Le Sadique Baron Von Klaus

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Retour dans la galaxie Franco, où le jazz le plus libre résonne dans de sombres caveaux renfermant des amours, là aussi libertins, qui se mélangent aux tortures les plus sordides. Et dans le genre Casanova infernal, le sadique baron Von Klaus, qui mérite bien son adjectif, se pose définitivement en modèle !

 

 

Nous sommes au début des années 60 et un jeune réalisateur est en passe, sans le savoir, de devenir une véritable légende du cinéma bis. Les Français changés en rats des cinémas de quartier et passant ainsi une bonne partie de leur temps à sauter d’une salle à l’autre pour y découvrir des horreurs inédites connaissaient fort bien son nom suite au choc L’Horrible Docteur Orlof. Une bisserie pur jus sous influence du fantastique des années 30, de la Hammer et même du genre à la française, mais avec ce petit soupçon de crapoteux en plus, cette odeur d’interdit en bonus. Plus dénudé (du moins selon les versions et les pays), plus gore, plus « gruesome » en gros, Orlof l’était indiscutablement. En toute logique, le public des salles dégoulinantes attendait avec impatience sa nouvelle offrande morbide, un Sadique Baron Von Klaus dont le titre résonnait déjà comme la promesse d’aller encore plus loin dans le malsain. Orlof était horrible, Von Klaus sera sadique et ça fait bien plaisir à tout le monde. D’autant que les photos d’exploitation disséminées ici et là assuraient monts tortueux et merveilles sinistres… Mais voilà, si l’on en croit Alain Petit, sommité sur les questions francquiennes dont le livre Jess Franco ou les prospérités du bis (chroniqué ici) est toujours en vente chez Artus, Le Sadique occasionnera une petite déception auprès des bissophages. Lourdement censuré (une scène de torture au fer rouge manque à l’appel) et plus proche du genre policier que de l’épouvante pure et dure, le métrage sera en effet moins bien reçu que son aîné et n’a d’ailleurs jamais acquis le même statut d’œuvre culte. Si les choses se sont un peu arrangées depuis lors avec la sortie aux USA d’un DVD contenant la fameuse séquence de la suppliciée et que Van Klaus est considéré, y compris par les détracteurs du réalisateur, comme l’une des œuvres les plus estimables du Jess, la pelloche reste tout de même dans l’ombre d’Orlof le tout puissant. Ce qui s’explique historiquement mais n’est pas aussi justifié qu’on le pense qualitativement…

 

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La famille Von Klaus n’a pas franchement bonne presse dans les alpes autrichiennes… A l’image des Balkany, on leur reproche beaucoup de choses, notamment d’avoir plusieurs ancêtres connus pour avoir torturé à mort de jeunes demoiselles dont ils bazardaient les corps dans les marécages situés non loin de leur château. Paraît même que le fantôme du lugubre baron rôderait toujours, les pieds dans la vase, attendant que des gamines passent sous sa lame… Et bien évidemment, deux vagabonds finissent par trouver un cadavre féminin dans les parages, un triste fait intéressant autant la police que certains journalistes, comme Karl Steiner (Fernando Delgado), tous prêts à enquêter sur la famille Von Klaus. Mais que ce soit le frigide Max (l’inévitable Howard Vernon) ou son neveu, le jeune premier Ludwig (Hugo Blanco, également présent dans Les Maitresses du Dr. Jekyll), tous deux assurent que le passé sombre des Von Klaus est derrière eux. Vraiment ? La mère de Ludwig, sur son lit de mort et dans un dernier soupir, avertit son fils que son grand-père n’était pas franchement une figure de bonté et qu’il cachait dans la cave du château de bien terribles secrets. Et en effet, Ludwig y découvre un petit salon particulièrement sombre, un caveau théâtre de bien des tourments… Si le décorum renferme tout l’attirail gothique sur lequel le cinéma bis rital des sixties reposait grandement, Le Sadique Baron Von Klaus tient pourtant bien plus du film à mystères que de l’horreur. Le gros du récit se concentre en effet sur des interrogatoires menés par les flics ou le journaliste un peu fouille-merde sur les bords (pléonasme ?), les emplois du temps des uns et des autres étant analysés et comparés comme dans un bon Maigret. Dès lors, tout aspect horrifique se voit réduit à portion congrue et reporté à la toute fin du métrage, lorsque la vérité éclate enfin et que le vil meurtrier débute alors ses massacres au grand jourd, avec la complicité de la caméra. On comprend dès lors que les spectateurs subjugués par les exactions d’Orlof et de son protégé défiguré Morpho dans le précédent film, nettement plus généreux niveau violence, puissent avoir été frustrés par ces séquences de sévices coupées et ces maigres coups de couteau, là encore censurés puisqu’allégés de quelques coups…

 

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Mais on comprend malgré tout à la vision du film que Franco était moins attiré par la brutalité que par la volonté de servir un vrai thriller gothique, à l’image de ceux que l’on allait croiser dans le Krimi à la même époque. Son scénario, soi-disant écrit sur base d’un livre dont il était l’auteur (mais bon, on n’y croit plus à cet argument, Franco n’étant pas le dernier à mentir un brin…), ressemblant d’ailleurs beaucoup aux mésaventures d’un certain Baskerville… On ne peut penser qu’à l’affaire du vieux Holmes devant l’héritage des Von Klaus, illustre famille tachée par les agissements d’aïeuls loin d’être bien intentionnés, dont le domaine est quasiment devenu maudit depuis. Certes, il n’y a pas de clébard infernal dans les parages, n’empêche que les villageois vivent dans la crainte d’un retour aux affaires du bourreau local, que le fantôme sorte de son marais et viennent fourrer sa lame dans les jupes de leurs filles… En prime, le film se focalise autant sur le duo d’enquêteurs composé de l’inspecteur et du gratte-papier que sur la famille Von Klaus, suivant notamment les peurs d’un Ludwig effrayé à l’idée de devenir, à son tour, un cruel tortionnaire. De quoi rappeler la trame narrative d’un Chien des Baskervilles, donc, couplé à une peur de la descendance très Usherienne… Guère surprenant lorsque l’on sait que l’ami Jess reviendra dans la maison Usher plus tard dans sa carrière. Reste que l’on perçoit sans mal que le but premier du métrage était donc d’élaborer une intrigue un minimum ambitieuse, une velléité repérable au grand nombre de personnages, presque en surnombre ! Passe encore le fait que l’on obtienne deux héros pour le prix car le flic et le journaliste maintiennent un certain rythme en se renvoyant la balle ou en se jetant des vannes au nez. Passe aussi le fait qu’il finit par y avoir pas mal de monde chez les Von Klaus, entre les héritiers, leurs copines et leurs majordomes. Il aurait par contre été possible d’alléger un peu le casting en se séparant de certains personnages moins utiles, comme ce psychologue n’étant présent que pour offrir à la bande un suspect supplémentaire… Reste que le scénario est bien tenu et fort éloigné de l’idée reçue voulant qu’un spectacle orchestré par Franco n’ait aucun sens et le script ici présent vaut bien ceux trouvables en Italie à la même période. Tout comme la réalisation, d’ailleurs !

 

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A l’image de L’Horrible Docteur Orloff, Le Sadique Baron Von Klaus est une production Eurociné. Comprendre que l’on est donc en droit de craindre de se retrouver face à du Z mal foutu, fauché au possible, à la réalisation hideuse et aux décors aussi peu nombreux que les neurones chez Nikos Aliagas. Il n’en est heureusement rien et on tient d’ailleurs ici une co-production avec l’Espagne, qui accueillit le tournage. Premièrement, le film se drape d’une production value impressionnante, les décors et paysages étant tout simplement somptueux. Et lorsque l’on connait le talent de Franco pour dresser de véritables cartes postales, on se doute que le présent métrage va nous remplir les paupières d’images incroyables. Ca ne loupe pas : découverte d’une demoiselle vidée de toute vie  dans un champ enneigé, voiture traversant un pont bordé d’arbres aux feuilles suicidaires, visite d’un village à l’ancienne dans lequel on finirait bien nos jours, femme traversant un couloir de voutes plongé dans l’ombre, obligatoire passage dans le caveau décoré de quelques bougies mais aussi et surtout d’un vieux squelette fatigué d’être accroché au mur, forêt automnale aux marécages engloutissant les inconscients, traque de l’assassin dans un cimetière,… Franco peint ici un véritable petit univers, comme à son habitude, et met bien évidemment sa maîtrise technique au service d’une atmosphère plutôt irréelle. Il y a un aspect conte noir dans ce petit monde, dans ces décors, une facture éthérée renforcée par le fait qu’on a parfois la sensation que les saisons ne sont pas les mêmes d’un bout à l’autre de la région du château des Von Klaus. Bien sûr, tout n’est pas parfait et on trouvera le montage parfois un peu brusque, donnant l’impression que les personnages se téléportent, ou une mauvaise gestion des distances (le tueur à un cadavre à ses pieds, le plan suivant il est dix mètres plus loin !). Mais cela mis à part, il n’y a rien à redire sur le strict plan technique puisque la photographie est aussi belle que le noir et blanc tandis que les cadres sont toujours judicieusement pensés.

 

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Pas loin de l’expressionnisme allemand, Franco développe néanmoins un style qui lui est rendu propre par l’utilisation d’une musique jazzy chère à son cœur. Histoire d’apporter la petite touche psychédélique que l’on aimera tant chez lui par la suite, ici un peu en sourdine mais cette bande-son permet néanmoins de s’y accrocher et de créer un décalage en collant des airs presque joyeux sur des clichés se voulant sordides. Difficile d’ailleurs de respirer la joie de vivre lorsque l’on a Howard Vernon au casting, notre star du bis étant comme à son habitude sec au possible, les yeux fixé sur des choses que le commun des mortels ne peut sans doute pas voir, et le tout sans jamais cligner des yeux. Franco se permet cependant de surprendre son monde en donnant au père Vernon une histoire d’amour plus tendre que ce que l’on pourrait imaginer du bonhomme… Vous l’aurez compris, pour votre serviteur toxique, Von Klaus ne vaut pas moins bien qu’Orloff et si les deux œuvres partagent un attirail gothique, elles ne jouent pas sur la même dynamique. Pour finir, osons balancer une petite pensée : si l’on retirait le nom de Jess Franco pour mettre celui de Bava et que l’on délocalisait le film en Italie, tout le monde crierait au classique puisque, l’un dans l’autre, on tient une bisserie n’ayant rien à envier à celles de la Botte. Y compris certaines du Mario !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Jess Franco
  • Scénarisation: Jess Franco
  • Production: Eurociné
  • Titre Original: La Mano De Un Hombre Muerto
  • Pays: Espagne, France
  • Acteurs: Howard Vernon, Hugo Blanco, Fernando Delgado, Paula Martel
  • Année: 1962

3 comments to Le Sadique Baron Von Klaus

  • Roggy  says:

    Comme tu l’écris, ce Jess Franco vole au-dessus de pas mal de productions de l’époque. Comme quoi, le petit Jésus était capable de bien bosser quand il s’en donnait le temps et les moyens. Surtout si on le compare à sa filmographie totale qui ne contient pas que des chefs-d’œuvre.

  • dr frankNfurter  says:

    Film qui introduit la première collaboration entre Jess Franco et son compositeur fétiche Daniel White et qui introduira durablement la thématique Sadienne cher à Jess 🙂

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