L’Antéchrist

Category: Films Comments: 2 comments

Dans L’Antéchrist, la pauvre Carla Gravina, jeune demoiselle à la chevelure de feu ayant inspiré Natasha Polony, fait une rencontre imprévue avec le plus chaud lapin des hommes. A savoir un diable pas du genre à se contenter de quelques câlins et d’un petit french kiss. Qu’on se le dise, désormais Satan l’habite. Et la bite, aussi.

 

 

1974. Les contours du cinéma fantastique changent, celui-ci est en pleine mutation et commence à perdre ses premières peaux. Ce qui foutait la trouille hier ne fera plus aucun effet demain et les valeurs sûres de l’épouvante commençaient doucement mais sûrement à prendre leur retraite. Les vampires de la Hammer retrouvaient leurs cercueils, les momies ne sortaient plus de la tombe, les hommes-loups attendaient les pelages plus modernes offerts par Landis et Dante, tous remplacés qu’ils étaient par un mal plus grand, plus ancestral, plus universel. Soit Satan, définition même du vice. Impossible d’entre en compétition avec Lucifer lorsque l’on ne dispose que de quelques canines ou de bandelettes, surtout lorsque celui retourne le box-office avec L’Exorciste de Friedkin. Le genre de succès qui donne des idées aux Italiens, ça, ces derniers étant si portés sur la foi qu’un récit opposant le bien (les curés) au mal (le dieu bouc) ne pouvait que passer par leurs photocopieuses. Et on en a eu, du sous-Exorcist à la bolo : Emilie, l’Enfant des Ténèbres (dont on reparlera un jour prochain), La Possédée, Le Démon aux Tripes et on en passe des plus blasphématoires ! Dans le lot, L’Antéchrist est probablement le plus réputé, le plus apprécié des bissophiles. D’ailleurs, il est réalisé par Alberto de Martino, fier artisan ayant prouvé ses talents sur le sympathique Manoir de la Terreur et le culte Holocauste 2000. Bon, on lui doit également quelques westerns et péplums ainsi que le plus difficile à défendre Homme Puma, super-héros kitsch s’il en est, mais nous dirons que c’est là moins le propos de Toxic Crypt. En somme, l’Alberto sait y faire et se trouve être l’homme de la situation lorsque le producteur Edmondo Amati (2072, Les Mercenaires du Futur, Superman contre les Robots,…) décide de suivre le chemin de croix inversée tracé par Friedkin. De Martino jouira en tout cas d’une sacrée équipe : niveau technique, on retrouve Joe D’Amato à la photographie, Vincenzo Tomassi (Cannibal Holocaust, L’Enfer des Zombies, Frayeurs,…) au montage, un Ennio Morricone qu’on ne présente plus et un Bruno Nicolai (né le 20 mai… je connais des mecs bien nés le même jour et qui ont un rapport avec cette chronique, justement…) connu pour ses participations sur Les Nuits de Dracula, Toutes les Couleurs du Vice ou le Caligula de Brass à la musique et ces deux habitués de la machine à écrire que sont Gianfranco Clerici (Cannibal Holocaust, Apocalypse dans l’Océan Rouge,…) et Vincenzo Manino (Miami Golem, L’Eventreur de New York, La Mort au Large,…) pour seconder De Martino à l’écriture. Du beau peuple derrière la caméra, oui, mais aussi devant, le casting réunissant tout de même Carla Gravina (les polars italo-français Big Guns et L’Héritier), Mel Ferrer (L’avion de l’Apocalypse, Le Continent des Hommes-Poissons en version américaine,…), Arthur Kennedy (Le Massacre des Morts-Vivants, L’Humanoïde ainsi que quelques petits films sans intérêt comme Lawrence d’Arabie ou L’Homme de la Plaine), Alida Valli (Suspiria, Les Yeux sans Visages), Umberto Orsini (L’Homme sans mémoire), Anita Strindberg (Le Venin de la Peur, La Queue du Scorpion,…) et enfin un Remo Girone à l’époque totalement inconnu mais dont la carrière a toujours cours de nos jours. Ce qui est suffisamment rare pour un acteur ayant débuté dans le bis pour être souligné… Cette jolie petite foule bientôt torturée par le Malin, vous allez pouvoir la croiser dans la galette sortie voilà quelques mois chez Le Chat qui Fume, grand prêtre sataniste du jour…

 

antéchrist2

 

Ca ne va pas fort pour la pauvre Ippolita Oderisi (Carla Gravina) depuis ce fameux accident de voiture lui ayant couté sa mère mais aussi l’usage de ses jambes. Désormais le cul en permanence cloué au fauteuil (fainéante !), la jeune femme passe son temps à ruminer et reprocher à son père (Mel Ferrer) sa nouvelle aventure amoureuse avec une jolie Allemande (Anita Strindberg). Torturé par la frustration de sa fille, le daron décide de l’amener voir la Sainte Vierge, peut-être capable de guérir une paralysie auquel les médecins ne savent que répondre. En vain, Ippolita n’est pas plus prête pour le marathon de New York qu’avant et elle est même revenue troublée de sa rencontre avec la môman du p’tit Jésus, un homme visiblement possédé par le démon se trouvant justement sur place le jour de sa visite. Depuis que son regard a croisé celui de cet homme crachant des épinards et s’étant suicidé en tombant d’une petite falaise, la belle rousse est prise de visions qu’on ne trouve généralement que sur les pochettes d’albums de death metal : crapaud à la tête arrachée, Jésus en train de lui faire des clin d’œil avec un sourire de pervers, feu qui s’allume et s’éteint dans la cheminée… En prime, la demoiselle entend d’étranges chuchotements l’inquiétant suffisamment pour qu’elle parte demander conseil à son oncle (Arthur Kennedy), évêque de son état. Mais le zigoto ne peut rien faire pour elle (vous avez déjà vu un homme de Dieu aider qui que ce soit, d’ailleurs ?) et décide de la confier à un psychiatre maniant l’hypnose comme pas deux. L’apprenti de Freud et consorts parvient alors à ramener à la surface une précédente existence d’Ippolita, jadis une adoratrice de Satan brûlée par quelques inquisiteurs peu portés sur les sabbats noirs. Bien sûr, on passe dès lors à un clip de black metal : grand prêtre portant les cornes, demoiselles dénudées se tordant dans tous les sens dans une brume épaisse, absorption de sang vicié, avalement de tête de crapaud, léchage d’anus de bouc,… Pas franchement les pratiques ordonnées le dimanche matin…

 

antéchrist1

 

L’évidence ne peut être niée plus longtemps : Lucifer s’est invité sous les draps d’Ippolita, l’a queutée et compte bien faire d’elle sa couveuse prête à cracher l’antéchrist du bout des lèvres du bas. Hors de question pour sa famille, lassée de voir cette beauté jadis bien élevée se mettre à leur dire d’aller se faire enculer, cracher partout, proférer des insanités en Allemand qu’on ne retrouverait même pas dans du porno teuton ou manger comme une affamée sans manières. Et ça, c’est quand elle ne décide pas de faire voltiger les meubles de l’imposante demeure (un palais, même) où vivent nos protagonistes, forcés d’avoir recours à toutes les possibilités : psychiatre donc, évêque bien entendu, moine évidemment et même sorcier aux pratiques proches du vaudou… Vous vous en souvenez forcément pour l’avoir vu un paquet de fois : L’Exorciste était un film d’horreur sachant se tenir, à l’angoisse progressive, passant du drame quasiment intimiste à l’épouvante suffocante. Bien sûr qu’on y dégueulait du jus de courgette, qu’on se titillait le clitoris avec un crucifix ou qu’on avait la tête qui tournait comme un manège (rien d’inhabituel, cependant), mais l’œuvre de Friedkin était façonnée de manière à ce que le spectacle ne fasse pas dériver le spectateur du propos. De Martino, lui, se dirige vers une tout autre mission : celle d’en proposer plus, toujours plus, et tenter de faire de L’Exorciste un simple petit four chtonien face à l’infernal festin que se doit d’être L’Antéchrist. Car il est inutile de se voiler la face : la profondeur du film voyant Linda Blair montrer ses talents de dégueuleuse pouvait difficilement être à nouveau atteinte, ses sujets être traités à nouveau ou en tout cas de la même manière. Reproduire The Exorcist tel quel n’a en effet aucun intérêt et le public préfèrera sans doute s’installer à nouveau dans une salle obscure le diffusant que de s’enfiler une copie carbone. Le copain Alberto mise donc à la fois sur un spectacle plus généreux et sur une saveur différente, sur un climat finalement assez éloigné de celui qui lui servit pourtant de modèle… Car les thèmes abordés ici n’ont en vérité que peu de points communs avec la conjuration d’une gamine d’une dizaine d’années.

 

antéchrist3

 

Exit la gosse portant son petit cartable dans le dos et ne sachant sans doute pas qu’elle va avaler du gland bleu par paquets de douze dans la suite de sa vie, enter une jeune femme ayant déjà connu les plaisirs de la chair et pressée de les retrouver depuis que les plaisirs en question lui sont interdits par sa paraplégie. Dans L’Exorciste, Satan s’amusait à corrompre un esprit à peine né, partait pour ainsi dire de rien pour dessiner un démon à partir d’une feuille vierge. Dans L’Antéchrist, il se sert à l’inverse des bases que lui offre Ippolita, des frustrations et désirs de cette dernière, au final prête à s’offrir à lui pour pouvoir gambader à nouveau et relancer la machine située entre ses cuisses. Nouvelle opposition totale : les univers dans lesquels prennent place l’intrigue. Chez Friedkin, la foi n’est pour ainsi dire qu’un lointain souvenir, l’homme étant trop concentré sur lui-même (le monde clinquant du showbiz ou de la mode) et sur ses propres problèmes (avoir une mère au mental régressif) pour songer à quelque spiritualité que ce soit. Chez De Martino, c’est l’inverse, les croyances sont partout, l’Italie étant bien évidemment le pays des prêtres et dévots, et le monde moderne semble ici bien loin tant la caméra du réalisateur se plait à capter ruines, colisées et vieilles cathédrales. Regan McNeil et les siens n’avaient aucune raison de s’attendre à la visite du diablotin, les Oderisi semblent pour leur part constamment mis en garde et ne sont finalement guère surpris de voir Ippolita devenir le pantin du démon. D’ailleurs, dans un contexte aussi religieux, De Martino n’est-il pas poussé à s’agenouiller devant la puissance du barbu qui changea l’eau en vin ? Un petit peu, bien évidemment, et le final de L’Antéchrist est nettement moins ambigu et noir que celui de L’Exorciste, le Vatican ne pouvant bien sûr pas se voir mis en position de faiblesse dans un film de la Botte… En outre, le scénario laisse planer le doute quant à la raison de la possession d’Ippolita, qui survient juste après sa petite séance de psychanalyse. Ne devons-nous pas voir là une manière détournée de nous dire qu’il est inutile d’aller s’allonger dans les fauteuils des psys et qu’une bonne confession fera moins de mal ? En outre, le personnage du docteur en psychiatrie est introduit par un évêque le présentant tout de même comme « un mécréant », petit indice sur le fait que le personnage ne pourra au final rien apporter de bon à Ippolita. Il finira d’ailleurs par rendre son tablier en avouant son impuissance face à des forces que seuls les violeurs d’enfants peuvent combattre.

 

antéchrist4

 

De Martino n’épargne cependant pas le Vatican et ses lieux de culte, même s’il les critique un peu plus discrètement. Ainsi, le métrage s’ouvre sur une scène mettant mal à l’aise : celle d’Ippolita se rendant près d’une statue de la Sainte Vierge alors que d’autres chrétiens viennent également dans l’espoir que Marie réglera tous leurs soucis. Une scène dérangeante voyant des vieilles lécher le sol, des femmes obèses couchées sur le dos en tapant les pieds au sol, des fous s’agiter dans tous les coins… Une foule grotesque brisant finalement les barrières avec celles vénérant Satan, les messes noires voyant des orgies entourer une Ippolita alors blonde n’étant visuellement guère éloignées de la folie catholique. En outre, De Martino ne semble pas porter dans son cœur ces personnes espérant que le divin viendra résoudre leurs problèmes et il est bien difficile de ne pas trouver pathétique le clan Oderisi lorsque tous ses membres montrent une infinie déception au retour d’une Ippolita toujours handicapée. Comme si effleurer du bout des doigts la robe d’une statue pourrait lui permettre de faire des claquettes ! D’ailleurs, c’est les faiblesses de la tribu qui finira par attirer un Satan bien content d’exacerber les envies d’une Ippolita désirant se faire prendre par son père… Et qui séduira son frère lorsque le grand cornu sera aux commandes ! De Martino parvient donc à donner de la profondeur, de l’épaisseur, à son Antéchrist sans trop marcher sur le terrain de L’Exorciste, en apportant ses propres sujets. Du moins dans le fond, car dans la forme on tient là une version clairement bis, comprendre moins fine, du boulot de Friedkin. Pas au niveau de la réalisation en tant que telle, Alberto livrant ici une pelloche chatoyante : les fabuleux décors sont particulièrement mis en valeur, la photo est belle, les maltraitances de violons de Morricone et Nicolai bien utilisées et le rythme est impeccable. C’est plutôt aux niveau des effets que cela coince un petit peu, le réalisateur tentant bien évidemment de pousser le bouchon encore plus loin pour satisfaire des bisseux qui n’en ont jamais trop à voir. Si cela passe parfois (sabbat inquiétant, grenouille écrasée à la force du poing), que ça ne dérange pas lorsque certains gimmicks de Friedkin sont réutilisés (la gerbe verdâtre et la tête qui se la joue toupie ont cependant moins d’impact), force est de reconnaître que l’on remarque bien vite que Dick Smith n’était pas dans les parages.

 

antéchrist5

 

Non pas que les maquillages soient ratés, Ippolita devenant même assez flippante une fois le diable au corps (tout en étant excitante quand elle le veut bien, beau boulot de la comédienne!), mais les effets visuels étaient déjà datés avant la sortie du film. Ces commodes ou lits flottants et à la transparence bien visible, cette embarrassante séquence voyant une Ippolita plus rigide qu’une planche à repasser s’envoler et passer par une fenêtre pour revenir par une autre, ce tour de magie montrant la demoiselle faire disparaître l’un de ses bras, tous ces moments n’aident pas franchement le film tant les trucages semblent sortis de pelloches plus vieilles de quinze ou vingt ans… De Martino se rattrape néanmoins via de belles idées, comme cette course-poursuite dans les rues ancestrales sous une pluie battante ou cette visite d’un diable invisible dans le lit d’une Ippolita n’attendant que ça. De quoi finir de faire de la bande un indispensable du bis, aussi bien réalisée et décorée (Suspiria n’est pas toujours loin) que bien interprétée. Pour ne rien gâcher, la galette du Chat qui Fume est d’excellente facture, restaurée, proposée en version intégrale et blindée de bonus. David Didelot nous avait dit tout le bien qu’il pensait de ce beau sacrilège pelliculé dans le douzième Vidéotopsie, il le fait une fois encore dans son bonus d’une demi-heure, revenant sur toutes les forces créatrices du projet et leurs chemins respectifs. Conviés aussi un Christophe Gans donnant son point de vue sur le style De Martino et un Adolfo Troiani caméraman sur le plateau. Ajoutez un générique alternatif, des trailers, un livret plein d’affiches et un digipack et vous obtenez de la bisserie ritale immanquable ! Alors oubliez les « je vous salue Marie » et passez directement du côté félin de la force !

Rigs Mordo

 

antéchristposter

 

  • Réalisation: Alberto de Martino
  • Scénarisation: Alberto de Martino, Vincenzo Manino, Gianfranco Clerici
  • Production: Edmondo Amati
  • Titres: L’Anticristo (Italie), The Tempter (USA)
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Carla Gravina, Mel Ferrer, Arthur Kennedy, Alida Valli
  • Année: 1974

2 comments to L’Antéchrist

  • Roggy  says:

    Excellente chronique l’ami pour ce petit cousin rital de l’Exorciste. D’ailleurs, au vu de toutes les insanités que tu as proférées ici, je pense qu’un petit exorcisme ne te ferait pas de mal 🙂

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>