L’Horrible Docteur Orlof

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C’est le 2 avril 2012 que Jess Franco décida de rejoindre sa compagne Lina Romay, décédée un an auparavant. Il n’est jamais trop tard pour rendre hommage à cet artisan chevronné, l’un des plus prolifiques du cinéma de genre.

 

C’est malheureux mais c’est ainsi: pour beaucoup de monde, Jess Franco restera avant tout un réalisateur de nanars. Officiellement, il fait partie de la très select liste des pires réalisateurs du monde, aux cotés d’Ed Wood et autres trublions de la caméra. Peut-être est-ce mérité, après tout, puisque Jesús Franco Manera (c’est son vrai nom) s’était lancé dans une frénésie filmique telle qu’il tournait parfois plusieurs films en même temps. Avec près de 200 films en une quarantaine d’années, il est évident que la qualité ne pouvait être au rendez-vous régulièrement, si ce n’est au détour de quelques plans… Se rattachant aux modes pour continuer d’exercer, sa filmographie va des films de vampires (Les nuits de Dracula, La fille de Dracula,…) aux films de prisons de femmes (99 Women, Sadomania) en passant par le film de cannibales (Mondo Cannibale), le slasher (Bloody Moon) et même le film porno (Elles font tout, ce qui a le mérite d’être clair). Dans cette production à vous donner le vertige, il est évident qu’il y a un nombre non négligeable de mauvais films. Mais il n’y a pas que ça. Et oui, Jess Franco a fait des films très réussi. L’horrible Docteur Orlof, par exemple…

 

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Nous sommes au début des années 60 et Jess Franco n’est pas encore le réalisateur de films de genre qu’on connaît. Il a déjà quelques films à son actif mais rien qui nous intéresse réellement bien que c’est ce qui va le mener à notre genre chéri. Travaillant sur une adaptation de roman qui ne se fera jamais pour cause de censure de la part de l’Espagne (qui à l’époque pouvait interdire des films qui n’en étaient encore qu’au stade de scénario!), le pauvre Jess est bien emmerdé, tout comme Eurociné, compagnie française produisant le film. Tout était prêt, les acteurs, les techniciens, des dizaines de personnes prêtes à tourner. Que faire? Un autre film, bien sûr! Et pourquoi pas un film fantastique? Après avoir montré un Dracula de Terrence Fisher à ses producteurs pour les convaincre, Jess Franco obtient le feu vert. Mais quelle histoire porter à l’écran? Franco propose l’un de ses romans, parlant des expériences lugubres du terrible docteur Orlof. Enfin, ça c’est sa version… Car personne n’a jamais lu ou vu le fameux roman! Un mensonge de la part du réalisateur? Peut-être bien, le réalisateur ayant été accusé à l’époque d’avoir copié Les Yeux sans Visage de Franju, qui possède de nombreux points communs avec Orlof… On ne saura probablement jamais la vérité mais peu importe au final, l’histoire étant intéressante ainsi. Après tout, on apprend que c’est à Franco que l’ont doit le coté bisseux de la France. Car sans lui, Eurociné ne se serait peut-être pas lancé dans le fantastique, elle qui allait devenir une grande pourvoyeuse de bis fauché (Le lac des morts-vivants de Jean Rollin, même s’il nie sa paternité au film, Train spécial pour Hitler,…). Ces kilomètres de pellicule déviante, au fond, on les doit au succès de L’horrible docteur Orlof

 

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Nous sommes dans un pays imaginaire (où ça parle français, malgré tout) dans lequel des choses bien glauques se déroulent. C’est qu’il vaut mieux ne pas être une jolie femme dans le coin vu que les pauvres sont kidnappées par ce salaud d’Orlof. Le sinistre docteur voit effectivement en leur beauté un stock de peau qui lui sera bien utile pour redonner un visage humain à sa fille, défigurée. Il est bien aidé par son homme à tout faire appelé Morpho, lui aussi complètement difforme et aveugle. La police est bien entendu sur le coup, surtout l’inspecteur Tanner, qui est sur le point de se marier avec Wanda, suffisamment belle pour être remarquée par Orlof… Un scénario assez simple et classique qui n’est au fond qu’une excuse pour offrir aux spectateurs des décors gothiques rappelant les productions Universal de la bonne époque. Car même si le film tente de surfer sur le succès des remakes de la Hammer, Franco préfère les Dracula et Frankenstein de Tod Browning ou James Whale à ceux de Terrence Fisher, dont il n’apprécie pas trop le travail bien qu’il reconnaisse devoir beaucoup à sa réussite. Le film est d’ailleurs dans un très beau noir et blanc, comme l’étaient les mésaventures de la momie ou du loup-garou. Le film transpire donc l’amour des débuts du fantastique, auquel il semble rendre hommage à tout moment. Morpho n’est-il pas une nouvelle version du monstre de Frankenstein? Aussi pathétique, aussi triste et provenant également d’un esprit dérangé (il était un criminel fou dans le passé), il est aussi moche que les créatures du baron que nous connaissons tous.

 

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Si Jess Franco a définitivement le regard tourné vers le passé, cela ne l’empêchera pas d’amener ses propres thématiques. Ainsi, le docteur Orlof n’a pas la motivation de devenir un dieu mais seulement de redonner à sa fille un visage plus humain. Certes, de nombreux savants fous ont dans l’idée de ramener une personne à la vie, mais Orlof se montre nettement plus maléfique qu’eux. Là où la plupart iront chercher des cadavres, notre bon docteur préfère les patients vivants, se moquant bien du mal qu’il fait. Il y a aussi une bonne dose de sadisme en lui, un élément qu’on retrouvera régulièrement dans les films de Franco, ce qui vaudra à plusieurs d’atterrir sur la liste des Video Nasties (Bloody Moon, Devil Hunter). Car pour un film de 1962, L‘horrible docteur Orlof se permet quelques scènes osées, en tout cas pour l’époque. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait voir quelqu’un ouvrir un torse au scalpel ou une paire de seins bondir en gros plan. Franco explique d’ailleurs que la censure espagnole laissait passer puisque le film ne se déroulait pas en Espagne, se contentant de couper quelques plans ici et là. Un laxisme relatif dont profite bien le film, qui se démarqua bien de ses rivaux anglais et italiens.

 

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Mais même si le fait d’être plus sanglant que les autres aide le film à se faire remarquer, ce n’est pas particulièrement sa qualité première. Non, le gros point fort se trouve ici dans l’ambiance, ressuscitant à merveille celle des films des années 30, rappelant notamment le très bon Dr Jekyll et Mr Hyde avec Frederich March, car plus urbain que la moyenne. Rues inquiétantes, ombres présentes à tous les recoins, silhouettes capées, nous sommes certes en terrain connu mais on ne va certainement pas s’en plaindre, ces clichés sont toujours bons à prendre. Jess Franco (enfin, Jess Franck au générique, ça fait plus international) donne d’ailleurs tout dans les vingt premières minutes dans une séquence mémorable. Orlof séduit une jeune fille et l’amène dans une maison abandonnée et lugubre. Laissée seule, la pauvre évolue dans la demeure, ne sachant pas encore ce qui l’attend. Passant d’une pièce à l’autre dans la pénombre, elle finit par tomber sur Morpho, qui la tue sur le champ. Orlof et lui emporte alors le corps dans une barque, naviguant sur les eaux sombres d’une rivière, dans la nuit, avant de retourner dans le château abandonné du docteur… Simple mais efficace, cette longue séquence est à placer au panthéon du cinéma gothique et prouve que Jess Franco vaut bien mieux que tout ce que l’on dit de lui. Du moins lorsqu’il le voulait bien, à ses débuts…

 

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Bien entendu, il y a des défauts, comme partout. Franco ne se donne pas toujours la peine de faire des plans d' »establishment », de planter le décor avant une scène, ce qui donne des transitions très abruptes, ce qui est un peu déboussolant. Le déroulement de l’histoire est parfois un peu exagéré également, tenant presque du running gag. Lorsque Wanda découvre qu’Orlof est l’assassin, elle écrit un mot pour son inspecteur de petit-ami, qui s’il ne le lit pas très vite mettra la vie de sa compagne en danger. Et bien entendu, il va reporter la lecture du petit mot à deux reprises. Une gestion du suspens un peu naïve, qui tiendrait presque de l’humour si c’était dans un autre film… Mais rien de très grave, surtout que Jess Franco nous propose des plans de toute beauté, comme ces silhouettes qui se battent derrière une fenêtre tandis qu’un lampadaire est placé en avant-plan ou ces déambulations dans les couloirs sombres du château. Et le casting est tout aussi bon que les décors, avec un Howard Vernon en Orlof, l’acteur ne sachant pas encore qu’il allait être un des acteurs les plus réguliers du cinéma bis (on le verra dans de nombreux films de Jess Franco). Souvent considéré comme l’un des premiers films d’horreur espagnol (voire comme LE premier), L’Horrible docteur Orlof est une belle réussite et une alternative méritante des films de la Universal ou de la Hammer ainsi qu’une preuve que Jess Franco n’est pas qu’un auteur de sombres nanars.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Jess Franco
  • Scénario: Jess Franco
  • Titres: The Awful Dr. Orlof (USA), Gritos en la Noche (SPA)
  • Production: Eurociné
  • Pays: Espagne, France
  • Acteurs: Howard Vernon, Ricardo Vallee, Diana Lorys
  • Année: 1962

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