Et le bonhomme en question, c’est bien évidemment Vincent Price, ici à l’article de la mort et pris d’atroces douleurs. Au point qu’il recourt aux services de l’hypnotiseur Basil Rathbone, qui le plonge dans les méandres du sommeil pour lui faire oublier ses peines. Mais le gus n’est pas vraiment un modèle de bonté et son but est surtout de séduire la femme de Waldemar (Debra Paget, vue dans Les Dix Commandements), pour sa part plutôt amoureuse du beau et jeune médecin de la famille. Un triangle amoureux fantastique tombant dans le macabre lorsque Waldemar claque alors qu’il est hypnotisé, son âme continuant à s’exprimer, comme piégée dans ce corps en décomposition. Pour beaucoup, dont Richard Matheson, cette troisième pièce est la meilleure de la bande, et cela se comprend d’ailleurs aisément : le récit est racé, chaque seconde a pour but de faire avancer le schmilblick et tout cela finit avant même que l’on se soit rendu compte que ça avait commencé ! Rythmées, les tristes aventures de Waldemar le sont nettement et aucun ennui n’est ici à déplorer. Mais après le show Lorre/Price, il est peut-être un peu difficile de revenir à une atmosphère aussi calme, presque taiseuse, et l’on déplorera aussi des effets spéciaux plutôt moyens. Si le fait que le corps livide de Waldemar se relève et se décompose en s’avançant vers Rathbone fait son effet scénaristiquement parlant, le passage à l’écran est plus difficile. Certes, Price a souffert en portant cette espèce de terre glaise brulante sur le visage pour donner l’illusion que son visage fond. Reste que l’on a surtout l’impression que le pauvre à foiré son déjeuner et s’est foutu du Nutella sur la gueule ! Dommage, d’autant que la séquence clôt le film, laissant un drôle de goût en bouche : c’était bien et la chute vaut le coup, mais ça aurait aussi pu être bien mieux…

 

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Le résultat global est cependant très satisfaisant. Bien sûr, nous sommes loin d’un La Chute de la Maison Usher, d’un La Tombe de Ligeia ou d’un Le Masque de la Mort Rouge, n’empêche qu’on se fait pas chier et que tous les éléments souhaités sont réunis ici. De bons acteurs qui s’éclatent, des décors impeccables, une ambiance souvent lourde et un temps pourri. Car bien sûr, il fait dégueulasse durant tout Tales of Terror : la brume enveloppe le premier segment, la pluie trempe le second et la neige refroidit le dernier. Pas de soleil, pas de nanas, pas de Franky Vincent au pays de Roger Corman, qui fait encore des merveilles avec des moyens réduits et offre une réalisation de qualité. Les plans sont beaux, la photographie superbe, il y a des idées visuelles et les décors sont mis en valeurs et bien utilisés. Que demande le peuple ?

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Roger Corman
  • Scénario : Richard Matheson
  • Production : Roger Corman, James H. Nicholson, Samuel Arkoff
  • Titre original: Tales of Terror
  • Pays: USA
  • Acteurs: Vincent Price, Peter Lorre, Basil Rathbone, Maggie Pierce
  • Année: 1962

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