La Résidence

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Et si Narciso Ibáñez Serrador, réalisateur des Révoltés de l’An 2000, avait réalisé un Suspiria à l’espagnole avant que Dario Argento ne livre son chef d’œuvre rital ? C’est en tout cas ce que pensent de nombreux bisseux de La Résidence, perçu comme le modèle du classique aux sorcières du bis. Et, sans surprise, c’est à une petite bombe que le père Dario se serait référé.

 

 

Narciso Ibáñez Serrador, de l’amicale des gus portant des noms à rallonge, est de ces réalisateurs seulement cités par les bisseux purs et durs. La faute à une carrière largement concentrée sur la télévision, ce qui n’empêche pas ses fanatiques de souligner que si le gaillard n’a pas réalisé énormément de longs-métrages, il en a au moins fait deux devenus des classiques : Les Révoltés de l’An 2000 et La Résidence. Des œuvres importantes de la Spanish Horror et qui auront bien aidé notre réalisateur/scénariste, fils des comédiens Narciso Ibáñez Menta et Pepita Serrador, à se faire un nom, gravé dans les cœurs des amoureux du cinoche de genre. Ce n’est donc pas un hasard s’il fut appelé pour emballer un épisode, nommé La Faute, de la série de téléfilms horrifiques Películas para no dormir, par ailleurs disponible chez nous en DVD. Et ce n’est pas non plus une coïncidence si ce grand amoureux du bis européen qu’est Didier Lefèvre a fait du poster de La Résidence la couverture du numéro 25 de Médusa Fanzine. Car le film le mérite amplement et est devenu avec le temps un incontournable dont les qualités sont louées par toute une horde de cinéphile aux goûts très sûrs. Ce qui n’a pas toujours été le cas puisqu’à sa sortie en 69 la bande de Serrador fut dégommée par quelques critiques jugeant que le spectacle proposé était une insulte aux spectateurs. Heureusement, quelques journalistes un peu plus alertes auront perçu que pour un simple film d’exploitation aux ambitions commerciales (tournage en langue anglaise pour faciliter l’exportation), La Residencia ressemble sacrément à une œuvre d’art. Une œuvre dont les liens de fraternité avec Suspiria sont parfois sujet à débat, certains pensant que le vieux Dario a copié son voisin espagnol alors que d’autres prennent les ressemblances entre les deux pelloches pour de menus détails ne permettant pas de les relier outre mesure. Il y a pourtant de nombreuses similitudes, franchement frappantes…

 

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Si le film du réalisateur des Frissons de l’Angoisse se déroulait dans une école de danse, La Résidence, je le rappelle sorti une dizaine d’années avant la bobine de la Mater Suspiriorum, prend pour sa part place dans un pensionnat de jeunes filles du sud de la France. En fait une maison de redressement déguisée, les demoiselles débarquant en ces lieux étant généralement punies par leur famille pour leur attachement un peu trop puissant aux plaisirs de la chair. C’est en tout cas là que tombe Thérèse (la belle Christina Galbo de Mais qu’avez-vous fait à Solange ? et Le Massacre des Morts-Vivants), nouvelle venue amenée par un ami de sa mère, danseuse de cabaret ne pouvant visiblement pas s’occuper d’elle. Et notre jeune fille, qui n’a jamais vu la queue poilue d’un loup, tombe ainsi dans un groupe de filles toutes assez agitées de l’entre-jambe, mais aussi dans les griffes d’une demeure aussi sombre que grandiose et gérée d’une main de fer par Madame Fourneau (Lilli Palmer de Murders in the Rue Morgue version Gordon Hessler). Son internat, Fourneau le veut parfait et ne tolère guère les écarts des dévergondées placées sous sa coupe, d’autant que celles-ci commencent à faire tourner la tête à son fils Louis, gringalet de 15 ans qu’elle protège de manière exagérée. Ainsi, lorsqu’une demoiselle agit de manière déplacée ou tente de s’enfuir de cette pension, la maîtresse des lieux l’enferme dans une chambre vide et ordonne à d’autres demoiselles de fouetter la désobéissante. La vie à la dure, au point que les tentatives de fuite sont légion dans les parages… Plus étonnant, aucune nouvelle des disparues n’arrive jamais au pensionnant : ni lettres des parents, ni de la fuyarde elle-même… C’est dans cette atmosphère pesante que tombe Thérèse, qui va vite se rendre compte qu’entre une directrice très autoritaire et des compagnonnes de chambre perfides, elle n’est pas loin d’être logée dans la maison des fous… Bien évidemment, un tueur rôde entre les murs de la pension et les soi-disant fuyardes ne sont pas allées bien loin. Le spectateur ne sait pas où elles sont et qui les a tuées mais une chose est certaine : elles sont toujours sur place.

 

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Qui a déjà vu Suspiria, et j’espère que c’est le cas pour chaque lecteur s’aventurant dans la crypte toxique, saisit fort bien pourquoi le boulot d’Argento est rapproché à celui de Serrador : s’il n’est pas du tout usé de la même manière, le décorum est pour ainsi dire le même. Et on retrouve d’ailleurs quelques séquences cultes du plus beau des films d’horreur italien dans La Résidence : demoiselle s’aventurant dans la bâtisse alors qu’elle est persuadée d’être suivie, jeune fille s’échappant sous la pluie, principale froide et dure, scène de danse classique, jeune demoiselle antipathique (et rappelant donc le rôle de Barbara Magnolfi),… Et puis, plus globalement, on a tout de même affaire à un récit suivant les pas d’une nouvelle dans une vieille demeure envahie par les adolescentes, un fait permettant forcément un certain rapprochement. Mais cela s’arrête heureusement là et si Argento s’est sans doute inspiré de Serrador, car on peut difficilement attribuer les ressemblances à la coïncidence, il s’est également suffisamment emparé du principe pour en faire une œuvre personnelle, tant et si bien qu’il est difficile de dire qu’il était réellement sous influence. Enfin, si ce n’est de substances illicites, évidemment… Pas de copier/coller façons Tarantino, donc ! Tout cela pour dire que les fans de Suspiria peuvent donc foncer dans cette belle Résidence les yeux fermés : ils n’auront certainement pas l’impression de revoir une œuvre déjà vue, Serrador ne s’étant pas du tout dirigé vers le même chemin que celui qu’empruntera Dario a la fin des seventies. Alors que l’Italien misait tout sur son esthétique et sur un univers aux contours mal dessinés, impalpable, aux personnages peu présentés et tel des ombres, à un ensemble définitivement imaginé tel un conte ou un mauvais rêve, Serrador misait pour sa part sur un monde tangible aux protagonistes décrits et dotés de personnalités fortes vouées à les amener vers la rupture. Il ne fait en effet aucun doute sur le fait que Madame Fourneau finira par punir certaines midinettes, qui ne s’entendent pas forcément entre elles, par ailleurs. Alors que Dario faisait finalement peu interagir ses pions entre eux, si ce n’est lors de discussions utilitaires visant à peindre la mythologie démoniaque de sa trilogie, Serrador semble avoir très à cœur de faire goûter au spectateur un peu du quotidien du pensionnat. On suit donc les faits et gestes de certaines donzelles dont l’intérêt est assez mineur, scénaristiquement parlant, mais dont la présence et le fait que l’on s’attarde sur leur cas, même brièvement, aident à rendre tangible le présent métrage et à s’engouffrer dans leur triste routine.

 

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Car on ne s’amuse guère dans la fameuse résidence, localisée non loin d’Avignon si l’on se réfère à l’une ou l’autre ligne de dialogue. Visiblement envoyées sur place pour des conduites inappropriées, nos grues s’emmerdent à en mourir et passent leur temps à faire pousser des plantes empoisonnées, et donc inutiles, dans leur serre, font de la broderie, apprennent à cuisiner et attendent surtout que le livreur de bois arrive, comme il le fait toutes les trois semaines. Le moment tant attendu pour nos fillettes, en excitation devant ce bel homme qui les rejoint dans une remise pour leur donner leur plaisir charnel… jusqu’au mois suivant. Et une à la fois, bien sûr, puisque ces échanges de fluides sont organisés dans la plus grande discrétion par nos demoiselles hantées par le désir mais également effrayées à l’idée que la vieille Fourneau découvre leurs agissements. Et le reste du temps, pour tromper l’ennui, on devient mauvaise, un trio de biquettes prenant un malin plaisir à humilier Thérèse en lui rappelant ses origines modestes, la forçant à danser et chanter comme sa mère, danseuse dans un bar peu fréquentable. Ou l’on tente tout simplement de prendre la poudre d’escampette, avant d’être rattrapée par la chef des lieux, qui enferme celles qui veulent lui faire faux bond dans une chambre de moine avant de les faire fouetter par le trio cité plus haut, ravi de pouvoir torturer une amie… Une manière comme une autre de prendre du plaisir, au fond, jouer de la cravache sur le dos soyeux d’une jeune fille étant l’une des rares occasions offertes à ces jeunes dames d’effleurer l’épiderme d’autrui. Alors que le plus enfantin Suspiria n’évoquait jamais la question sexuelle, La Résidence ne cesse d’y revenir et en fait le problème premier de tous les protagonistes, des filles en chaleur comme de leur surveillante. Cette dernière a en effet bien de la peine à supporter la présence de ces nanas dans son établissement, de peur qu’elles ne viennent corrompre son jeune fiston, justement en âge de reluquer les courbes féminines. Il ne s’en prive d’ailleurs pas, jouant les voyeurs à la dérobée, au grand dam de sa mère qui entretient avec lui une relation pour le moins ambiguë. En effet, pour tenir son marmot à l’écart des gonzesses, elle lui assure qu’aucune de ses pensionnées ne le mérite et qu’il lui faut une femme forte, aimante, pleine de morale… comme elle ! Si elle ne l’exprime pas clairement, quelques regards, caresses et allusions prouvent qu’elle ne souhaite qu’une chose : que Louis la choisisse elle plutôt qu’une autre !

 

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Et bien entendu, son besoin de tenir les autres filles à l’écart de ce beau morceau de viande que serait Louis pour elles (vous pensez bien, c’est le seul garçon aux alentours !) ne fait que conforter Fourneau dans sa volonté d’être impitoyable avec celles qu’elle aimerait voir se changer en oies blanches. Mais si elle les méprise, cette femme mature se trouve également troublée par la beauté de certaines, à commencer par celle qui la défie le plus fréquemment, et certaines œillades de la directrice ne trompent pas sur ses envies… Alors que cette ambiance électrique et érotique aurait pu donner naissance à une bande s’engouffrant sans réserve dans les poitrines dénudées et les doux entrejambes, Serrador décide de ne pas trop en faire et d’être aussi élégant que faire se peut, ne dévoilant finalement que fort peu de chair tendre. Sa réalisation se montre même fort élégante, sa caméra dansant autour des jeunettes, s’immisçant dans les recoins d’une bâtisse aussi belle que lugubre via le filmage recherché d’un Espagnol n’usant pas du statut de bande d’exploitation de son film comme d’une excuse pour en faire le moins possible. Inspiré, Serrador l’est assurément et il suffit de voir certaines séquences, au montage précis et misant sur les oppositions d’ambiances, pour s’en convaincre. Ainsi, lorsqu’une demoiselle est malmenée par ses congénères lors d’une séance de fouettage devant le regard approbateur de Fourneau, le spectateur assiste au même instant au bénédicité que font les fillettes avant de se mettre au lit, soulignant que Fourneau oblige ses protégées au bon comportement alors qu’elle en autorise d’autres au sadisme. De même, difficile de résister à la séquence la plus sexuelle du métrage, montrant la bien formée Suzanne aux prises avec le livreur de bûche (il en a une grosse pour elle, visiblement) dans la remise. Alors que Serrador aurait pu montrer les ébats dans le foin de manière graphique en déshabillant son actrice, il s’en désintéresse soudainement pour plutôt poser son objectif sur les camarades de Suzanne, restées en cours de broderie tout en sachant pertinemment que leur amie accède à une luxure qui leur est refusée. Alors que l’on entend l’heureuse élue crier de jouissance, Serrador se concentre sur les lèvres tremblantes des laissées pour compte, sur leurs regards envieux laissant deviner quel tour prend leur imagination. Un passage splendide, peut-être le plus beau de La Résidence avec la scène des douches. Non pas car on y voit des demoiselles se frictionner, elles se lavent habillées, mais parce que cette scène de douche survient juste après que Fourneau promet de faire de la résidence une véritable prison, laissant un bon goût de WIP (Women in Prison) dans la bouche et prouvant une certaine intelligence de la part du réalisateur.

 

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Bien entendu, s’il sait capter les tourments féminins, notre réalisateur n’oublie pas non plus qu’il doit effrayer un peu son audience et proposer un zeste de violence. Là encore assez stylisée, d’ailleurs, notre homme s’essayant au ralenti lors d’une rafale de coups de poignard, histoire de couper l’herbe sous le pied des gialli à venir. Et lorsque les héroïnes s’aventurent dans la nuit, il n’oublie pas les bonheurs gothiques, les faisant tâtonner à la faible lueur d’un chandelier, dans des couloirs sombres. A ce titre, l’aventure nocturne de Thérèse est un modèle d’effroi, tout comme ce climax macabre dans le grenier. Serrador semble avoir confiance en lui et à bien raison : même si l’identité du tueur n’est pas plus surprenante que cela, elle fait son effet et n’est pas non plus évidente. Le metteur en scène a même le culot de changer de personnage principal, si tant est qu’il y en ait un dans La Résidence qui sonne tel un film choral, en cours de route pour en prendre un autre, que l’on ne s’attendait pas à voir prendre tant de valeur dans le récit. Est-il encore utile d’en rajouter ? Vous aurez bien compris que je considère La Résidence comme un parfait joyau, l’une de ces incroyables passerelles entre le cinéma bis pur ou commercial et l’œuvre d’art intégrale. Malheureusement, cet indispensable pelloche ne jouit pas d’une édition DVD foutant le sourire aux lèvres, la galette de René Château étant d’une fainéantise totale puisqu’on n’y trouve qu’une version française imposée et, surtout, une qualité d’image digne d’une VHS. Beaucoup trop sombre, le rendu visuel rend les séquences nocturnes quasiment incompréhensibles, entachant sérieusement le plaisir ressenti lors de la vision. Pas de quoi vous en tenir à l’écart cependant, l’immense qualité du film valant bien que l’on se crève un œil à tenter de saisir l’action ainsi plongée dans le noir. Alors ne vous faites pas prier et entrez dans ce pensionnat pas comme les autres, vous n’aurez pas envie de le quitter malgré la drôle de vie que l’on y mène…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Narciso Ibáñez Serrador
  • Scénarisation: Narciso Ibáñez Serrador
  • Titre original: La Residencia
  • Pays: Espagne
  • Acteurs: Lilli Palmer, Christina Galbo, Mary Maude, Maribel Martin
  • Année: 1969

Roggy en cause sur son blog, la séance à Roggy!

4 comments to La Résidence

  • Valentin Guermond  says:

    Un joyau du Spanish horror, et qu’il faudrait vraiment un jour rendre accessible dans les meilleures conditions (peut-être Artus Films et leur collection « Cine de terror » ?). Effectivement, on pense à « Suspiria », au giallo, au film gothique, mais aussi beaucoup à Hitchcock que Serrador a toujours admiré. Le premier meurtre du film, qui intervient au bout de 40 min., renvoie à « Psycho », tout en s’en démarquant par la monstration plutôt que l’explicite de Hitchcock.

    Décidément, les Espagnols ont inspirés les autres, Argento avec ce film, mais il y a aussi « La Casa sin frontera » (Pedro Olea, 1972) qui, avec 30 ans d’avance, anticipe la vague des torture porn.
    Et enfin, comme autres tentatives de giallo à l’espagnole, je ne peux que conseiller « Una vela para el diablo » (plus thriller horrifique que giallo cependant) de Eugenio Martin (1973) et « Los ojos azules de la muneca rota » (Carlos Aured, 1974) avec l’indispensable Paul Naschy !

    Viva Espana !

  • Roggy  says:

    Très belle chronique pour ce film à l’érotisme prégnant et, comme tu l’écris, le réalisateur aurait pourtant pu s’en donner à cœur joie. Le film fait penser effectivement penser à un giallo ou un WIP mais avec une patine différente qui lui donne tout son charme. Et merci pour le lien 🙂

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