La Nuit des Diables

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Causons peu, causons bien, causons slave, causons Vourdalak ! Une créature imaginée en Europe de l’est que l’on connait finalement mal, la faute à un faible nombre d’œuvres la mettant en scène. Le récit La Famille du Vourdalak de Tolstoy bien évidemment, sa première adaptation en segment pour Les Trois Visages de la Peur de Mario Bava ensuite, mais aussi, et désormais surtout, La Nuit des Diables sorti chez Le Chat qui Fume !

 

 

Giorgio Ferroni, décédé en 1981, a beau être un réalisateur fort d’une quarantaine de bobines, il reste relativement peu cité par les amoureux du fantastique. La faute à pas de chance ? Plutôt au fait que le metteur en scène a finalement peu fricoté avec le genre que nous chérissons tant, lui offrant une splendeur gothique (Le Moulin des Supplices, qu’on ne présente plus) avant de repartir pour du cinéma populaire varié. Et on le sait, pour se faire un nom dans l’horreur, une pelloche, même énorme, ne suffit pas forcément, le bisseux privilégiant les artisans versant régulièrement dans le macabre aux artistes changeant de calibre de bandes en bandes. Entre Le Moulin et son œuvre horrifique suivante, La Nuit des Diables, douze longues années sont en effet passées, une petite éternité durant laquelle Ferroni versa largement dans le western et le péplum. Difficile dès lors de se faire un nom au panthéon du bis lugubre et de s’installer aux côtés des Bava, Freda et compagnie, quand bien même les deux entrées du Giorgio dans l’art de l’angoisse valent bien celles de ses confrères. Ce dont on se rend bien compte en visionnant La Notte dei Diavoli, donc sorti en 1972 et désormais disponible en coffret digipack Blu-Ray/DVD chez Le Chat qui Fume. Une production italo-espagnole avec aux cordons de la bourse un certain Eduardo Manzanos Brochero, personnalité importante de l’euro-bis puisqu’aussi présent comme producteur (Matalo, Satanik,…) que scénariste (Train Spécial pour SS, La Queue du Scorpion, L’Etrange Vice de Mme Wardh,…) ou parfois réalisateur, souvent de documentaires. Et le Brochero ne se contente d’ailleurs pas de placer un peu de monnaie dans cette nouvelle adaptation de Tolstoy puisqu’il en rédige également le script, avec Gianbattista Mussetto (les screenplays de Bandidos et La Dernière Maison sur la Plage) et Romano Migliorini (Opération Peur, Vierges pour le Bourreau, Le Cimetière des Morts-Vivants…). Mais une version seventies du mythe du Vourdalak était-elle réellement nécessaire ? Après tout, même s’il était éclipsé par La Goutte d’Eau, le sketch de Bava avec Boris Karloff se suffisait à lui-même, bien placé qu’il était au centre des Trois Visages de la Peur. Et pourtant, vous allez le voir, Ferroni a beau nous ressortir la même soupe, elle est toujours aussi bonne !

 

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Nicola (Gianni L’Emmurée Vivante Garko) est un vendeur de bois parcourant l’Europe de l’est pour y faire des affaires. Mais alors qu’il roule en forêt et slalome entre les lapins, ce sérieux bonhomme se voit forcer de braquer comme un damné pour esquiver une étrange silhouette féminine se dressant sur son chemin. Et bien évidemment, une fois sa bagnole dans le décor et donc dans l’impossibilité de repartir, Nicola découvre avec stupeur que la demoiselle n’est plus dans les parages… Forcé d’user de ses semelles pour trouver un abri, notre zigoto finit par tomber sur une petite maison isolée, habitée par une famille en deuil. En effet, la petite tribu a visiblement perdu un membre, décédé il y a un bon mois mais enterré voilà quelques heures seulement. Les survivants semblent en tout cas des plus affolés et se barricadent chaque nuit tandis que l’on retrouve de profondes griffures sur la cabane dès les lendemains. De toute évidence, un visiteur nocturne tente d’entrer dans la demeure et ce n’est pas pour venir border les mouflets… Malheureusement, Nicola ne pourra guère obtenir d’infos, ses hôtes préférant ne pas parler du mal qui les ronge, cela valant également pour la belle et jeune Sdenka dont notre héros semble de plus en plus épris. La vérité, c’est qu’un Vourdalak traîne dans le coin et contamine les paysans locaux, faisant de ces lieux des terres maudites. Mais c’est quoi, un Vourdalak ? Difficile à dire, en vérité, tant le monstre semble manger à tous les râteliers. Parfois présenté comme une sorte de loup-garou, il tient plutôt du vampire puisqu’il ne supporte pas la lumière du jour, n’est calmé que d’un coup de pieu dans le cœur, adore le sang et contamine ceux qu’il tue, les changeant à leur tour en de vilaines goules. La petite différence avec les héritiers de Dracula ou les zombies, c’est que le Vourdalak agit de manière néfaste principalement par tristesse. En effet, ces habitants du purgatoire ne supportent tout simplement pas la solitude et pratiquent le vieil adage « A la vie, à la mort », désirant voir leurs proches et êtres aimés les rejoindre dans la tombe. C’est pourquoi ils finissent par faucher les leurs, eux-mêmes changés en de mélancoliques démons désireux de voir leurs comparses poursuivre une sombre éternité à leurs côtés. Un cycle sans fin nous prouvant que si l’amour fait vivre, il peut aussi faire mourir…

 

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Drôle d’ambiance que celle trouvable dans cette Nuit des Diables… De toute évidence, Ferroni ne mise guère sur le choc facile (même s’il se laisse aller à quelques effets frappants, on en reparle plus loin…) et tente plutôt de mettre en place une ambiance lourde, maudite. Cette nuit diabolique prend en effet son temps, Hammer style, pour peindre un monde avec des couleurs cafardeuses, et plusieurs minutes sont consacrées à l’avancée de Nicola dans ce microcosme dont il ignore tout. Découverte de ruines ou de maisons brûlées, tête-à-tête avec la caboche en putréfaction d’un bœuf décapité, long et glacial enterrement,… Nous ne sommes définitivement pas dans une œuvre à jumpscares mais plutôt dans l’art du malaise, le spectateur étant propulsé dans une fratrie damnée, où les rares vivants sembles soit livides ou terrassés par la peur, soit pris d’une rage plus ou moins contenue… La photographie se veut d’ailleurs un peu terne, automnale, les rayons du soleil ayant bien du mal à éclore dans cette Serbie dévastée, seulement peuplée de tombes ou de feuilles mortes. C’est pas la joie quoi, et l’on sent clairement toute la détresse de cette maisonnée coincée entre deux arbres morts, avec une simili-sorcière nichée à quelques mètres de là, entre quatre murs mousseux. Si la version de Bava n’était déjà pas riante, elle se parait néanmoins des habituels jeux de lumière chers au réalisateur, celle de Ferroni étant nettement plus décolorée et par extension blafarde. Un choix visuel collant fort bien avec le sujet… Ferroni se distingue également du boulot du Mario en s’attardant sur quelques effets gore, discrets dans Les Trois Visages de la Peur. La Notte dei Diavoli n’hésite en effet jamais à scruter le visage en décomposition accélérée d’un vieillard, à s’appesantir sur un torse griffé ou transpercé, sang rouge comme de la peinture si typique de l’Italie de l’époque à l’appui. L’horreur graphique se lie donc à celle plus psychologique, en témoigne cette scène située en fin de pellicule (attention, spoiler en vue) montrant Nicola, pourtant sorti de l’enfer, y retourner pour récupérer Sdenka avant de se rendre compte que la famille de la belle est passée du côté obscur de la force. Moment creepy s’il en est, par ailleurs, lorsque le protagoniste doit repousser les assauts de ces malappris infernaux tandis que les enfants rient à gorges déployées devant les supplices qu’il endure… Et sans la dévoiler, ce qui tiendrait du criminel, notons un final particulièrement peu drôle également… (Fin du spoiler)

 

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Certes, Ferroni place son œuvre dans la droite lignée de celles de la Hammer ou de l’exploitation à l’italienne des sixties, il ne manque pour autant pas d’y aller de sa petite avancée, de son modernisme. Outre le placement de l’intrigue dans un cadre contemporain, Giorgio débute son film par l’arrivée de Nicola dans un hopital psychiatrique, occasion de revoir en docteur le regretté Umberto Raho (Danse Macabre, L’Oiseau au plumage de cristal,…), parti en janvier dernier. Puisque le film débute sur cet internement, le reste du récit prendra alors les contours d’un flashback, un principe désormais habituel mais peu fréquent en 1972. Ferroni s’essaie également à quelques expérimentations d’ordre graphique puisqu’il joue avec la psyché de Nicola, en proie à des visions étranges : hommes aux visages de zombies trifouillant dans le corps d’une demoiselle dénudée, visage de femme explosant,… Un aspect psychédélique sur lequel on ne crache certainement pas, d’autant que la réalisation est ici impeccable. Elle n’en sonne pas moins datée, surtout de par l’utilisation fréquente des zooms et dé-zooms. Le réalisateur use (les réfractaires à la techniques diront même qu’il en abuse) en effet de la technique à tout instant et il n’est pas rare qu’il clôt une scène par une plongée en avant, pour mieux débuter la suivante par un net recul. Si l’artifice est depuis tombé en désuétude et n’est plus présent sur nos écrans, il n’est cependant guère gênant bien que fort notable. Les allergiques au procédé ne doivent en tout cas pas s’en servir d’excuses pour passer à côté du sublime Blu-Ray du Chat qui Fume, blindé de bonus comme des interviews d’une grande partie du casting (25 minutes de bonheur dans la plupart des cas), d’une analyse d’Olivier Père, un début alternatif, le film avec une image de VHS, la nouvelle à l’origine de la pelloche en format audio et même des trailers des prochaines sorties de l’éditeur. Si avec tout ça on ne vous retrouve pas en train de vous rouler dans la litière du matou, c’est à n’y rien comprendre, car La Nuit des Diables est un petit chef d’œuvre méritant clairement de figurer à l’avant-plan de vos collections.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Giorgi Ferroni
  • Scénarisation: Eduardo Manzanos Brochero, Romano Migliorini, Gianbattista Mussetto
  • Production: Luigi Mariani, Eduardo Manzanos Brochero
  • Titre Original: La Notte dei Diavoli
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Gianni Garko, Agostina Belli, Roberto Maldera
  • Année: 1972

 

2 comments to La Nuit des Diables

  • Roggy  says:

    Ton excellente chronique m’a donné envie de me plonger dans la litière du matou ! Surtout que je n’ai jamais eu la chance de voir le film 🙂

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