Bloody Bird

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Alors que Michael Myers, Jason Voorhees et éventuellement Freddy Krueger si l’on autorise les slashers surnaturels, se tiraient la bourre pour savoir lequel avait la plus grosse, ils ne remarquaient pas que, dans l’ombre, un Italien se préparait à leur mettre une sacrée branlée. Son nom : Irving Wallace, un chouette gars.

 

 

Dans les années 80, un jeune réalisateur désirant taper dans l’horreur n’avait pas trente-six solutions lorsqu’il s’agissait de débuter : après quelques années à assister ses ainés, le bleu devait passer à la vitesse supérieure en emballant un slasher. Un mode opératoire pas nécessairement obligatoire, certes, mais néanmoins conseillé, d’une part parce que ce sous-genre tranchant cartonnait sévèrement à l’époque des vidéoclubs, d’une autre parce que filmer un maniaque en train de dévisser les caboches de quelques ados attardés coûtait bien moins cher que de tenter de reproduire une invasion extra-terrestre ou un assaut de zombies baveurs. Un costaud dans les frusques de l’assassin, une dizaine de jeunes gens prêts à se faire étriper, un lieu unique, quelques effets gore peu coûteux et l’affaire était dans le sac mortuaire ! En prime, les fans avalant des sous-Halloween ou des sous-Vendredi 13 à la pelle se contentaient fort bien de scripts réduits à leur plus simple expression, permettant aux metteurs en scène faisant leurs premiers pas de se concentrer sur leur apprentissage plutôt que sur le récit. Michele Soavi s’est certainement fait la même réflexion en 1987, année de sortie de sa première bisserie, le désormais culte Bloody Bird, alias Deliria dans son nom d’origine ou Stage Fright : Aquarium aux states. Ainsi, après quelques années à seconder Argento sur Ténèbres, Lamberto Bava sur Demons ou Joe d’Amato sur Le Gladiateur du Futur, le jeune cinéaste passa au stade suivant en emballant son petit slasher. Et le tout sous le regard bienveillant de son mentor d’Amato, d’ailleurs, l’homme produisant la pelloche via sa société Filmirage. Normal, au fond, puisque le Joe fut l’un des premiers ritals à surfer sur la vague slasheresque en dégainant ses cultes Anthropophagous et Horrible. C’est d’ailleurs l’un de ses vieux copains qui se retrouva derrière la machine à écrire, à savoir George Eastman, l’acteur étant également scénariste à ses heures (les slashers de Joe d’Amato mais aussi Porno Holocaust, Keoma ou Caligula : la véritable histoire sont tous sortis de sa plume). Une fine équipe, de celles qui vous promettent un sacré spectacle. Spectacle qui me fit d’ailleurs bien patienter, le père du petit Rigs Mordo, Gomez Mordo, possédant deux copies VHS du film… et toutes les deux ne fonctionnaient pas ! Frustrant, et heureusement que Neo Publishing arriva dans les années 2000 avec un beau DVD pour réparer cette injustice…

 

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Car je peux vous dire que j’étais frustré à l’époque : j’avais devant moi deux cassettes dévoilant le fameux tueur au masque de chouette, le genre de look plutôt hypnotisant et promettant des effrois plus piquants que ceux de ses petits camarades ricains, mais j’en étais privé malgré tout. Je ne me souviens plus de ce qui clochait avec la première VHS, mais je me souviens fort bien que la deuxième se ramassait une image et un son si déplorable après 15 minutes qu’il était impossible de comprendre quoique ce soit. Et tout cela avant même que le meurtrier ne se mette en route, histoire de s’assurer que je ne puisse rien voir de ses méfaits, bien sûr ! Je devais être trop jeune et mon magnétoscope l’avait senti… Ce n’était pourtant pas faute d’avoir envie de croiser la route de cet homme-hibou, au masque si intrigant. Il y a d’ailleurs deux écoles à ce sujet : les mecs comme moi qui trouvent la dégaine du zig flippante et plus malsaine que celle d’un Voorhees ou d’un Myers et les autres, ceux qui jugent qu’au contraire notre assassin est plus ridicule qu’autre-chose. L’égout et les couleuvres… Reste que dans mes jeunes années, je n’ai pu assister qu’aux prémices de ce fameux Bloody Bird, dont le point de départ me surprit fortement. Imaginez un peu que je n’en étais pas à mon premier slasher ou film de psychokiller et que je tombai donc sur cette première séquence finalement assez classique du style : une jeune fille est attirée dans une ruelle sombre durant la nuit et y fait la connaissance de la lame d’un mystérieux assassin. Ses cris alertent bien évidemment d’autres passants, qui se précipitent dans la ruelle en question. C’est ce moment que choisi notre beau hibou pour apparaître devant tout ce beau monde et… faire un petit pas de danse ! Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Soavi serait-il un disciple de Mattei et apprécierait de nous envoyer une séquence WTF sans prévenir, façon « singing in the rain » en tutu vert ? Pas du tout, car cette première séquence dévoile très vite le pot-aux-roses : tout cela n’est bien évidemment qu’une pièce de théâtre macabre, orchestrée par un metteur-en-scène colérique et difficile. Si dur que ses comédiens/danseurs n’osent même pas lui faire part de leurs blessures, à l’image d’Alice, qui se tort la cheville et est obligée de s’éclipser en catimini pour ne pas subir le courroux du vil patron. Comme il n’y a pas de médecin généraliste dans les environs, la blessée et une amie s’en vont plutôt vers un hôpital psychiatrique qui, bel hasard, vient justement de recevoir un nouveau pensionnaire. A savoir Irving Wallace, un acteur hollywoodien récemment reconverti dans l’équarrissage de demoiselles. Et bien évidemment, l’aliéné décide de s’échapper et suivre Alice, histoire d’aller continuer son bodycount dans les rangs des jeunes acteurs…

 

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Si l’on ne se fie qu’aux grandes lignes, il est aisé de voir en Bloody Bird un slasher au scénario classique, avec son maboule tombé au milieu de jeunes âmes à récolter. Et pourtant, George Eastman, aidé d’une Sheila Goldberg déjà derrière le script du Bodycount de Ruggero Deodato, un autre slasher à la bolognaise, ne nous livre pas ici un scénario sans âme, aux personnages proprets et dénués de personnalités. N’espérez ainsi pas croiser dans Deliria les innocents habituels, les classiques gamins biens sous tous rapports, dont le seul vice semble être celui de la chair. Ici, ce seront de véritables humains, avec leurs bons et leurs mauvais côtés, qui périront sous les coups de l’oiseau meurtrier, et pas franchement une bande d’inséparables copains. D’ailleurs, ces braves gens ne se côtoient que parce que leur métier le leur impose et on ne peut pas dire que la troupe transpire l’amitié, les filles convoitant les rôles des unes et des autres tandis que certains acteurs s’amusent à les emmerder (c’est le cas du perso campé par Giovanni Lombardo Radice, que vous connaissez pour sa mémorable perte de zob dans Cannibal Ferox), le tout sous les cris d’un metteur-en-scène plus gueulard que talentueux et d’un producteur pervers toujours désireux de proposer de l’aide aux demoiselles contre une petite sauterie. N’allez cependant pas croire que Soavi et Eastman s’efforcent à rendre tout ce beau monde détestable puisque certains salopards peuvent par instant montrer quelques regrets face à leurs agissements passés tandis qu’un couple, plus discret et en attente d’un heureux évènement, apporte un peu de gentillesse dans ce milieu théâtral tout de même peu reluisant. Le réalisateur et son scénariste s’amusent d’ailleurs avec leurs victimes toute désignées, usant de leur bêtise, ou de leur soif de profit ou de reconnaissance pour faciliter le travail du meurtrier. Ainsi, contrairement à la plupart des films du genre où la final girl ne découvre le carnage que lorsqu’elle trouve bizarre que cela fasse bien une heure qu’elle n’a plus aperçu la dizaine d’amis qui l’accompagnait, le groupe de futurs trucidés découvrent très vite qu’un fou les épie. En effet, la découverte du premier corps, une demoiselle a la bouche défoncée par une pioche, ne se fait pas attendre et les flics débarquent bien vite sur les lieux, ce qui prouve par ailleurs que Eastman ne s’est pas contenté de repiquer la structure d’un Vendredi 13 mais a tenté d’innover et surprendre son public. De toute évidence, l’arrivée de la police offre une porte de sortie aux protagonistes, qui ne saisiront pourtant pas la chance de rentrer chez eux en un seul morceau…

 

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Et oui, voyant dans ce premier meurtre une bonne occasion de faire un peu de pub facile à leur pièce, sans cela vouée à l’échec, le metteur-en-scène, le producteur et les acteurs décident de maintenir la répétition et avancent même la première du spectacle. C’est que ces gaillards sont tous en grande difficulté financière et s’ils veulent manger durant le mois qui vient, ils n’ont d’autre choix que de faire des heures supplémentaires. Qui ne seront bien évidemment payées qu’à coups de hache ! L’ironie est donc ici particulièrement tangible, ces jeunes gens affrontant le danger dans l’espoir de gagner de quoi vivre alors qu’ils raccourcirent sacrément leur existence en agissant ainsi ! Même l’héroïne, pas forcément présentée comme meilleure que les autres, agit bêtement et, alors qu’elle s’est débarrassée du meurtrier une première fois, décide de retourner sur les lieux du massacre pour y récupérer une montre valant très cher. Si Irving Wallace est bel et bien l’ange de la mort des lieux, Bloody Bird laisse planer la sensation que c’est surtout l’avidité qui pousse les agneaux dans la gueule du loup… Ironique, Soavi l’est jusque dans la dernière image du film (attention, ça va spoiler sévère), lorsqu’il filme le corps sans vie de son assassin, abattu d’une balle en pleine tête, une administration de plomb qui n’empêche pourtant pas le saligaud de nous balancer un petit rictus. Le réalisateur ne s’en cache pas, son but était ici de faire un clin d’œil au genre et aux boogeyman jamais vraiment décidés à passer l’arme à gauche, sous-entendant que cela ne finit jamais vraiment… (FIN SPOILER) De toute évidence, l’équipe derrière Deliria n’avait pas l’intention de balancer aux vidéoclubs un slasher classique et l’on sent nettement une volonté de jouer avec les codes du genre, de les retourner, voire de les pervertir. Ou, à l’inverse, de ne pas se montrer lubrique là où le spectateur attend un peu de cul. Pas de ça ici, la question sexuelle n’étant abordée que de manière sombre (le vieux producteur proposant des rapports monnayés aux donzelles) ou adulte (le couple en attente d’un marmot, une thématique par ailleurs jamais abordée dans les autres slashers !). Et si Soavi soigne le fond, il en fait bien évidemment de même avec la forme !

 

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Si la vo du film est anglaise et non italienne et que tous les personnages ont des noms bien ricains, Soavi n’est pourtant jamais décidé à cracher sur les origines latines de son Bloody Bird. Ainsi, contrairement à un Deodato clairement désireux de fournir une Série B plus américaine que les Série B américaines elles-même avec Bodycount, le bon Michele ne renie en rien ses origines liées au giallo et compte bien mettre le paquet niveau réalisation. Impossible en effet de penser que nous sommes face à une bande née sur le territoire de l’Oncle Sam lorsque l’on assiste à certaines séquences, extrêmement travaillées. Alors que le slasher mise d’ordinaire sur une évidente simplicité, voire une certaine grossièreté, Soavi sort son meilleur art, y compris pour certaines scènes à première vue anodines, comme celle de ce poisson carnivore dans un aquarium, reluqué par une infirmière prenant visiblement un grand plaisir à le nourrir. Du cinéma typiquement italien, aux couleurs pétantes et agressives, aux jeux de perspectives (Soavi parvient à rendre iconique une simple clé !) et avec des idées visuelles plus macabres que chez la concurrence amerloque. Pourrions-nous trouver, dans une production Sean Cunningham, un passage aussi irréel que la petite pause que s’offre le tueur au doux plumage (de cristal ?), assis au milieu de ses victimes, toutes en piteux état et qu’il met en scène, le tout avec un chat assis sur les genoux ? Inimaginable ! Soavi est plus qu’un simple faiseur pressé de balancer un nouveau titre gore dans les bacs vidéo, même s’il y a aussi du bon dans cette pratique, et sa volonté de s’approprier le genre auquel il se frotte est palpable. Il mélange d’ailleurs une structure typiquement slasherienne à des visuels bien sûr hérités du giallo, à plus forte raison lorsque l’on découvre les répétitions de la comédie musicale, parfois guère éloignées de l’idée que l’on pourrait se faire de L’Eventreur de New York s’il avait été réalisé par Argento.

 

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Bien sûr, le réalisateur n’oublie jamais qu’il est aussi là pour faire avancer un bodycount. Bonne nouvelle, il n’a pas envie de faire traîner les choses, et on reconnait bien cette volonté très européenne d’en proposer un max au public et ce dans un laps de temps relativement court. C’est que les Italiens ont toujours eu à cœur de proposer exactement ce que les horror addicts attendent d’eux, sans tourner trois-quarts d’heure autour du pot alors qu’ils savent fort bien qu’ils vont finir par dégobiller dedans. Du coup, Bloody Bird met la gomme dès son départ, et ce même si Irving Wallace est toujours alité dans l’hosto psychiatrique, en peignant une ambiance lugubre, avec chats noirs qui gueulent et apparaissent par surprise et pluie torrentielle glaçante. Et bien sûr, une fois que le hibou se met en marche, l’hémoglobine se met à gicler, d’autant que le garçon est un sacré bricoleur. Pioche, hache, perceuse, tronçonneuse et bien sûr couteau, le brave Irving sait tout manier et le prouve en transperçant, tranchant, coupant en deux ou perforant les miséreux comédiens qui se dressent devant lui. Qui, par ailleurs, réagissent moins connement que les habituels adolescents puisque non seulement ils restent groupés mais en plus ils décident d’attaquer ! Bien sûr, lorsque je cause d’acteurs miséreux, je parle des personnages, pas de leurs interprètes, que l’on connait bien pour certains comme Barbara Cupisti (Opera d’Argento, Sanctuaire de Soavi), David Brandon (le deuxième Ator), Mary Sellers (La Maison du Cauchemar) et donc comme déjà précisé le bon vieux Giovanni Lombardo Radice. Alors bien sûr, le rythme souffre un peu de l’habituel jeu du chat et de la souris, rarement le passage le plus motivant dans le genre et ça ne loupe d’ailleurs pas ici, mais on a tout de même un beau moment de tension lorsque la brave Alice passe sous la scène pour récupérer la clé lui permettant de sortir alors que la chouette tueuse est juste au-dessus d’elle. Certains moments prêtent un peu à sourire également, Soavi sacrifiant une certaine plausibilité sur l’autel de la belle image, comme lorsqu’Alice, désormais en possession de la clé, court le bras tendu avec cette dernière. C’est beau, certes, mais un poil ridicule également ! Mais c’est à peu près tout ce que l’on peut reprocher à cette bisserie impeccable, incontestablement l’un des meilleurs slashers sur lesquels vous puissiez un jour tomber. On regrettera bien que l’Italie ne se soit pas lancée plus volontairement dans le genre, qui lui réussissait plutôt bien…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Michele Soavi
  • Scénarisation: George Eastman
  • Production: Joe D’Amato et Donatella Donati
  • Titre Original: Deliria
  • Pays: Italie
  • Acteurs: David Brandon, Barbara Cupisti, Clain Parker, Giovanni Lombardo Radice
  • Année: 1987

2 comments to Bloody Bird

  • Roggy  says:

    Très bonne chronique qui donne très envie de voir le film. Et en plus, elle nous apprend que tu fais partie de la famille Adams. Je me disais bien qu’il y avait quelque chose de louche chez toi 🙂

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