Henry, Portrait d’un Serial Killer

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Puisque l’excellent Michael Rooker commence peu à peu à se faire connaître du grand public pour sa participation à Walking Dead et à l’énorme Les Gardiens de la Galaxie de son vieux pote James Gunn (Rooker a joué dans ses précédents films, Horribilis et Super) et que John McNaughton débarque au Bloody Week-End, il est sans doute temps de se pencher sur l’œuvre qui lui a permis d’entrer dans la cour des monstres…

 

 

Henry, Portrait d’un Serial Killer fait partie de cette petite catégorie très prisée des films qui ont beaucoup dérangé lors de leur sortie. Prisée par les amateurs de sensations fortes voyant là l’occasion de s’offrir une bonne dose de choc mais également par les réalisateurs, qui savent pertinemment qu’une certaine jeunesse est toujours à la recherche d’œuvres sulfureuses. Le choquant devient donc synonyme de jackpot, a plus forte raison si la censure s’en mêle, et il suffit de voir le succès d’A Serbian Film pour s’en convaincre, son créateur Srdjan Spasojevic ayant tout fait pour que son œuvre se fasse interdire partout, histoire de lui tailler une réputation de légende, jusqu’à ce qu’une série B plus excessive encore ne vienne le détrôner. Mais chez certains réalisateurs, cette publicité extérieure faite par la MPAA et autres organismes de classification n’était pas forcément souhaitée. C’est le cas du metteur en scène du jour: John McNaughton, qui continuera dans l’horreur avec la série B extra-terrestre The Borrower ou en s’infiltrant dans la série Masters of Horror (l’épisode Haeckel’s Tale) tout en ayant réalisé des films plus « respectables » comme Mad Dog and Glory avec Bill Murray (alias « Dieu »), Uma Thurman et Robert De Niro. Au départ faiseur de documentaires (sur les gangsters, notamment), McNaughton fait si bien la joie de ses producteurs que ceux-ci lui commandent un nouveau docu sur le catch. Mais après quelques déboires avec d’autres investisseurs, la fine équipe se retrouve à laisser tomber le projet. Mais plutôt que de réinvestir la maigre somme présente dans leur larfeuille dans un autre documentaire, ils décident de tenter l’aventure du film d’horreur à très petit budget, 110 000 dollars dans le cas présent. Largement insuffisant pour se permettre de faire descendre des martiens de leurs soucoupes ou pour établir un récit mettant en scène un gros gloumoute. Ce qu’il faut à McNaughton, c’est une histoire simple, sans artifices couteux. Son sujet, il le découvrira à la télévision, tombant sur un programme relatant les méfaits du serial killer Henry Lee Lucas, maniaque de première catégorie coupable de nombreux meurtres. C’est donc le hasard qui amènera le metteur en scène à faire un film choc plutôt que l’envie de faire parler de lui avec une série B putassière…

 

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Mais que ça soit volontaire ou non, cela ne change rien au fait qu’Henry, Portrait d’un Serial Killer fait une très mauvaise impression à la MPAA, qui juge que le film ne peut pas prétendre à une sortie pour cause de trop grand réalisme dans sa brutalité. Le métrage, terminé en 1986, ne sortira donc réellement que quatre ans plus tard! De quoi faire tomber le moral d’une équipe ayant beaucoup donné d’elle-même, les maigres moyens de la production obligeant tout le monde à mettre les mains dans la boue. Du véritable système D qui pousse les acteurs et techniciens à utiliser leurs propres biens (vêtements, voitures), l’entourage à venir jouer les figurants ou prêter leurs magasins, et certains comédiens tiennent même plusieurs rôles. Un véritable engagement qui porte ses fruits, quand bien même les producteurs, deux frangins, trouvent le résultat fort mauvais. McNaughton parvient pourtant avec Henry à tenir son pari: faire une série B modifiant son handicap financier en une vraie qualité. Car lorsque l’on n’a pas un rond, la meilleure solution est de jouer sur un réalisme brut, cradingue et même désagréable. Inutile dans ces cas-là de pondre un scénario particulièrement structuré, le réalisme nécessaire ici ne se mariant pas forcément avec un récit chiadé, aux dialogues très écrits. Celui qui nous occupe aujourd’hui est donc fort simple et se contente de nous plonger dans la vie d’un petit trio, composé d’Otis, ancien détenu pervers devenu employé dans une station-service et dealer à l’occasion, et sa jeune sœur Becky, qui est venue se reposer quelques temps auprès de son frère suite à des déconvenues familiales. Et puis il y a Henry, ancien compagnon de cellule d’Otis, homme mutique et mystérieux qui a visiblement tué sa prostituée de mère par le passé parce que celle-ci le forçait à la regarder coucher avec ses clients. Son temps libre, Henry le passe en tuant. Tout ce qui bouge, tout ce qu’il croise, de toutes les manières possibles…

 

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Plus qu’un récit avec un début, un milieu et une fin, Henry, Portrait d’un Serial Killer est une plongée dans l’univers d’un individu tenant de la psychopathie et qui semble être la Grande Faucheuse elle-même. Car Henry répand la mort, sans raison, sans ciblage, sans préméditation. Y prend-il seulement du plaisir ? Cela semble peu probable, l’acte meurtrier n’étant probablement pour lui qu’une pulsion, un geste habituel et nécessaire, mais qui ne tient pas forcément du délice. Il tue sans complaisance, sans le sourire aux lèvres. Froid, un brin calculateur, Henry sème la mort. Et il l’injecte aux autres, comme le prouve Otis, ami pervers mais néamoins révulsé par les actes de son vieux pote, qui finira tout de même par y trouver le moyen de se libérer, cet obsédé sexuel allant même plus loin que son mentor… Otis est l’inverse d’Henry, il tue pour le fun, pour décompresser, pour le délire. Pour passer un excellent moment. Difficile de ne pas penser à Orange Mécanique dans le fond puisque le classique de Kubrick met lui aussi en scène des jeunes passant le temps en tombant dans l’ultra violence. Mais si Alex et sa bande tournaient autour de la mort avec l’élégance hypocrite héritée de l’aristocratie, Henry fonce vers elle et lui roule la pelle de sa vie. Cette bête embrasse la mort sans réflexion, sans mise en scène, sans art. Il fait ce qu’il a à faire, sans se poser de question, sans tenter d’embellir ses gestes. Mais si dans le fond nous pouvons rapprocher l’œuvre de McNaughton à celle de Kubrick dans la gratuité motivant ses protagonistes, dans la forme nous retrouvons plutôt un style proche du Maniac de Bill Lustig. Nous redécouvrons effectivement cet aspect sec, sale, en encore moins cinématographique que chez Lustig, qui travaillait sa mise en scène. Sans dire que McNaughton ne bosse pas la sienne, ce qui serait erroné, il faut bien signaler qu’Henry, Portrait d’un Serial Killer limite sa cinématographie au maximum.

 

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Peu de mouvements de caméras impressionnants (il y en a tout de même un ou deux qui sont repérables), pas d’artifices particuliers (deux effets spéciaux grand max), peu d’utilisation musicale (partitions rares mais savamment placées et très réussies): McNaughton cherche le réalisme. Il capte donc la vie de son tueur en série dans ce qu’elle peut avoir de plus vrai, avec ses errances qui ne mènent à rien, ses parties où il ne se passe pas plus (jamais emmerdantes cela dit) et, bien évidemment, ses massacres. Qui n’en font d’ailleurs jamais trop, jouant même au départ sur la suggestion, la caméra ne filmant les horreurs commises par Henry qu’après une bonne demi-heure, le spectateur devant se contenter avant cela de quelques plans sur des victimes déjà vidées de toute vitalité. Et les scènes les plus violentes ne sont pas captées par le réalisateur lui-même mais par la caméra tenue par Henry et Otis, McNaughton préférant laisser leur vision des choses envahir l’écran plutôt que la sienne, histoire d’éviter encore un peu plus toute stylisation allant dans le sens inverse de ses aspirations. McNaugthon cherche le vrai et le trouve, chaque situation sonnant juste, ce qui est rendu possible par un monde particulièrement crasseux, sans espoir, mais également par des acteurs impeccables. Michael Rooker en premier lieu, bien évidemment, cet acteur qui commence enfin à toucher à la reconnaissance se fondant dans la peau d’Henry. Au point d’ailleurs que les membres de l’équipe ne savaient jamais s’ils avaient en face de Rooker ou de Lee Lucas, notre comédien agissant comme s’il était vraiment Henry même lorsque la caméra était coupée. Comme déconnecté de la réalité tel un mannequin sans vie, Henry traverse la vie sans émotion et semble prêt à exploser à tout moment. Rooker est également aidé par deux comparses de premier choix, à savoir un Tom Towles (habitué du ciné fantastique comme le prouvent La Maison des 1000 Morts, La Nuit des Morts-Vivants version Savini, Fortress ou encore The Prophecy 2) parfait lorsqu’il s’agit de jouer les types sympathiques mais malsains et une Tracy Arnold (dont la carrière ne contient que cinq crédits) plutôt ambiguë.

 

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Plutôt que de pointer du doigt Henry comme le responsable de toutes ces atrocités, McNaughton semble sous-entendre que c’est avant tout le monde dans lequel ils vivent qui les rend ainsi. A savoir celui de la pauvreté, dont on ne semble pas sortir indemne. Les protagonistes vivent dans des taudis et y ont toujours passé leur vie, des lieux où la folie règne en maître et finit par contaminer tous ceux qui ont le malheur de mettre un pied dans ces quartiers malfamés. L’aliénation se passe d’une personne à l’autre, tel un legs, la mère d’Henry lui refilant le virus, qu’il donnera à son tour à Otis. Seule Becky semble être la petite étincelle de normalité dans ce torrent de déséquilibre. Mais ce n’est qu’en apparence, la demoiselle étant tout de même prête à tomber amoureuse d’un Henry dont elle connaît pourtant le passé et à partir vivre avec lui avec l’enfant qu’elle a eu quelques temps auparavant. Pas franchement une décision placée sous le bon sens, preuve que la Becky n’est pas toute juste non plus… Finalement, McNaughton retrouve l’aspect documentaire qui fut celui de ses débuts et semble étudier discrètement ce qui peut mener un être humain à la démence. C’est peut-être d’ailleurs le seul petit problème que l’on pourra pointer du doigt: a trop ressembler à une œuvre vérité tenant du docu, le spectateur finit par ne plus se sentir très impliqué par le tout, qui manque peut-être d’un point de vue autre que celui voyeuriste. Il n’y a pas de réel suspense dans Henry, Portrait d’un Serial Killer et l’on ne se demande jamais vraiment ce qu’il va se passer par la suite. Nous sommes comme installés sur une barque qui nous emmène où elle veut, et la traversée vaut le coup puisqu’elle nous laisse quelque-chose après la séance, mais nous ne nous posons guère de questions durant celle-ci. Un maigre défaut plus imputable au procédé du cinéma vérité qu’à un McNaughton fournissant ici un boulot particulièrement marquant et qui signe un film d’horreur parvenant à être choquant sans trop le chercher, sans en faire plus que nécessaire. Il y a un Serbe qui devrait en prendre de la graine…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: John McNaughton
  • Scénarisation: John McNaughton, Richard Fire
  • Production: Malik B. Ali, Waleed B. Ali, Lisa Dedmond,…
  • Titre original: Henry, Portrait of a Serial-Killer
  • Pays: USA
  • Acteurs: Michael Rooker, Tom Towles, Tracy Arnold
  • Année: 1986

3 comments to Henry, Portrait d’un Serial Killer

  • Dr FrankNfurter  says:

    Chef d’œuvre inégalé. POINT !

  • Roggy  says:

    Je ne suis pas un fan du film même si je reconnais le charisme froid de Michael Rocker. Peut-être, comme tu l’écris, le caractère trop « réaliste » du film qui empêche que j’adhère totalement.

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