La Fille de Dracula

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Après nous avoir présenté toute la famille Frankenstein, Elephant Films a judicieusement pensé qu’il serait de bon ton de faire de même pour le vieux Drac’. Ce sont donc son fils et sa fille qui viendront nous rendre visite avant de nous inviter à leur tour dans La Maison de Dracula. Mais pour l’heure, c’est la gamine qui vient prendre l’apéro dans la crypte, même si elle ne boit jamais… de vin !

 

 

On aurait tôt fait de penser qu’après le succès du Dracula de Todd Browning, la Universal aurait eu à cœur de donner suite aux aventures du plus grand des vampires et que La Fille de Dracula, sorti cinq années après son modèle, est l’accomplissement de ce cheminement de pensée. Pourtant, à l’origine ce Dracula’s Daughter n’était nullement un projet de la Universal mais bel et bien un film développé pour la MGM, qui s’était plus ou moins arrangé avec la veuve de Bram Stoker pour pouvoir utiliser la nouvelle Dracula’s Guest, bien sûr écrite par le défunt romancier. Mais suite à quelques complications d’ordre contractuelles, David Selznick, producteur bien connu, décida de revendre les droits du film à la Universal, qui vit là une bonne occasion d’étendre un peu la mythologie de leur belle chauve-souris. Carl Laemmle Jr., à l’époque le chef du studio aux monstres, pensa d’ailleurs refiler la réalisation de la bande à James Whale, alors auréolé du succès de La Fiancée de Frankenstein. Mais ce dernier n’était que moyennement chaud et, après négociations, poussa plutôt le Carl à le laisser mettre en boîte d’autres projets avant d’aller se pencher sur le berceau de la fillette de Dracula. Laemmle accepta que Whale parte vers des terres moins horrifiques et en profita pour faire quelques moutures du scénario, qui furent toutes refusées par le Production Code Administration et étaient bien différentes du film que l’on connait. Une première, rédigée par John L. Balderston (qui avait déjà bossé sur le premier Dracula) à l’époque où le film devait sortir chez MGM, voyait Van Helsing retourner dans l’antre de la bête pour se débarrasser des trois goules au service du Comte, trois demoiselles macabres que l’on voyait d’ailleurs dans l’original. Mais une fois sa besogne faite, Van Helsing retourne à Londres sans se rendre compte que la fille de Dracula l’a suivi, la vilaine pouvant désormais torturer des hommes à sa guise… Un peu trop dark pour l’époque, tout cela, d’autant que les victimes de la fifille du vampire prennent dans cette première version un peu trop de plaisir dans la douleur aux yeux des censeurs… Une fois Universal en possession des droits du film, ils demandent à R.C. Sherrif (scénariste de L’Homme Invisible) de pondre une nouvelle variante, qui n’est d’ailleurs pas mieux accueillie que celle de Balderston. Le premier jet de Sherrif pouvait en effet être résumé en une banale chasse au monstre, finalement assez proche de celle du premier film, des jeunes gens se retrouvant dans le château de Dracula au départ avant que Van Helsing ne parte nettoyer le monde des vampires qui le souillent. Pas très intéressant et visiblement jugé, une fois de plus, trop rude pour le public. Il faudra quatre essais à Sherrif et du boulot de retouche par Garrett Fort (Dracula, Frankenstein) pour finalement arriver à convaincre tout le monde, laissant le temps à Whale de se désister et quitter le projet, auquel il n’a jamais vraiment cru. Laemmle Jr. propose alors les rênes à un A. Edward Sutherland (Murders in the Zoo) pas plus intéressé que Whale. C’est donc finalement Lambert Hillyer (The Invisible Ray, le serial Batman de 1943) qui prendra le relais et emballera le résultat final…

 

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Malheureusement pour la Universal, Dracula’s Daughter n’aura pas le même succès que son aîné et ce malgré de bonnes critiques de la part de la presse. Peut-être que ce manque d’intérêt du public, cela dit assez relatif, s’explique par l’absence d’une star du genre à l’affiche. Un temps annoncé, Bela Lugosi ne reprend pas son rôle, son personnage étant bel et bien mort et pour longtemps, le brave Hongrois recevant tout de même dans les 4000 dollars pour que l’on puisse faire une réplique de son visage en cire pour les besoins de la découverte du cadavre de Dracula. Tout du moins, c’est ce que certains prétendent, Lugosi assurant pour sa part qu’il n’a rien touché pour cet emprunt facial. Les stars des deux premiers Frankenstein, Boris Karloff et Colin Clive, furent à leur tour annoncés comme présents dans La Fille de Dracula, sans que cette belle idée ne soit concrétisée, laissant finalement la place à des comédiens moins affiliés à l’épouvante que toutes ces figures déjà cultes du style. Pas de quoi propulser le film, souvent jugé comme mineur au sein des Universal Monsters, tout comme la plupart des bandes sorties après La Fiancée de Frankenstein (exception faite du Loup-Garou et de L’Etrange Créature du Lac Noir, of course). Nier le boulot d’Hillyer serait cependant une grave erreur tant cette suite du classique de Browning vaut le coup d’œil, et votre serviteur n’hésite d’ailleurs pas à la considérer comme supérieure à son modèle, ne serait-ce que par son courageux refus de céder à tout manichéisme. Eh oui, alors que l’on s’attendait à trouver chez le personnage de la Comtesse Marya Zaleska, la fameuse gamine de Dracula, une monstruosité ivre de vengeance et bien décidée à faire payer Van Helsing pour la mort du vampire en chef, on découvre une dame ravie de perdre un membre de sa famille. Elle est au contraire persuadée qu’elle pourra enfin vivre comme une humaine depuis que son célèbre papa n’est plus, allant même jusqu’à subtiliser le corps du défunt au commissariat local pour y foutre le feu dans les bois. Mais rien ne se passe comme prévu et Zaleska reste la même : un être de la nuit assoiffé de sang…

 

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Songeant un instant que son état de créature de la nuit est peut-être moins dû à une malédiction familiale qu’à un problème mental, elle se rapproche du Dr. Garth, connu pour ses talents d’hypnotiseur et son savoir sur l’âme humaine. Un petit jeu de séduction se déroule alors entre les deux protagonistes, Zaleska appréciant la compagnie du bel homme tandis que lui semble attiré par l’étrangeté de cette dame tranchant pas mal avec les demoiselles qu’il côtoie d’ordinaire, dont une secrétaire infantile et jalouse. La Fille de Dracula ne s’articule donc pas réellement comme les autres Universal Monsters Movies en cela que le monstre est ici présenté comme un héros lugubre, déprimé par sa condition, et dont la quête est de soigner sa maladie vampirique. Il n’est donc pas présenté comme une menace réelle, même si l’on finit par découvrir que la Comtesse invite quelques clochards ou filles des bas quartiers à venir jouer les modèles pour les biens de son art, la peinture, et qu’elle finit systématiquement par leur mordre la nuque et les plonger dans le coma… Ce n’est en fait que tardivement, lorsqu’elle découvrira qu’elle ne peut être guérie et que Garth ne veut plus d’elle depuis qu’il a appris qu’elle n’était finalement qu’une sinistre meurtrière, que Zaleska sortira les crocs et les griffes. En kidnappant la jolie secrétaire pour forcer le doc’ à venir à son secours dans le château de Dracula et en se montrant nettement plus perfide, par exemple. Et là encore, le combat final entre le monstre et le bon héros ne sera pas comme ceux que nous avons l’habitude de voir de la part de la Universal : pas de moulin enflammé, pas de courses dans des escaliers, pas de duel physique, la joute étant cette fois psychologique. Zaleska fait effectivement du chantage à Garth, l’obligeant à devenir un immortel à ses côtés s’il veut que la belle Janet puisse vivre…

 

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Dracula’s Daughter mise donc énormément sur ses personnages, nettement plus que sur ses aspects purement horrifiques, qui ne sont cependant pas oubliés. Les amoureux du cinéma gothique pourront se régaler les pupilles sur quelques clichés splendides, tel celui dévoilant Zaleska, quasiment en burqa, en train de regarder la dépouille de son père prendre feu dans une forêt noire. Ou encore toutes ces scènes citadines, Londres étant constamment plongé dans une brume épaisse, dans une froideur perforatrice poussant les plus démunis à accepter l’invitation du peu engageant assistant de Zaleska, le sombre Sandor, dans l’espoir de se réchauffer un peu et de pouvoir, le temps d’un soir, manger à leur faim… en attendant leur fin. Toutes ces séquences, dont une etrevue pleine de tension entre Zaleska et une demoiselle venue servir de modèle, et aussi de repas, sont réussies et participent clairement à la réussite horrifique de l’œuvre, l’une des premières à oser verser dans le lesbianisme, Zaleska demandant à son invitée de retirer son haut… La Hammer, puis Jess Franco, ont donc découlé du travail d’Hyllier, à n’en point douter ! Mais voilà, ce qui marquera sans doute les esprits des spectateurs sont de beaux personnages, diablement intéressants et changeant un peu des figures habituelles du genre. On passera rapidement sur le cas de Van Helsing (Edward Van Sloan rempile), pas plus intéressant que dans Dracula, pour se concentrer sur la vedette, Miss Zaleska. Une âme en peine, torturée par sa triste condition, mais également une femme tout ce qu’il y a de jalouse et n’acceptant certainement pas qu’un refus lui soit fait. Si la vampiresse attire l’affection au départ, ne cherchant visiblement pas à faire de mal à autrui, elle finit peu à peu par perdre de son capital sympathie, se montrant manipulatrice et soulignant par son comportement la haute opinion qu’elle a d’elle-même, visiblement héritée de son rang. N’est-elle pas vexée de l’intérêt que porte Garth à une vulgaire secrétaire ? Et ne se permet-elle pas, elle la fille de la haute société, de se servir des personnes socialement plus faible qu’elle ? Zaleska devient peu à peu une figure hypocrite, nettement plus que son père, qui semblait assumer son rôle d’épouvantail de sa région et de séducteur morbide. Sa fille, pour sa part, se voile la face et semble s’imaginer plus noble qu’elle ne l’est réellement. On peut saluer le travail d’actrice de Gloria Holden, vedette du théâtre, très à l’aise dans le rôle. Et pour cause : la comédienne était du genre à regarder le cinéma horrifique avec condescendance et ne semblait pas très heureuse « d’en arriver là » pour payer ses factures, tout en étant particulièrement effrayée d’être enfermée dans le genre comme Bela Lugosi. Le petit air pincé qu’elle arbore constamment dans le métrage vient donc peut-être du profond dégoût éprouvé pour le spectacle auquel elle prenait part. Il n’empêche que cela colle du tonnerre avec l’ambiance et le personnage.

 

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Bien marquant aussi, son homme à tout faire Sandor, un salopard de première dont on sait finalement peu de choses si ce n’est qu’il est encore plus malsain que sa patronne. Alors qu’elle se morfond sur son immortalité, Sandor l’envie, et l’on doute que ce soit pour de bonnes raisons. Incarné par un Irving Pichel robotique et impeccable, il est à la fille de Dracula ce qu’est le bossu Igor au fils de Frankenstein : une mauvaise conscience, un diablotin sur l’épaule. Mais si le vilain déformé de la saga Frankenstein était d’une malice à faire peur et se plaisait à lancer des sourires à faire froid dans le dos, Sandor se la joue nettement plus sobre. Toujours extrêmement droit, silencieux, il est une ombre qui fait tout pour ne pas se faire remarquer mais qui hypnotise le spectateur dès qu’il est dans le cadre. Profondément mauvais, il semble également prendre un malin plaisir, néanmoins bien caché puisqu’il ne décoche jamais un rictus, à torturer sa maîtresse. Ainsi, lorsqu’elle pense à un bel espoir en parlant d’oiseau, il lui répond qu’elle verra surtout des chauves-souris. Lorsqu’elle semble entendre les doux aboiements de gentils chiens, il s’empresse de lui rappeler qu’elle vivra parmi les loups. Alors qu’elle espère pouvoir se relaxer devant un chef d’œuvre comme Ghostbusters, il lui murmure qu’un remake de merde arrive bientôt. Alors qu’elle espère pouvoir headbanguer au rythme d’un bon album de Necrophagia, il lui chantonne du Stromae… Le casseur d’ambiance ultime, quoi ! Et un personnage mémorable qui vient rappeler que les Universal Monsters, c’était aussi des monstres secondaires parfois plus flippants que ceux mis au premier plan… Et pour vous dire à quel point la petite troupe de Dracula’s Daughter est agréable, même les deux héros sont attachants ! Eh ouais, pas de fille de bonne famille bien chiante et de jeune étudiant brillant, bien évidemment fous amoureux l’un de l’autre, dans les parages ! Jeffrey Garth (Otto Kruger) est très bon dans le rôle de ce docteur paraissant plus âgé que la moyenne des héros du genre et dont le hobby principal est d’hurler sur sa secrétaire, la charmante Janet (Margueritte Churchill, Le Mort qui Marche avec Karloff) qui, par ailleurs, se plait à le faire tourner en bourrique. C’est bien simple, l’un et l’autre ne peuvent se séparer car ils s’ennuieraient mortellement s’ils ne pouvaient plus se chamailler, une relation originale et apportant un peu de vie. Ce qui d’une part ennuie cent fois moins que les lassantes roucoulades habituelles mais en plus vient souligner encore un peu plus l’état exsangue de la vie de Zaleska, nettement moins agitée…

 

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De toute évidence, le DVD sortant ces temps-ci chez Elephant Films (galette par ailleurs impeccable, avec Jean-Pierre Dionnet comme maître de cérémonie on ne peut de toute façon pas se tromper) tombe à pic pour tenter de réhabiliter un Universal Movies jugé comme mineur alors qu’il est au contraire parmi les meilleurs titres du catalogue gothique du studio ! La Fille de Dracula est même pour ainsi dire le film d’horreur parfait en cela qu’il se montre profond, travaillé et aimant de ses personnages sans jamais oublier de proposer de vrais morceaux de bravoure horrifiques (le retour dans le château maudit avec Sandor qui décoche des flèches d’un balcon !). Un indispensable pour tout amoureux de l’épouvante des années 30, et même des autres décennies d’ailleurs ! Laissez-vous donc mordre, peu de chance que vous le regrettiez…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Lambert Hillyer
  • Scénarisation: Garrett Fort
  • Production: Universal
  • Titre original: Dracula’s Daughter
  • Pays: USA
  • Acteurs: Gloria Holden, Otto Kruger, Irving Pichel, Margueritte Churchill, Edward van Sloan
  • Année: 1936

2 comments to La Fille de Dracula

  • Roggy  says:

    Je t’avoue que je n’ai pas vu cette trilogie mais ton texte bien construit et enamouré me donne envie de m’y plonger (comment ça il y a une suite à Ghostbuster ? 🙂 ).

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