Deux Yeux Maléfiques

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Si Edgar Allan Poe était toujours parmi nous, il serait certainement un grand admirateur du cinéma d’horreur, et par extension de Georges Romero et Dario Argento. Il pourrait donc être fier de voir ces deux-là travailler main dans la main pour moderniser un peu l’univers macabre de l’ami des corbeaux…

 

 

Poe et le cinéma gorgé de frissons, c’est une longue histoire débutée dès les premiers années du septième art, de nombreux méfaits du romancier ayant été portés à l’écran à l’époque du muet, notamment en France. Les écrits du grand Edgar ne cesseront alors de passer des mots aux images, faisant le bonheur des amoureux de l’épouvante à papa. Pour les années 30, on retiendra bien évidemment les Black Cat et The Raven avec Karloff et Lugosi ou encore le Murders in Rue Morgue avec Bela en solo, pour les fifties ce sera plutôt l’agréable Le Fantôme de la Rue Morgue tandis que les années soixante furent mémorables pour les adaptations orchestrées par Roger Corman avec Vincent Price en tête d’affiche. Pour sûr que des textes aussi mémorables que La Chute de la Maison Usher, Le Chat Noir ou Ligeia firent les beaux jours du fantastique gothique et ambiancé, de la branche old-school des arts sombres de la pellicule. Mais qu’en est-il des décennies plus récentes ? Malheureusement, peut-être parce que tout fut dit lors de l’enchaînement de titres par Roger Corman, l’auteur fut moins adapté à partir des années 70, même si quelques bandes arrivaient de temps à autre. Tel un Murders in the Rue Morgue par Gordon Hessler en 71, un très libre La Chute de la Maison Usher en 82 réalisé par Jess Franco, un Le Chat Noir très sympa par Lucio Fulci, un nouveau Masque de la Mort Rouge toujours produit par Corman et avec Adrian Paul en 89, un The Pit and the Pendulum produit par Full Moon avec Stuart Gordon aux commandes dans les nineties et, plus récemment, un pas désagréable blockbuster, The Raven, sorte de biopic fictionnel du maître. Bon, il y a aussi un House of Usher et un Pit and the Pendulum tous deux réalisés par David DeCoteau, deux gros Z branchés jeunes éphèbes torses nus, des pastiches homosexuels qui ne conviendront pas à tous les publics. S’il y a toujours du choix, notamment au rayon des courts-métrages, le Poe n’est néanmoins plus aussi fréquemment honoré par le cinéma que jadis, et pas toujours avec beaucoup de joie qui plus est… Heureusement, en 1990 sort Deux Yeux Maléfiques, projet de longue date de Dario Argento et Georges A. Romero, fans de la première heure du romancier. Et leur idée est simple et assez peu novatrice : sortir une anthologie mettant en avant le poète mélancolique, à l’image de celle de Corman, L’Empire de la Terreur. Outre les deux hommes derrière Zombie étaient prévus John Carpenter et Stephen King. Mais le premier partira sur d’autres projets tandis que le second abandonnera la caméra après la désastreuse expérience Maximum Overdrive. Et c’est sans plus de succès que Dario et Georges reportent leur choix sur Clive Barker et Wes Craven, forçant les deux réalisateurs à étirer leurs deux segments pour faire de leur Two Evil Eyes un film seulement composé de deux sketchs de 50 minutes. Après quelques tâtonnements scénaristiques, les deux Masters of Horror se frottant à l’horreur politique, ils décident pour le père des zombies d’adapter L’Etrange cas de Monsieur Waldemar et pour le roi du giallo de caresser Le Chat Noir.

 

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C’est à Romero que revient la lourde tâche d’ouvrir la marche funèbre. Cela ne devrait pas être un problème pour le réalisateur de Creepshow, film à sketchs légendaire s’il en est. Et autant le dire tout de suite, sa version de l’affaire Waldemar est une réussite. Pas une tuerie intégrale, mais une bonne petite réussite, de celles qui font passer un moment fort agréable. En compagnie d’une Adrienne Barbeau n’incarnant pas franchement une épouse parfaite, d’ailleurs. La dame, ancienne hôtesse de l’air, est ainsi mariée à Monsieur Waldemar, personnalité richissime de la région et en train de dépérir à petit feu, une douloureuse maladie l’emportant peu à peu. Ce qui stresse bien évidemment son épouse, plus jeune de quelques années, effrayée à l’idée que la fortune familiale lui échappe puisque les questions de la succession ne sont pas totalement réglées. Et Waldermar n’étant visiblement pas le plus tendre des conjoints, Miss Barbeau se voit contrainte d’appeler un ancien amant, docteur de son état et spécialiste de l’hypnose, pour endormir le vieux et le forcer à signer la paperasse dans son sommeil. Mais voilà, le vioque décède subitement avant que les opérations financières ne soient totalement terminées, alors qu’il était sous hypnose. Si cela pose bien évidemment des problèmes d’ordre pratique, cela rend également la vie d’Adrieeeeenneee (à dire avec la voix de Sly) particulièrement dangereuse puisqu’elle se retrouve avec une sorte de zombie… endormi ! En effet, puisqu’il a claqué sous l’hypnose, Waldemar est encore un peu là sans vraiment l’être et ne parvient pas à atteindre le paradis des richards. Pire encore, il semblerait que d’autres âmes, nettement plus maléfiques, profitent de son étrange état pour s’immiscer dans le monde des vivants… Avec ce premier segment, Romero signe bien évidemment une version moderne de l’enterré vivant, ou plutôt du congelé vivant puisque le pauvre Waldemar se retrouve dans le frigidaire, entre les cordons bleus et le sorbet aux framboises. Cette première moitié de métrage mise en tout cas largement sur le suspense, rappelant à la fois les thrillers d’Hitchcock et les débuts d’épisodes de Columbo, Romero prenant un long moment pour définir l’escroquerie à laquelle nos deux protagonistes principaux ont recours. Certains pourraient d’ailleurs trouver le rythme un peu trop lent mais cette relative inaction ne doit pas être prise pour de l’adynamie, quand bien même cela collerait avec le sujet. Romero ne se presse tout simplement pas car il a bien conscience qu’un récit tiré de l’œuvre de Poe ne se conjuguerait guère avec un rythme haletant et dynamique. Poe, c’est de l’ambiance, un point c’est tout !

 

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L’auteur de Martin ne se presse donc pas et développe progressivement une atmosphère de malaise en laissant la Barbeau seule dans une grande maison avec un corps frigorifié qui ne cesse pourtant de pousser des râles d’agonie. Habile, le réalisateur jongle avec une époque contemporaine bien visible par la technologie (du début des nineties, bien sûr) trouvable chez les Waldemar tout en renvoyant au cinéma gothique via le sous-sol où est entreposé le frigidaire, cercueil temporaire du vieil homme. Les escaliers en colimasson et en pierre ne sont pas sans rappeler le décorum des vieilles productions Corman et la tristesse de cette cave grisâtre, de cette crypte de béton, souligne encore un peu plus l’aspect triste et irrespectueux de la mort qu’offrent Barbeau et son médecin (Ramy Zada) à celui qu’ils détroussent à grand renfort d’hypnose et de testaments. S’il ne terrifie guère durant toute sa première partie, The Facts in the Case of Mr. Valdemar met mal à l’aise et laisse immédiatement penser à son public que, quoiqu’il arrive, il n’y aura pas de happy end pour les amants diaboliques. Le final est par ailleurs très satisfaisant : si le réveil d’un Waldemar énervé et bien sûr déguisé en Cornetto à la vanille ne fait qu’un effet limité, la faute au fait qu’il est un peu étrange d’entendre sa voix alors que ses lèvres restent immobiles, la conclusion voyant de lugubres fantômes attaquer un personnage dans son sommeil fait sensation. D’autant que cette visite nocturne provoque une scène gore marquante et originale qui fera d’ailleurs tourner de l’œil à l’immense Tom Atkins, que l’on se plait toujours à croiser, même dans un rôle très secondaire. Le constat est donc largement positif pour ce premier œil maléfique, d’autant qu’il use très intelligemment de la transe et rend un bel hommage au père Edgar, son amour pour la mort et la vie retrouvée dans un corps putréfié se retrouvant bel et bien devant la caméra de Romero !

 

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A priori, on peut penser que le sketch de Dario Argento, The Black Cat, souffrira sans doute de la comparaison avec le réussi premier. D’autant que le papa de Suspiria n’était déjà plus en odeur de sainteté au début des années 90, certains de ses fans de la première heure trouvant déjà que ses méfaits de l’époque (Deux Yeux Maléfiques est coincé entre les polémiques Opera et Trauma) manquent de puissance. Mais bon, ce n’est pas non plus la fin de la même décennie avec l’embarrassant Le Fantôme de l’Opéra, par exemple, et l’on peut estimer que le Dario avait encore suffisamment de résidus de dope dans le pif pour emballer 50 minutes un minimum efficace. Et c’est d’ailleurs le cas, son segment étant d’un niveau à peu près égal à celui de Romero, poussant cependant le bouchon un peu plus loin en matière de violence. Il dispose également d’un avantage que n’avait pas forcément Romero, qui disposait d’un beau casting (Barbeau et Atkins, ils butent, non ?) mais pas de têtes reconnaissables par un public guère habitués aux plaisirs bis. Argento, lui, s’assure les services d’un Harvey Keitel alors en odeur de sainteté et lui fait jouer un photographe spécialisé dans les clichés de cadavres atrocement mutilés. Et les horreurs que notre protagoniste principal transforme en art via son appareil commencent à jouer sur son mental, de plus en plus pervers et sadique. Il finit d’ailleurs par ressembler aux meurtriers dont il suit les méfaits via son engin en malmenant et tuant le chat de sa violoniste de petite amie, histoire d’en tirer un bouquin nauséabond rempli d’images de cette torture animalière. Bien évidemment, tout cela ne plaît guère à sa copine, qui décide de quitter le domicile conjugal. Elle n’en aura pas temps, son conjoint l’assassinant parce qu’elle tentait de l’empêcher de tuer un autre chat noir, étrangement identique au premier et que Keitel perçoit comme une menace surnaturelle. Histoire de se débarrasser proprement de l’encombrante carcasse de son ancien amour, le meurtrier emmure sa dulcinée… La suite, vous la connaissez sans doute et savez à quel point elle est morbide. Comme de juste avec lui, Argento met bien évidemment le paquet et rend l’ensemble encore plus « gruesome » qu’il ne l’était déjà sur le papier…

 

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Car si le bon Dario met le paquet au niveau référentiel (le perso de Keitel se nomme Usher, un cadavre a été tranché pas un pendule, un fou a arraché les dents de sa cousine,…), il fait également tout son possible pour que son récit transpire le ténébreux, la brutalité et la folie. Car ça ne rigole pas vraiment dans Le Chat Noir, Keitel incarnant un salaud intégral semant le mal autour de lui sans raison apparente, si ce n’est une fascination pour le vice et une tension sexuelle palpable lorsqu’il photographie des corps en putréfaction. Bien sûr, Dario ne compte pas en rester à la conclusion de la nouvelle d’origine et balance quelques idées bien cradingues dans sa version, dont une scène à vomir avec des chatons immondes, en train de dévorer un cadavre plus très frais. Par chance, Dario en avait encore sous le coude en 1990 et nous emballe quelques beaux plans furtifs (une corde apparait en flash à Usher, symbole d’une fin prochaine), un climax inspiré dans lequel il fait virevolter sa caméra dans des escaliers et parvient, plus généralement, à installer une sacrée ambiance lugubre. Dommage que quelques fautes de goût viennent amoindrir l’impact de son œuvre, tel des fringues ridicules pour Keitel, un songe un peu loupé et risible ramenant le personnage à l’époque des sorcières et une manière très ridicule pour le Harvey de brouiller les pistes quant à la mort de sa femme. Le lascar entreprend en effet de coller la photo de sa victime sur un mannequin de fortune et de faire bouger ses ne collant que modérément avec la noirceur du reste de cette belle bobine, peut-être la dernière réussite intégrale de son auteur.

 

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Reconnaissons cependant que ni le premier sketch ni le second ne seront considérés un jour comme d’importants faits d’armes pour Romero et Argento, quand bien même ils valent bien mieux que leurs dernières sorties. A vrai dire, le George comme le Dario sont un peu effacés par un troisième homme, débarqué pour leur voler la vedette. Un certain Tom Savini, venu proposer ses services pour créer effets gore et faux cadavres tout simplement saisissants ! Parmi les meilleurs travaux de ce génie des maquillages et des sfx crados, assurément, et s’il y a des images qui marqueront les spectateurs durablement après Deux Yeux Maléfiques, ce sont clairement les siennes. Rien que pour son magnifique travail, et pour d’autres choses évidemment, ce noir hommage à Poe mérite clairement une vision (et plus, soyons fous !) alors prenez un chat noir sur vos genoux, ouvrez la fenêtre dans l’espoir qu’un corbeau pénètre dans votre caveau et lancez la bande. Et surveillez vos murs, qui sait quelles horreurs se cachent derrière…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: George A. Romero et Dario Argento
  • Scénarisation: George A. Romero, Dario Argento, Franco Ferrini
  • Production: Achille Manzoti, Dario Argento, Claudio Argento
  • Titre Original: Due Occhi Diabolici (Ita), Two Evil Eyes (USA)
  • Pays: Italie, USA
  • Acteurs: Harvey Keitel, Adrienne Barbeau, Ramy Zada, John Amos
  • Année: 1990

4 comments to Deux Yeux Maléfiques

  • Nola Carveth  says:

    Merci Rigs, je l’ai dégoté la semaine dernière, et tu m’as donné fichtrement envie de le voir ! J’ai sauté quelques passages pour ne pas en savoir trop, tu me pardonneras. Poe, George, Dario, Adrienne, Tom x 2 : c’était déjà alléchant, et encore plus avec les qualités que tu décris. À noter aussi, concernant Poe (et Roggy ne me contredira pas), le film à sketchs d’animation Extraordinary Tales, de très bonne facture générale. Et en musique, le somptueux Tales of Mystery and Imagination d’Alan Parsons Project, directement inspiré par les écrits de Poe.

  • Roggy  says:

    Quand j’ai loué la VHS à l’époque, je ne devais pas avoir conscience du travail de Tom Savini sur ce film. Moi aussi, tu m’as donné envie de revoir le travail pas des plus connus de Romero et Argento. Je confirme les propos de Nola sur « Extraordinary tales » rendant un bel hommage à Edgar Allan Poe dans ce film d’animation.

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