L’Incroyable Alligator

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Les alligators et crocodiles en ont plein le cul d’être traités comme des sacs à main ou des larfeuilles ! Mais leur révolution, leur revanche, ils la prennent dans le cinéma bis ou la Série B horrifique en croquant quelques spectateurs tout acquis à leur cause. Surtout dans l’excellent Alligator de Lewis Teague, l’une des plus belles bandes sauriennes !

 

 

On reproche quelques fois, pas tout à fait à tort, aux Dents de la Mer de Steven Spielberg d’avoir volé aux Séries B de Corman et consorts leur fonds de commerce pour le transporter dans le milieu du mainstream à gros budget. Et il est vrai que les animaux meurtriers étaient jusque-là plutôt l’apanage des producteurs livrant les drive-in et cinémas de quartier. Mais n’oublions tout de même pas que les bisseux ont bien pris leur revanche sur Spielberg en se servant du succès de son Jaws comme tremplin pour toucher un nouveau public et produire de nouvelles bandes, principalement aquatiques, montrant les bêtes se rebeller et inverser le cours de la chaîne alimentaire. Alligator (1980), alias L’Incroyable Alligator par chez nous, fait clairement partie de cette ribambelle de titres produits pour surfer sur le dos du requin du vieux Steven. Ce qui demande d’ailleurs une certaine agilité si l’on ne veut pas se retrouver avec un aileron dans le fion et les critiques sur le dos, toujours prêtes à crier au pillage alors que Spielberg lui-même ne faisait jamais que porter, à un tout autre niveau certes, une recette déjà bien utilisée par d’autres avant lui. Lewis Teague (réal de Cujo) est justement de ces surfeurs habiles puisque son long-métrage crocodilesque fit partie des quelques rip-off s’attirant les faveurs des scribouillards, en grande partie grâce au scénario écrit par John Sayles (le Piranha et le Hurlements de Joe Dante), d’après une histoire imaginée par lui-même et Frank Ray Perilli (Laserblast). Le script n’est pourtant pas tombé du ciel dans leurs mains et ils passèrent un moment à le réécrire, l’une des premières versions expliquait par exemple la métamorphose d’un alligator parce qu’il avait trop barboté dans la bière recrachée par une usine située non loin. On a bien failli avoir L’Incroyable Alligator Bourré, c’est moi qui vous le dis !

 

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L’histoire finale se veut tout de même un peu moins houblonnée et prend pour base la légende urbaine voulant que de gros lézards se baladent dans les égouts et attendent patiemment que quelqu’un s’y paume pour les becter. Le récit débute ainsi sur les chapeaux de roues en nous montrant une gamine totalement subjuguée par un spectacle de dompteur d’alligator se finissant fort mal puisque l’homme finit avec une guibole à moitié arrachée. Pas de quoi dégoûter la môme, qui fait l’acquisition d’un bébé croco, que son indélicat daron balance dans les chiottes. Une douzaine d’années plus tard, la petite bête est devenue grosse et se fait des sandwichs à l’être humain, laissant les restes pour les stations d’épuration, qui se retrouvent avec des genoux et des bras arrachés par packs de six. De quoi intriguer l’inspecteur David Madison (Robert Forster, que vous avez tous vu dans Vigilante, Delta Force et d’autres trucs bien plus mainstream comme Fous d’Irène), bien décidé à découvrir ce qu’il se passe et mettant ses bottes en caoutchouc pour descendre dans les égouts, histoire de voir si les Tortues Ninjas n’auraient pas cramé un fusible. Il va surtout tomber sur une tête de cuir particulièrement maousse, au point que ses patrons ne croiront pas un traître mot de son rapport. Et bien sûr, lorsqu’ils se rendront compte de leur erreur et agiront, il sera trop tard puisque le dragon sera sorti de sa grotte et ira dévorer quelques passants… Sur le papier, pareil scénario ne paye bien sûr pas de mine et l’on peut dire sans trop se tromper qu’on tient là le pitch classique de la Série B animalière, avec son héros seul au monde, incapable de faire comprendre à sa hiérarchie que l’heure est grave, seulement soutenu par une jolie demoiselle. Et bien évidemment, l’horreur éclatera lors d’un final apocalyptique voyant la créature s’offrir un buffet à volonté, cette fois lors d’un mariage dont les invités se souviendront longtemps puisqu’au final, la mariée était en rouge !

 

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Mais si la structure se trouve assez banale et répond aux exigences du genre, le fond de l’histoire montre un caractère très satyrique, pour ne pas dire misanthropique. Car le moins qu’on puisse dire, c’est que Sayles et Teague font ici le portrait d’un sacré panier de crabes, les personnages positifs étant aussi rares que les tifs sur le crâne de Michael Berryman. Le maire est bien évidemment un pourri, comme dans tous les films du style, tandis que le commissaire s’intéresse plus à la mauvaise publicité que ces meurtres font à la police qu’aux victimes. Le revendeur d’animaux ne pense à aucun moment à leur bien-être, capture des chiens disposant pourtant d’un collier et va balancer les carcasses des morts dans les égouts, leur refusant dès lors une tombe décente. Quant au laboratoire où il va revendre ces pauvres clebs, ils sont encore plus inhumains puisqu’ils coupent le larynx des animaux pour ne pas avoir à subir leurs plaintes et leur soumettent des tests que la morale réprouve. La presse ? Pas meilleure puisque ne recherchant que les gros titres faciles, ne voyant pas dans ces découvertes de membres arrachés des drames mais de l’argent facile. Et au diable l’exactitude et la recherche d’éléments, il est bien plus rapide de parler immédiatement d’un Jack l’Eventreur des canalisations. Et le peuple ? Pensez-vous que ça les effraie ! Au contraire, les voilà excités par la présence de l’alligator géant, au point qu’ils foncent sur les vendeurs ambulants proposant déjà des produits dérivés de la bête et même des petits alligators, qui finiront eux aussi aux chiottes comme nous le montre la dernière scène du film, le cycle ne finissant jamais vraiment. Et n’allez pas croire que notre héros est beaucoup plus honorable : s’il semble plein de bonnes intentions, son incapacité à sauver ses équipiers en fait un flic assez médiocre, pour ne pas dire un vrai chat noir à éviter. Ses collègues ne s’en cachent d’ailleurs pas, eux qui le narguent à tout bout de champs et font leur possible pour ne pas avoir à bosser avec lui. Quel univers sombre, mais certainement pas dénué d’ironie et de second degré, que celui d’Alligator !

 

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Ce regard rigolard porté sur l’être humain, montré comme plus bas que l’animal, permet bien évidemment au métrage de se vêtir d’une véritable identité le servant bien à se distinguer de ses petits collègues, aux âmes moins évidentes. N’allez cependant pas penser que Teague se lance les pieds joints dans de l’étude psychologique ou de l’anthropologie, le réalisateur mettant au contraire un point d’honneur à divertir son assemblée. Ainsi, quand bien-même l’animatronique de son monstre n’est pas franchement au point, il le montre aussi souvent que possible, frontalement, et n’esquive jamais les séquences violentes, plaçant au contraire sa caméra bien contre la mâchoire du saurien en train de mâchouiller quelques malheureux. Et n’oublions pas les clichés bien gore que prend le metteur en scène, posant son appareil sur les moignons saignants et autres membres découpés à coups de dents. Le scénar de Sayles se montre d’ailleurs particulièrement bon : alors que bien des films du même tonneau font un peu du sur-place, avec une longue traque de la bestiole, Alligator ne cesse d’aller de l’avant. Débutant comme une enquête dans les eaux usées et les sombres couloirs tous-terrains, le film vire quasiment au récit militaire avec la mise-en-place d’une petite troupe armée pour piéger le reptile. C’est précisément à ce moment, généralement celui que l’on trouverait en bout de course pour toute autre pelloche animalière, que l’histoire bifurque vers le Monster Movie pur, dur et fun. Jusque-là réaliste, la bande décide de ne plus s’embarrasser de la plausibilité, laissant sa créature passer au travers d’un trottoir, démolir des bagnoles qui ne manqueront pas d’exploser ou partir ravager le fameux mariage cité plus haut. On tombe donc dans l’exploitation pure et simple et il serait bien malhonnête de prétendre que cela nous dérange ! L’Incroyable Alligator varie les saveurs et ne lasse donc jamais, d’autant que Teague prouve qu’il est un faiseur très capable.

 

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Car non seulement il se sert de son objectif pour balayer la ville comme on ne le faisait que dans les années 70, utilisant au mieux les décors des égouts, mais en plus il sait surprendre. S’il utilise à une ou deux reprises les techniques de Spielberg, soit des vues subjectives du saurien accompagnées de mélodies de piano s’emballant au fur et à mesure que le monstre approche sa proie, il sait aussi déjouer nos attentes. Alors que l’on pense souvent que les personnages sont à l’abri du danger, la gueule béante du bestiau apparaît des ombres pour happer le premier venu. Efficace et c’est rien de le dire ! De quoi éviter de regretter que Joe Dante, à qui le projet fut proposé, refusa le job, Teague faisant ici des merveilles et offrant une grosse Série B qui ne se fout certainement pas de son public. C’est bien simple, dans le genre on ne verra mieux qu’à la sortie du superbe Solitaire de Greg McLean, qui signait là son meilleur film ! Car de la réal au scénario en passant par un casting impeccable (Michael V. Gazzo du Parrain 2, ce bon vieux Henry Silva, Sidney Lassick de Vol Au-dessus d’un Nid de Coucou,…), Alligator a tout pour plaire !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Lewis Teague
  • Scénarisation: John Sayles
  • Production: Brandon Chase, Tom Jacobson et Robert S. Bremson
  • Titres: Alligator
  • Pays: USA
  • Acteurs: Robert Forster, Robin Riker, Henry Silva, Dean Jagger
  • Année: 1980

4 comments to L’Incroyable Alligator

  • Roggy  says:

    Il y a tellement longtemps que j’ai vu le film que j’en garde peu de souvenirs. Pourtant, cet incroyable alligator doit bien mériter une nouvelle vision, surtout s’il reste l’un des meilleurs films d’attaques de sauriens.

  • dr frankNfurter  says:

    Ah tiens je ne le connaissais pas celui-ci. J’étais plus resté aux productions italiennes, comme celle précédente avec Barbara Bach et Mel Ferrer (toujours dans les bons coups). Je note !

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