Les Sévices de Dracula

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Hammer un jour, Hammer toujours ? On dirait bien, oui ! Car c’est toujours avec un grand plaisir que l’on rentre dans le vieux caveau des Britanniques, à plus forte raison lorsque nous sommes accueillis par deux jolies jumelles. Et tant pis si elles sont diaboliques !

 

 

Les années 70 n’ont pas été tendres pour la Hammer, grande puissance des sixties dont l’influence baissa peu à peu au fil des ans. Et lorsqu’arrivèrent les seventies et leur horreur plus réaliste, plus tangible, plus contemporaine en somme, le corbillard s’avançaient doucement mais sûrement vers les studios de Pinewood, prêt à enfermer une bonne fois pour toutes les vampires dans leurs satanés cercueils. Mais en 71, les monstres aux dents aiguisées n’avaient pas dit leur dernier mot et continuaient à avoir du mordant. Si la saga Dracula peinait à trouver un second souffle, la Hammer ne lâchait pas ses chauves-souris et multipliait les métrages les mettant en scène sans avoir recours au Comte, si ce n’est pour d’éventuels titres surfant sur sa notoriété : Comtesse Dracula, Capitaine Kronos, Tueur de Vampires, Le Cirque des Vampires,… Et bien sûr, il y avait aussi la saga Karnstein, composée de The Vampire Lovers (1970), Lust for a Vampire (1971) et Twins of Evil (1971), alias Les Sévices de Dracula chez nous. Blason bien sûr mensonger vu que le vieux Drac’ ne vient pas trainer sa cape dans les parages… Une trilogie qui ne se suit pas réellement par ailleurs, ou disons de manière superficielle, voir les films dans le désordre ne changeant absolument rien à l’affaire, même si l’on trouve à chaque fois la même vampiresse dans le récit : Mircalla ! Incarnée par la culte Ingrid Pitt dans le premier volet, par Yutte Stensgaard dans le second, c’est ici Katya Wyeth que l’on voit reprendre le personnage. Autant dire que niveau continuité, c’est pas la grande forme. Il faut dire que la Hammer ne semblait pas préparer ses œuvres au-delà d’une certaine limite et Twins of Evil ne devait, à la base, même pas avoir recours aux jumelles maléfiques du titre. Aux origines, le projet était d’ailleurs titré Vampire Virgins, du moins avant que le producteur Harry Fine ouvre un Playboy et découvre les jumelles Collinson et se dit, fort justement, que ces deux cocottes seraient du tonnerre dans une petite bande gothique comme la Hammer sait les faire. On chamboule donc le projet, on colle Tudor Gates (The Vampire Lovers) derrière ses rubans encreurs, on rappelle l’habituel Peter Cushing au casting, on tente d’avoir la belle Ingrid Pitt pour le caméo de Mircalla mais celle-ci refuse et on engage John Hough (American Gothic, Hurlements 4,…) pour emballer le tout !

 

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Elles n’ont pas de bol, les sœurs jumelles Gellhorn (Mary et Madeleine Collinson, bien sûr) : puisque leurs parents sont décédés, elles sont forcées de rejoindre leur oncle Gustav Weill (Cushing) dans le petit village d’Europe de l’Est qu’est Karnstein alors qu’elles profitaient d’une belle vie à Venise. Et le moins qu’on puisse dire c’est que le gaillard n’est pas des plus faciles à vivre ! Puritain jusqu’à l’os, le Gustav est à la tête d’une confrérie de catholiques se prenant pour des inquisiteurs puisqu’ils brûlent sur le bûcher les jolies dames qu’ils prennent pour des sorcières. Il faut dire que la région n’est pas des plus calmes, des donzelles et paysans étant retrouvés exsangues avec deux trous dans la nuque en bonus. Il y a de la roussette là-dessous ou je ne m’y connais pas. Il faut dire que le Comte Karnstein (Damien Thomas, très bon), noble de la région, n’est pas tout net et s’amuse à organiser des messes noires ou des sacrifices. C’est que le Petit Comte aimerait suivre les traces du Divin Marquis et accéder aux plaisirs les plus sombres qui soient : ceux de la torture et de la mort. Un beau soir alors qu’il invoque Satan (soit un soir comme les autres), le mecton se retrouve nez-à-canines avec Mircalla, alors endormie dans les sous-sols du château. Ni une ni deux, elle mord Karnstein, désormais changé en être de la nuit. Et sur qui notre héros diabolique à des vues ? Sur les deux sœurettes, bien sûr, en premier lieu parce qu’elles sont appétissantes, en second parce que ça énervera sacrément Gustav, son ennemi naturel. Le Comte n’aura d’ailleurs pas trop de mal à en séduire l’une d’elle, Katy : la jeune femme, plutôt coquine, se sentant peu à son aise sous la coupe de son bigot d’oncle, qui la prive de liberté… Sans trop d’hésitation, elle rejoint le clan Karnstein et se laisse mordre, devenant à son tour une vampire prête à commettre un carnage dans la région, au grand désarroi de sa gentille sœur Maria et de son instituteur Anton (David L’Au-delà Warbeck), secrètement amoureux d’elle…

 

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Avec Les Sévices de Dracula, la Hammer prouve (s’il était encore nécessaire de le prouver) son talent pour échafauder des récits aussi dramatiques qu’horrifiques. Je l’ai déjà dit, je le redirai sans doute encore à plus d’une occasion, le vrai avantage de la firme sur ses concurrents n’était pas nécessairement son décorum (même s’il aide beaucoup, entendons-nous bien…) mais sa faculté à créer des personnages tous très différents dont les destins vont vite se lier. Et rarement pour le meilleur… Des scénarios bien moulés, le studio en a vu passer plus d’un, mais peu ont le niveau de celui de Twins of Evil, tragédie gothique ayant le bon goût de créer des protagonistes complémentaires, tous issus de clans ou de courants de pensée différents. De sorte que les interactions entre les uns et les autres ne tombent jamais dans le remplissage, que chaque discussion prend des airs de joute verbal, de débats d’idées. Dans le film de John Hough, personne n’est vraiment d’accord avec personne : Gustav en sa qualité de chrétien déteste bien évidemment cet amoureux des arts noirs qu’est Karnstein, lui-même peu apprécié par un Anton se méfiant comme de la peste du Comte tout en étant également écœuré par les agissements de Gustav. Ce dernier n’a d’ailleurs pas le soutien de son épouse, plus effrayée par son homme qu’amoureuse de lui, tandis que la sœur d’Anton assure à son frangin que Gustav n’a pas un mauvais fond et que ses actes barbares sont dictés par une volonté de bien faire. Quant à Karnstein, son factotum (incarné par Dennis Horror Hospital Price) ne semble pas franchement ravi des penchants satanistes de son maître et se méfie grandement de celui-ci… Et n’espérons pas des deux jumelles qu’elles soient sur la même longueur d’ondes non plus : Maria est douce et prie le bon dieu chaque soir avant de s’endormir tandis que Katy prend de l’avance niveau plaisirs corporels et ne rêve que de rejoindre la cour de Karnstein une fois qu’elle apprend que des orgies lucifériennes s’y déroulent… Tout Twins of Evil est bâti sur les oppositions, sur la lutte des idées ou des croyances. Sur la rébellion, en somme, Katy incarnant une jeunesse lassée de la castration et décidant de se tourner vers la liberté, quand bien-même celle-ci se trouve être du mauvais côté et signifie également qu’elle devra priver les autres de la vie. Et donc, par extension, de leur propre liberté.

 

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Ainsi, les bons peuvent se faire la guerre entre eux, à l’image de Gustav et Anton, le premier menaçant de foutre le second sur un barbecue s’il continue d’interférer dans sa justice divine. Et bien évidemment, plus que le versant vampirique de l’intrigue (pas désagréable mais déjà-vu dix fois), c’est la partie sur cet inquisiteur en herbe qui intéresse grandement, Hough ne faisant pas comme si La Marque du Diable et Le Grand Inquisiteur n’existaient pas. Alors que le combat entre le bien et le mal se montrait plutôt manichéen dans les films de vampires produits jusque-là par la Hammer (les gentils catholiques contre le vilain Dracula), Hough s’intéresse surtout à son héros incarné par un Peter Cushing magistral (son plus beau rôle ? Possible) et prend un malin plaisir à en faire un véritable monstre. Un monstre envahi par le doute, parfois hésitant lorsqu’il se rend compte que le Mal s’est introduit dans sa famille, mais toujours impitoyable. Mais là où les films d’inquisiteurs cités plus haut montraient des chevaliers de dieu pourris jusqu’à la moelle et se servant de leur grade pour aligner les atrocités en toute impunité, pour laisser libre cours à leurs pulsions les plus primitives, Gustav et ses hommes croient véritablement en la mission qu’ils se sont eux-mêmes assignée. Si ses troupes sont volontaires et semblent même se réjouir de pouvoir capturer quelques femmes sans défense et les torturer, Gustav n’agit que parce que ces exactions lui semblent justes et pourront sauver de nombreuses âmes. Combattre le mal par le mal n’est pas faire le mal si l’on en croit ses dires. Intéressant, au point d’occulter un Comte Karnstein certes peu prévenant, mais qui semble être un simple chiot face à ce vigilante des églises. Le vampire semble en effet n’être qu’un adolescent rebelle à la recherche d’un nouveau coup pendable à faire, d’une nouvelle saloperie à imaginer pour être sûr de choquer la veuve et l’orphelin, d’un nouveau sévice à tester pour souligner la toute-puissance de son rang. Il n’est au final qu’un sale gosse ne sachant plus comment s’amuser et semble, au final, faire moins de mal qu’un Gustav ruant dans les brancards et punissant à tour de bras, y compris les innocents. Aux portes de la folie, notre inquisiteur ne se rend pas compte que plutôt que de faire reculer le Malin, il pousse sa nièce Katy dans ses bras en la choquant par ses méthodes arriérées, en l’effrayant à l’idée de la vie de privation qu’il lui réserve. Dans ces conditions, guère étonnant de voir la jeune demoiselle, particulièrement portée sur l’aventure et les plaisirs de la chair, offrir sa nuque au démon de Karnstein…

 

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Les liens entre tous ces personnages sont donc bien tissés et lorsqu’un personnage faute, c’est tous les autres qui le suivent dans sa chute dans un épouvantable effet de dominos. Cruel, Twins of Evil l’est certainement, et il faut voir la rage avec laquelle Gustav dévoile devant Anton le cadavre de sa sœur ou encore le manque de remords de Katy lorsque sa sœur se fait châtier à sa place. Pire, la malfaisante frangine n’hésitera pas à imaginer avec Karnstein un complot pour faire brûler Maria à sa place… Rude ! Visuellement aussi d’ailleurs, Hough n’hésitant pas à verser dans le sanglant et à pousser un peu plus loin la violence de la Hammer. Machette plantée dans le crâne, torse transpercé par une lance et laissant le vin rouge couler à flots, visage brûlé ou encore cette brutale décapitation orchestrée par un intraitable Peter Cushing. Effet assuré ! Inutile par ailleurs d’en faire des tonnes sur les décors, vous savez fort bien que la Hammer n’avait plus rien à prouver en la matière : on tape dans le plus beau des gothiques et Hough s’assure que les crânes placés ici et là soient bien visibles, histoire que le côté macabre soit bien mis en valeur. D’ailleurs, notons que le réalisateur offre un certain dynamisme à son œuvre, jouant avec le montage lorsque les villageois énervés s’approchent du château de Karnstein et n’hésitant pas à offrir quelques bagarres violentes. Dommage cependant que le climax, un affrontement très attendu entre Gustav et Karnstein, soit évacué en quelques secondes, il y avait matière à proposer un duel sacrément épique… C’est d’ailleurs là le seul léger défaut que l’on peut pointer du doigt, le reste de la pelloche alignant les qualités (excellent casting, notamment), au point que l’on peut considérer sans se tromper que cette offrande tardive du studio se hisse sans trop de mal parmi ses plus belles livraisons. Oui, rien que ça !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: John Hough
  • Scénarisation: Tudor Gates
  • Production: Hammer Films
  • Titres: Twins of Evil
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Peter Cushing, Mary et Madeleine Collinson David Warbeck, Damien Thomas
  • Année: 1971

2 comments to Les Sévices de Dracula

  • Roggy  says:

    Je me souviens bien du film et notamment de l’apport des sœurs jumelles Collinson. C’est assez drôle d’ailleurs de penser qu’à l’époque elles émargeaient chez « Playboy ». Je pensais qu’il n’y avait que Corman ou Kaufman qui recrutaient dans le magazine 🙂 Excellente chro l’ami.

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