Crimson Peak

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Après avoir fracassé quelques cités urbaines avec ses gros robots et ses gigantesques créatures d’une autre dimension, le père Del Toro avait bien besoin de calme, voire de silence. Autant dire que c’était le moment rêvé pour le père cinématographique d’Hellboy de retourner à ses « petits » films de fantômes et de verser dans du gothique comme on l’aime…

 

 

Ah Guillermo, mon bon Guillermo ! Un mec que j’aime assez. Comme tout le monde, j’ai envie de dire, si ce n’est quelques cinéphiles trouvant qu’on a tendance à en faire un peu trop sur son compte. Mais on peut comprendre ses fans voyant en lui le sauveur du cinéma fantastique puisque toutes les œuvres du Mexicain sont réussies. Toutes, sans exception. Mais je peux aussi saisir l’agacement de ses quelques détracteurs, cependant, car si votre serviteur vomissant de la purée toxique (ouais, à l’heure où j’écris ces lignes, je suis plus malade que si j’avais été mordu par un loup de Tchernobyl) a apprécié chaque pelloche estampillée Del Toro, il n’en a jamais adoré aucune non plus, si ce n’est éventuellement L’Echine du Diable. Bien sûr, les Blade II, les deux Hellboy, Le Labyrinthe de Pan, Pacific Rim et compagnie furent tous de sains divertissements, le genre qui permet au spectateur de quitter son fauteuil pour s’envoler vers d’autres univers. Mais il manquait à chaque fois un petit quelque-chose, un je-ne-sais-quoi impossible à dénicher, et encore moins à décrire, faisant qu’aussi bons soient les œuvres du gaillard, elles ne se hissent jamais au rang d’œuvres particulièrement chéries dans la crypte toxique. Est-ce que la donne va changer avec Crimson Peak, nouveau méfait du gros bigleux ? A priori, les chances sont plutôt de son côté vu que les influences majeures du Guillermo sont cette fois à chercher dans le gothique des sixties, et plus précisément du côté rital de la force. Pas franchement pour nous fâcher, quoi, et un fait taillé pour nous rendre encore plus heureux que le réalisateur de Cronos ne se soit finalement pas emmerdé à mettre en image la médiocre trilogie du Hobbit, qui aurait sans doute retardé la sortie de ce film d’épouvante à l’ancienne et moins typé Hammer que l’on veut bien nous le faire croire.

 

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Bien sûr, lorsque l’on torche une bande goth, on se réfère forcément un peu à la Hammer, mètre étalon en la matière, mais il est évident que les influences majeures de notre auteur étaient plutôt Mario Bava, Riccardo Freda, Antonio Margheriti et consorts. Ce que l’on repère vite en jetant un œil au récit, finalement guère éloigné de ce que l’on tournait dans la botte dans les sixties, sinistre machination et fantômes bourrés de regrets à la clé. Crimson Peak prend ainsi place en 1887, à New York, et nous présente Edith Cushing (la Polonaise Mia Wasikowska), fille d’un riche homme (Jim Beaver) recevant un jour la visite du baronet Thomas Sharpe (Tom Hiddleston, de la saga des Thor et Avengers). Ce dernier est en effet en possession d’une carrière d’argile qu’il souhaite relancer via une machine de son invention, qu’il ne peut construire qu’en obtenant un prêt qu’il espère obtenir du père Cushing. Mais soudainement épris d’Edith, Thomas se met à faire la cour à cette dernière, d’ailleurs pas contraire à l’idée, au grand dam du père de la jeune fille qui n’aura guère le temps de mot dire puisqu’il se fera assassiner dans sa salle de bain… Sa méfiance envers Sharpe est-elle la cause de cette mort violente ? Reste qu’il ne pourra pas voir sa descendance quitter le pays pour rejoindre l’Angleterre, et plus précisément Crimson Peak, là où se trouve le manoir des Sharpe, une vieille bâtisse décrépie s’enfonçant de plus en plus dans les mines d’argile… Désormais mariée à Thomas, Edith doit vivre avec lui et son inquiétante sœur Lucile (Jessica Chastain, vue dans Mama), mais aussi quelques fantômes, la demeure semblant hantée de la cave au grenier. Sur le papier, pas grand-chose ne fait dériver Crimson Peak du tout-venant du genre ectoplasmique : jeune héroïne, grande bâtisse que vous ne risquez pas de voir parmi les émissions de maisons d’hôte de TF1, apparitions inquiétantes des morts, secrets sordides gardés par des vivants peu avenants,… Tout est là et Del Toro n’a de toute façons pas envie de réinventer le goût de la purée, le réalisateur plongeant même les pieds joints dans les passages obligés du genre, à l’image de cette inévitable escapade nocturne dans les couloir du manoir.

 

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Mais soyons honnêtes : Del Toro, s’il est un scénariste méritant, est plus un artiste pictural qu’un constructeur de récits et l’on attend surtout de sa part une galerie  de belles peintures. Il suffit de revoir les Hellboy et, surtout, Pacific Rim pour s’en convaincre, les scripts n’étant pas les plus belles qualités des œuvres en question. Inutile d’ailleurs de revenir trop lourdement sur la teneur visuelle de Crimson Peak, tout le monde sait fort bien de quoi il en retourne : le film est une Rolls en la matière, un magnifique cadeau fait aux amoureux du cinéma d’épouvante à l’ancienne. On sent à chaque instant et derrière chaque plan l’artiste, le dessinateur, qu’est Del Toro, changé en architecte de l’une des plus belles demeures démoniaques du fantastique. Pas effrayé à l’idée d’en faire trop, et il a bien raison, le Guillermo façonne une baraque incroyable, où chaque pièce se présente comme une menace potentielle : la bibliothèque remplie de mystères, la lugubre mine d’argile à laquelle on accède via un vieil ascenseur, la salle de bain qui fut le théâtre d’un violent meurtre, l’atelier rempli de têtes de poupées qu’on ne glisserait pas sous sa couette avant de dormir, le hall au toit troué laissant tomber neige et pluie,… De manière générale, les maisons hantées ne sont pas entièrement flippantes et seules quelques pièces sont mises en avant comme de potentiels portails vers les enfers. Pas dans Crimson Peak, où chaque porte semble cacher d’horribles cachotteries. Ce qui renforce d’ailleurs sacrément l’aspect conte de fée de l’ensemble, sentiment encore accentué par les personnages et leur garde-robe. Ces dames portes de longues robes chatoyantes tandis que Sir Sharpe est d’une élégance propre à son rang, mais d’une élégance sombre laissant sous-entendre le vice que l’on risque de trouver en lui. Fidèle à lui-même, Del Toro met en tout cas de la couleur dans ses fresques, un réel bienfait que l’on ne pourra jamais apprécier assez à notre époque, celle où cinéma d’horreur rime généralement avec triste grisaille.

 

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Mais inutile de remettre une grosse dose de confiture sur la tartine, la vue de la moindre image du film suffisant bien à convaincre tout auditoire doté d’une vue fonctionnelle que la bobine qui nous intéresse ici a de belles formes. Dirigeons-nous donc plutôt sur son fond, là où le bas pourrait éventuellement blesser. Et abordons d’ailleurs le sujet qui fâche : Crimson Peak n’est jamais effrayant et passe même pour inoffensif, voire même inefficace. Nous le verrons plus loin mais avec son dernier méfait, Del Toro désirait visiblement mettre en image une belle histoire d’amour, ténébreuse, n’hésitant pas à construire son récit comme celui d’un véritable film romantique, tant et si bien que l’on pense presque à des œuvres comme Titanic en première bobine, lorsque Thomas et Edith commencent à se tourner autour. Et qu’on se le dise : le film tient moins de la pelloche spectrale que du drame humain, tant et si bien que le metteur en scène ne donne qu’un rôle limité à ses revenants, ici des figurants passant le bonjour à l’occasion, éventuellement des rôles pivots, mais certainement pas des protagonistes de premier rang. Les fantômes sont ici des concentrés de regrets venant avertir les vivants des orages à venir et ne tentent dès lors jamais d’en attenter à leurs existences. Ce dont on se rend compte dès la séquence d’ouverture, la seule à faire frémir un brin mais aussi l’unique présentant encore les esprits comme un danger potentiel puisqu’également la toute première. Notez que le barbu a bien raison de ne pas trop en faire en la question puisque si les quelques scènes jouant la carte des apparitions d’outre-tombe sont toutes très belles, elles n’apportent guère plus que ce que l’on a déjà vu dans La Dame en Noir et autres Insidious. Plus gênant encore : Del Toro se lance à son tour dans quelques jump scares dont on se passerait d’autant plus qu’elles tranchent avec l’ambiance posée du métrage, pas franchement branché sur les sursauts de foire.

 

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Comme déjà précisé plus haut, l’intérêt réel est de toute façon ailleurs, dans les rapports des vivants plus que dans les tourments des morts. Son objectif, Del Toro préfère le braquer sur l’arrivée de cette oie blanche d’Edith dans le nid de vautours des Sharpe. Il ne fait d’ailleurs pas un grand mystère de leurs intentions et s’il distille au compte-goutte les informations les concernant, il sous-entend clairement que leurs causes ne sont guère louables et que c’est principalement la fortune d’Edith qui les intéresse. Sentant sans doute son script prévisible, et il l’est puisque l’on devine tout dès le premier quart d’heure, Del Toro préfère miser sur les tragédies humaines, sur les relations qui se tissent et s’effritent, auscultant cette étrange union entre une Edith naïve ne découvrant la vie qu’au travers de quelques romans, généralement fantasques, et un Thomas au sourire de façade et au trouble passé. Mais le manichéisme n’est ici jamais de mise et tout peut évoluer… Et ce en grande partie grâce à des acteurs impeccables. Louons surtout les talents des deux corbeaux : Hiddleston est ici nettement plus sympathique que lorsqu’il doit incarner les dieux faussement méchants (ou faussement gentils, on ne sait pas trop) chez Marvel tandis que Chastain est hypnotisante. Outre les fabuleux décors, c’est la demoiselle qui marquera sans doute les esprits, tant elle est filmée comme une veuve noire, une démone vénéneuse, si mauvaise qu’elle en est incapable de faire semblant d’être agréable. Présentée comme une spectatrice d’une romance douteuse, elle dévoilera au fil de l’intrigue son rôle central au sein de ces histoires de cœurs fendus. Et comme toutes les histoires d’amour finissant mal, Crimson Peak se conclut dans les larmes et la rage au détour d’un climax étonnamment sanglant. On avait déjà la puce à l’oreille depuis un meurtre aux frontière du gore (et assez giallesque) en première partie, on en a la confirmation : alors qu’il tentait plus ou moins de nous endormir dans une terreur lente, plus mystérieuse et proche du film policier que de l’horreur telle qu’on l’imagine, Guillermo nous prend par surprise et balance un duel sanglant et particulièrement surprenant !

 

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Et si finalement j’avais trouvé le Del Toro me plaisant intégralement (ou quasiment, je ne vais pas chipoter sur des détails) ? On dirait bien, ce Crimson Peak étant la lueur d’espoir venant percer la morosité du cinéma fantastique actuel, en plus d’être un beau rappel que c’est définitivement dans les vieilles marmites que l’ont fait les meilleures soupes. Celle-ci est à la fois épaisse et fine et, malgré son arrière-goût de déjà-vu, parvient tout de même à proposer quelques éléments personnels (Del Toro met comme toujours beaucoup de lui-même ici et les personnages lui ressemblent finalement assez) permettant d’apporter des airs de nouveautés au plat, un peu comme Sleepy Hollow (auquel il ressemble beaucoup) en son temps. Alors oui, ça reste du Del Toro, c’est-à-dire que ça n’apporte jamais grand-chose, mais putain ce que le zig’ fait, il le fait bien !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Guillermo Del Toro
  • Scénarisation: Guillermo del Toro, Matthew Robbins, Lucinda Coxon
  • Production: Guillermo del Toro, Callum Greene, Jon Jashni, Thomas Tull
  • Pays: USA
  • Acteurs: Mia Wasikowska, Jessica Chastain, Tom Hiddleston, Charlie Hunnam
  • Année: 2015

A lire également, la chro de Roggy!

8 comments to Crimson Peak

  • Roggy  says:

    Tu sais que je suis moins enthousiaste que toi sur le film, même si globalement, le résultat final est positif. Crimson peak possède une patine old-school mais s’avère plus un drame victorien qu’un pur film fantastique, qui n’est ici qu’un prétexte. C’est peut-être la grosse déception des fantasticophiles qui s’attendaient sans doute à autre chose et moins prévisible aussi.

  • Roggy  says:

    Je suis d’accord avec toi Rigs sur la beauté visuelle du film. Et merci pour le lien que je n’avais point vu 🙂

  • princecranoir  says:

    C’est beau ici, mais c’est plein de courants d’air. A force de tourner autour du Poe, de faire sa Bronte à grands renforts de hurlevents, Del Toro non seulement fait vitrine, mais en plus il fait toc. Moi, dans le même genre, j’ai trouvé « sleepy hollow »plus passionnant. Ceci dit, tu ne manques pas d’arguments pour une belle vente !

  • Mr Vladdy  says:

    Imparfait, j’ai quand même adoré ce film et sur grand écran, je trouve que toute sa beauté se dégage. Une maison fantôme que je savoure comme une sucrerie 🙂

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