Entretien avec Joffrey Schmitt (Révolution)

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A priori, vous savez déjà que dans la Toxic Crypt, on a bandé bien dur devant Révolution, court-métrage dont je vous parlais ici et que vous pouvez toujours visionner par-là. Vu la qualité de cette petite bobine, bis des ongles aux sourcils, il était pour ainsi dire obligatoire d’aller frapper à la porte de son réalisateur Joffrey Schmitt pour qu’il nous conte un peu les coulisses de cette belle et violente affaire…

 

 

1) Salut Joffrey ! Bon, commençons par le point de départ, c’est plus pratique : comment t’es venue l’idée de faire un actioner fantastique d’anticipation comme Révolution ?

Salut Rigs, tout d’abord, un grand merci pour cette tribune que tu m’accordes. Au départ, l’idée était juste de faire un slasher. Je venais de voir le remake de La Colline a des Yeux d’Alexandre Aja et j’avais envie d’expérimenter un court-métrage avec des affrontements assez sauvages. J’ai laissé reposer l’idée un temps, pour y revenir ensuite avec l’ambition d’en faire un film d’action dans lequel on y retrouverait des ingrédients du slasher. J’avais le concept en tête, « bad guys VS boogeyman », mais il me manquait un prétexte singulier – je voulais éviter les gangsters ou les braqueurs de banque -, puis en tombant sur un épisode de l’émission Secret Story, j’ai eu comme un déclic : et si un commando s’en prenait à la télé ? Ca donnait une toute autre ampleur à l’univers du film et je trouvais l’idée bien adaptée à un pitch de série B.

 

 

2) Tu avais déjà réalisé beaucoup de courts avant ? Car j’imagine qu’on ne se lance pas dans un actioner d’une telle ampleur dès le premier coup. De quoi parlaient tes premiers essais ?

Révolution est un peu la synthèse de tout ce que j’entreprends depuis mon plus jeune âge. A l’époque, je n’avais pas de caméra ni de PC mais je dessinais souvent en essayant de réaliser, sous forme de bandes dessinées, les films que je ne pouvais pas faire. Vers 15 ans, j’ai eu accès à un caméscope avec lequel j’ai commencé à tourner des petites vidéos d’action, des trucs inmontrables mais qui me permettaient de me faire la main. Vers 18 ans, j’ai tourné un fanfilm qui s’appelle Metal Gear Genesis (inspiré du jeu Metal Gear Solid, donc) : je voulais m’amuser à recréer les atmosphères du jeu, à l’intérieur d’un court-métrage… Au point que ce dernier était également écrit et joué en anglais, comme dans le jeu. Les acteurs, qui étaient des amis, jouaient donc en anglais et je faisais ensuite appel à des comédiens étrangers (anglais, américains, australiens) pour refaire les voix. Le film avait bien circulé sur le web, surtout auprès des américains en fait, et j’avais même eu une invitation de la mairie de Boulogne-Billancourt à venir le présenter au salon « High Score ». Après ce fanfilm, j’ai fait un court-métrage fantastique qui s’appelle Nuit Etoilée, en français cette fois. Il était différent du précédent mais plus modeste dans ses ambitions : un film nocturne, atmosphérique et suggestif, sur fond de mythologie extraterrestre, un peu à la Terreur Extraterrestre dans l’approche esthétique mais sans le coté horrifique. J’étais très inspiré par Signes et Rencontres du Troisième Type, d’autant plus qu’à la base – on sort du domaine du cinéma – j’étais et je suis toujours fasciné par l’ufologie et tout ce qui touche à la question extraterrestre. Nuit Etoilée avait remporté le prix de la meilleure réalisation au festival de Troyes 2008. J’ai ensuite enchaîné sur Révolution, avec l’envie d’expérimenter un film plus démonstratif, en réaction à Nuit Etoilée.

 

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3) Tu as fait appel à certain ténors du doublage comme Patrick Poivey, Daniel Beretta ou Jean-Pierre Leroux, qui est même acteur à part entière pour le coup. Pas trop dur de convaincre tout ce beau monde ?

Ce sont des gens très accessibles, même sur des petits projets, du moment qu’on est sérieux dans sa démarche et clair dans ses intentions. En fait, la vraie difficulté n’est pas de les convaincre mais d’arriver à les joindre. Il y a autour d’eux tout un tas d’intermédiaires qui ont d’autres chats à fouetter que de faire circuler une demande pour un court-métrage. Sans parler du fait que je n’étais pas de Paris, que je n’avais ni piston, ni réseau. Alors j’y suis allé au forcing, en contactant des agents, des webmasters, des journalistes susceptibles de connaître untel ou untel. Toutes ces démarches se sont étalées sur près d’un an et demi. Pour la petite histoire, je me souviens avoir insisté pendant 3 mois auprès de l’agent de Patrick Poivey, qui lisait mes messages mais n’y répondait pas, au point d’envoyer un total de 5 ou 6 mails parce que je voulais vraiment qu’il participe à Révolution. Cet agent a fini par se rendre compte que j’étais vraiment déterminé… Au bout de 3 mois, donc, il a fini par transmettre ma demande et m’a laissé l’adresse postale de Patrick Poivey pour que je lui fasse part d’un pré-montage du film, sans le son, et des répliques. Patrick Poivey m’a rappelé 2 jours plus tard, m’expliquant qu’il avait vu le pré-montage et qu’il acceptait de s’engager, avec beaucoup de gentillesse. Sur l’ensemble des doubleurs, ça n’a pas été simple, mais dès lors que j’arrivais à rentrer en contact, je me rendais compte que c’était des gens humbles et totalement ouverts à ce qu’on leur proposait.

 

 

4) Ce qui frappe d’emblée lorsque l’on voit Révolution, c’est l’excellente tenue des effets visuels et leur nombre, tant et si bien qu’on a la sensation que chaque plan est truqué ou presque ! Combien de temps cela t’a pris niveau post-prod et combien tout cela t’a coûté ?

Il n’y a pas loin de 500 plans truqués. J’ai passé 5 ans sur la post-prod, ce qui est beaucoup, mais il faut dire que je n’y connaissais rien avant de débuter le tournage. Je n’avais jamais ouvert une bouteille de latex, je ne savais même pas ce qu’était un calque sur After Effect : j’ai appris sur le tas, en mettant les mains dans le cambouis… Aussi parce que je n’avais pas le choix. Personne ne voulait s’en charger à ma place. Pareil pour les maquillages gore, je n’avais pas de mode d’emploi : je n’ai jamais fait d’école de ciné ou d’effets spéciaux. Donc je commandais les produits sur internet puis je les testais chez moi. Il y a eu beaucoup de ratés, je pouvais passer une journée à travailler sur un plan, pour recommencer le lendemain, jusqu’à ce que ça fonctionne. Alors pour me motiver, je regardais des making-of (La Mouche, Aliens, Terminator 2, etc), je m’inspirais de ces artistes qui passaient des mois, parfois des années, dans des ateliers à concevoir des trucs complètement fous, et avec beaucoup d’inventivité. Pour le coût, je ne tenais pas de comptabilité mais je dirais à vue de nez que la totalité des effets spéciaux de Révolution a coûté moins de 800€, de ma poche. J’habitais à 2 kilomètres d’un magasin d’arts plastiques et je m’y rendais de temps à autre pour faire le plein (pinceaux, peintures, latex). Ce qui a coûté le plus cher, ce sont les stocks footages d’explosions et de fumées (qui sont l’œuvre de Videocopilot et Detonation films) et les armes à blanc de 7ème catégorie (que j’ai dû acheter avec les munitions).

 

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5) Arrête-moi si je me trompe, mais si l’on sent clairement que tu as tenté de mélanger, à ta sauce, le cinéma de Carpenter et de la SF à la Robocop/Terminator, on devine aussi que t’es un sacré bisseux. J’ai beaucoup pensé à Bruno Mattei en voyant Revolution, dans l’esprit, la générosité…

J’ai grandi avec des séries B essentiellement américaines. Je ne suis pas vraiment familier des films de Bruno Mattei mais ce dernier s’inspirait aussi de ces séries B américaines. Les influences sont donc les mêmes et aboutissent à un cocktail aux arômes plus ou moins similaires. Même si je voulais éviter le télescopage de références, j’étais effectivement nourri par un certain état d’esprit, un peu foufou et sans concessions, par l’esthétique colorée et le côté festif de ce cinéma. Je pensais à Street Trash, Evil Dead 2 et Braindead en passant par des trucs plus sérieux mais dont l’esthétique du gore n’en demeurait pas moins folle, comme La Mouche ou The Thing, mais pas que… Je gardais une tendresse particulière pour certains animes japonais, tels que Ghost in the Shell, Akira, Ninja Scroll ou Jin-Roh, qui comportaient leur lot de séquences bien barrées. J’étais aussi inspiré par l’énergie des films de John Carpenter, de James Cameron ou encore de Paul Verhoeven. Il en résultait ce sentiment, un peu sale mais fascinant, que le corps humain pouvait partir en morceau à chaque instant du film. C’est ce que j’essayais de retrouver – sans chercher à choquer  -, c’est-à-dire de renouer avec cette sensation de rentrer dans un univers de brutalité et d’aberrations technologiques, où tout était possible. Y compris de voir un mec se faire arracher un membre, de voir un robot prendre vie ou encore d’assister aux effets spectaculaires d’un gaz mortel. Je trouvais grisant de bricoler un court-métrage – sans prétention, en assumant le coté fauché – qui s’inscrive dans cette voie mais sans non plus prendre une posture de ricaneur, ce qui est très à la mode de nos jours. Je voulais que le film développe un potentiel ludique, récréatif, mais en même temps je voulais croire en ce que j’étais en train de montrer, je voulais partager une idée du cinéma de divertissement que j’aimais (et que j’aime toujours), sans m’en moquer.

 

 

6) Révolution parle d’un groupe de terroristes armés qui débarquent pour zigouiller le staff d’une chaîne de télé à la TF1. Difficile de ne pas penser aux événements de l’année dernière, surtout ceux de Charlie Hebdo. Révolution a été tourné entre 2008 et 2012, avant ces événements, mais est-ce que cela a modifié ta vision de ton propre travail ?

Oui et non. Oui car je me suis rendu compte que la réalité était bien plus violente. Non car je mesure la distance entre un genre de cinéma et la réalité. Disons que quand j’ai eu l’idée d’un commando anti-télé-réalité, ça me semblait suffisamment absurde pour en faire l’objet d’un pitch de série B. Le hic est qu’aujourd’hui, la situation du film est devenue plus que probable. Du coup, ça enlève au pitch de Révolution un peu de son côté naïf et saugrenu, au profit d’un aspect politique et provoc’ beaucoup plus appuyé qu’il ne l’était à l’origine.

 

revolution329 janvier 2016, projo de Révolution à la librairie « A la Une » de Chaumont.

 

7) D’ailleurs, il n’y a pas vraiment de figure héroïque dans ton court : si les terroristes sont les protagonistes principaux, on ne les imagine pas meilleurs que les autorités qu’ils combattent. Cet aspect désespéré enveloppant un délire à la base très fun était-il prévu dès le départ ?

Oui, complètement. C’est même la première fois qu’on me le fait remarquer, mais c’est vrai. Je crois que ce côté désespéré me vient du slasher, précisément de la figure du boogeyman : cet espèce de monolithe noir qui avance et ne fait jamais un pas en arrière. Je pense à Terminator, mais il y a aussi une forte influence carpenterienne dans l’envie de représenter les corps constitués de manière anonyme, voir un peu hawksienne (rendons à César ce qui lui appartient) dans le sens où ils font leur job sans sourciller. D’un côté, je ne voulais pas en faire un film manichéen, de l’autre, il fallait bien justifier les moyens poussifs mis en œuvre par les autorités pour venir à bout des terroristes. Et pour ça, il fallait que l’assaut, en termes de dégâts occasionnés, soit à la hauteur de la riposte policière. D’ailleurs, pour faire écho à l’actualité, c’est ce que fait le gouvernement Hollande depuis le 13 novembre : on subit un attentat, on répond par des avions rafales qui décollent dans la foulée. On répond à la violence par la violence, de manière primitive et irréfléchie, le tout doublé d’une sorte d’obsession à vouloir dézinguer son prochain. Après, je n’intellectualisais pas les choses plus que ça, je n’en avais pas la prétention, j’essayais surtout de faire en sorte que les scènes d’action fonctionnent au mieux, ce qui était déjà compliqué. Et quand bien même, je n’ai pas réussi à faire ressortir ce sentiment désespéré comme je l’aurai voulu.

 

 

8) Tu réalises également les vidéos de la page Youtube de Vidéotopsie. Toi qui a filmé des explosions dignes de Michael Bay, un robot tueur charcler dans tous les sens et des rats en train de fondre, ça ne doit pas te changer des masses de filmer Snake Plissken en train de parler de bis rital. Mais néanmoins, on y pense assez rarement quand on regarde les bonus d’un DVD, mais ce n’est pas trop dur d’essayer de donner du dynamisme à une situation statique ? Je sais que tu essaies de filmer les étagères et varier les prises de vue, par exemple…

J’ai déjà réalisé pas mal de reportages, dans le cadre de mon activité professionnelle. Avec l’expérience, c’est quelque chose qui se fait à l’instinct. Pour Vidéotopsie, je dirais que la principale difficulté est de s’adapter à la taille de la pièce car mon matos est assez imposant, ce qui fait que je peux manquer de recul. Pour placer les éclairages, éviter les surbrillances dans les VHS, ça peut prendre un peu de temps aussi, mais David et moi abordons ça à la cool, sans urgence. Sinon, ce n’est pas pour lui passer de la pommade, mais il a ce don d’orateur qui fait que, même à une seule caméra, son intervention sera dynamique. De mon côté, je fais au mieux pour embellir l’ensemble, en adaptant les changements d’axes à son débit, sa gestuelle, car c’est lui qui insuffle le rythme. Mais je ne fais pas de miracle : si le mec devant la cam est mauvais, le montage ne fera pas illusion. Coup de bol, David Didelot vit sa passion, plus que tout, il sait la communiquer, et même avec un enthousiasme contagieux.

 

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9) Enfin, quels sont tes projets actuels ? Sur quoi tu travailles en ce moment ?

Il y a la Vidéotopsie TV (même si c’est occasionnel), il y a un making-of de Révolution (présent sur le DVD) qui sera bientôt disponible sur ma chaîne YouTube. Sinon j’ai quelques pistes pour de futurs films, dont une sur le thème de la menace extraterrestre. Je n’en dis pas plus, mais l’idée, de par son contexte et ses personnages, est vraiment originale. Rien n’est écrit, ni décidé… Et sa concrétisation dépendra surtout des retombées de Révolution. Pour l’heure, je cherche à me faire des contacts, à m’entourer de gens motivés et compétents, à l’écriture comme à la technique, avec qui je partagerai ce même goût pour le ciné de divertissement… Car on est vraiment en minorité. Fabriquer un film est un travail collectif et j’espère pouvoir évoluer dans ce sens. Donc je suis tenté de dire : wait & see… !

 

Entretien mené par e-mail en avril 2016.

 

Un énorme merci à Joffrey pour sa disponibilité et le temps qu’il a bien voulu consacrer à Toxic Crypt! N’hésitez pas à liker et visiter la page Facebook de Révolution!

 

 

4 comments to Entretien avec Joffrey Schmitt (Révolution)

  • Roggy  says:

    Excellente interview (comme d’hab l’ami) pour ce court que j’ai apprécié comme tu le sais. Et je suis encore plus bluffé par la qualité des effets visuels, de la mise en images au vu du budget consacré et des connaissances de son auteur en la matière ! J’ai vu des trucs pros tellement pourris comparé à ce petit film sans prétention mais très réussi. C’est impressionnant et j’espère vraiment que Joffrey Schmitt aura l’opportunité de continuer son chemin parce qu’il a visiblement du talent.

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