Jess Franco ou les Prospérités du Bis

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Plus rien n’arrête Artus Films, qui pourrait tout aussi bien devenir Artus Books tant l’ourson du bis a le don de nous proposer des livres alléchants. Et c’est à nouveau à Alain Petit, déjà instigateur du 20 ans de western européen sorti chez l’éditeur, que revient l’honneur de rédiger la bible d’un petit Jesús pas comme les autres… Mais quoi de plus normal venant de l’un de ses meilleurs apôtres ?

 

 

Alain Petit et Jess Franco, c’est une histoire d’amour qui ne date pas d’hier. Entre le Français, aussi connu dans les milieux bis pour ses nombreuses participations à des fanzines (Le Masque de la Méduse) ou magazines (Vampirella, Creepy) que pour ses interventions dans les bonus des éditions des DVD Artus, et l’Espagnol que l’on ne présente plus, c’est en effet une longue histoire. Le premier fut pour le second un ami, un scénariste, quelquefois un acteur, mais également un passeur ayant à cœur de transmettre aux spectateurs avertis toutes les clés nécessaires à la compréhension de l’œuvre de Franco. Alain Petit a ainsi fait sauter les verrous entravant la découverte du monde fou fou fou du grand Jess dès ses premiers pas derrière la plume, continuant encore et encore à encrer ressentis personnels et anecdotes historiques au travers de moult publications, dont Manacoa Files. Et qu’est-ce que Manacoa Files ? Tout simplement un fanzine en six volumes, sortis au milieu des nineties, constituant un slalom entre l’horrible docteur Orlof, Lina Romay et autres espions bien planqués. Six volumes particulièrement confidentiels et donc très vite introuvables, qui trouvèrent une seconde vie dans les pages du Ciné Zine Zone de Pierre Charles, qui les réédita en huit volumes, l’occasion pour Alain Petit d’augmenter son travail d’un dictionnaire sur le monde du réalisateur de La Comtesse Perverse. Bien évidemment, ces huit numéros furent à leur tour portés disparus, laissant les disciples du roi du bis à l’espagnole sans phare pour les guider dans la nuit. Heureusement, Alain Petit pense à eux et, avec le concours d’Artus Films, a ressorti, augmenté, complété et retravaillé ses vieux dossiers pour leur donner la forme ultime, celle d’un énorme livre de 750 pages nommé Jess Franco ou les Prospérités du Bis. Une carte indispensable pour qui souhaite s’y retrouver dans cet incroyable dédale qu’est la filmographie de Jess Franco. Une carte que je vous déconseille également de laisser tomber sur vos pieds car c’est un coup à se retrouver avec des palmes à vie, mais c’est une autre histoire…

 

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Evacuons d’ailleurs d’emblée le sujet de la qualité visuelle du bouquin, qui ne surprendra personne : Artus a, une fois encore, fourni un boulot impeccable. Lisible et claire tout en évitant aux lecteurs la peur du vide grâce à un grand nombre d’illustrations, dotée de pages couleurs à faire baver tout bissophile qui se respecte, la maquette offre des formes qui n’ont rien à envier à celles de Lina Romay, c’est un fait. Rien de bien étonnant à cela, les livres de chez Artus ayant montré une tenue visuelle irréprochable dès le premier essai, le Gore : Dissection d’une Collection de David Didelot. On peut même parler de confort de lecture, indispensable lorsqu’il s’agit de s’attaquer à 750 pages particulièrement généreuses. Puisque le cas du contenant est réglé, attaquons-nous au contenu… tout aussi séduisant ! Bien entendu, Alain Petit a mis les petits plats dans les grands et a fourni le maximum. C’est bien simple, faire plus complet me semble difficile, pour ne pas dire impossible, tant chaque aspect, chaque recoin de la galaxie Franco est étudié et disséqué. Après une préface par Jean-Pierre Bouyxou, autre grand admirateur du maître, et une présentation de l’aventure Manacoa Files permettant de planter le décor et, par extension, l’amour porté par Alain Petit au cinéma de Jess, notre auteur s’attarde tout simplement sur la personnalité singulière de cet homme ayant porté toutes les casquettes imaginables dans l’industrie cinématographique. Les Franco acteur, monteur, scénariste, producteur, musicien et bien évidemment réalisateur nous sont tous présentés comme autant de facettes d’un artiste complet, curieux de tout et définitivement avide d’expérimentations, chaque nouvelle affectation lui apportant son lot de découvertes et de nouveaux savoirs. Qui doutait de la sincérité de Franco envers le cinéma et pensait que le père de l’increvable Orlof n’était qu’un faiseur enchaînant les tournages par appât du gain doit se rendre à l’évidence après la lecture de ces pages : le gaillard puait la sincérité et sécrétait le cinoche par tous les pores. Ce qui ne signifie pas que toutes les bandes auxquelles Franco se collait étaient des projets personnels et Alain Petit nous rappelle d’ailleurs que sa filmographie pouvait être scindée en trois catégories : les films de cœur, les films de commande et les quickies. Des classifications rappelant d’ailleurs que l’auteur n’est pas un fan aveugle ne voyant chez son réalisateur favori que de l’Art avec un grand A, le biographe reconnaissant volontiers que tous les films de celui dont il retrace l’existence ne sont pas de qualité égale, comme il le prouvera bien plus loin en s’attaquant à chaque pelloche.

 

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Après ces présentations prenant déjà une bonne septantaine (eh oui, c’est la Belgique ici) de pages, Petit tourne son regard vers les bancs de montage. Ce sont en effet des chapitres sur la censure subie par les films et leurs différents montages qui intéressent celui qui se fit jadis tronçonner par le sadique Ogroff dans les bosquets français. L’occasion parfaite de découvrir les coulisses et de dévoiler bien des magouilles et pratiques honteuses de producteurs adaptant le travail de Jess aux diffèrents marchés en vue… Des producteurs par ailleurs mis en avant dès le chapitre suivant, dont le but est d’éplucher les relations entre les tenanciers de la bourse et notre artiste. Et tout le monde y passe : Eurociné, Harry Allan Towers, Artur Brauner, Robert de Nesle, René Château et j’en passe ! Une bonne manière de situer un peu la carrière de Franco par période, par rencontre, tout en analysant les amitiés, plus ou moins durables, avec ceux qui le laissaient s’exprimer, parfois sous divers noms comme nous le rappelle la suite du livre via un passage sur ses nombreux pseudonymes. Comme de juste, Orson Welles vient se balader dans l’ouvrage à son tour au détour d’un long segment, copieusement commenté par le regretté Jess lui-même. C’est ensuite aux habitués du réalisateur de faire leur entrée en scène : l’indispensable Lina Romay évidemment, l’inégalable Howard Vernon bien sûr, l’habitué Antonio Mayans of course,… Et bien d’autres encore, la petite troupe étant recomposée via ces Prospérités du Bis, véritable photo d’une famille pas comme les autres, aux nombreux membres. C’est ensuite à une grosse cinquantaine de pages d’entretiens avec le Jesús que nous sommes conviés, documents inestimables, fruits de nombreuses heures de discussions passionnantes entre Alain et Jess. Vient ensuite un énorme dictionnaire (dans les 130 pages environ) permettant de donner une place à chaque personne croisée à un poste ou un autre dans les métrages de Franco, là encore une somme colossale d’informations. Enfin, le livre se conclut avec le gros morceau : la filmographie complète et commentée. Rendez-vous compte, on parle ici de 258 entrées disposant à chaque fois de la fiche technique, du synopsis et d’avis et anecdotes d’Alain Petit ! Des méfaits du sadique baron Van Klaus aux forfaits de Fu Manchu, des déhanchés érotiques et jazzy chers à Jess aux slashers parodiques de commande, des bandes d’aventure aux expérimentations désargentées plus récentes, tout y est ! Tout ! De toute évidence, tout ceci ne s’est pas écrit en une semaine ! Et ne se lit pas en deux heures non plus d’ailleurs, à moins de jouer le vil jeu du survol, ce qui entraînerait de passer à côté de ce doux sentiment d’avoir été plongé dans un univers parallèle peuplé de savants fous, de nymphes éthérées, de vampires érotomanes et de zombies improbables. L’espace-temps se tord lors de la lecture de Jess Franco ou les Prospérités du Bis et c’est peut-être là sa plus belle qualité.

 

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Car aussi informatif et complet soit-il, l’ouvrage d’Alain Petit n’oublie jamais d’avoir une odeur, une âme. Celle du bis, en vérité, dont Jess Franco était l’un des meilleurs représentants, pour ne pas dire LE meilleur représentant. N’a-t-il pas approché tous les genres ? N’a-t-il pas sauté de l’érotisme au gore, du film d’espionnage à l’épouvante gothique, du film de zombie à celui d’aventure ? Jess Franco n’est pas que l’un des dieux du bis, il en est quasiment l’incarnation la plus tenace et la plus passionné. Et, en toute logique, en s’attaquant à son œuvre dans sa totalité, Alain Petit nous rappelle également ce qu’est le bis. Soit un monde à part, ne s’accaparant d’aucune règle, sans pesanteur, dans lequel nous fait flotter l’ami Alain (qui, comme il le confiait dans son entretien chez Le Fanzinophile, est un peu notre père non-biologique à tous). Et ce en charmante compagnie, entre une Lina Romay à la poitrine bondissante et un Christopher Lee aux dents longues. Un monde envoyant valser les conventions, la bonne tenue, et dont les menus défauts ne font que renforcer sa profonde humanité. Jess Franco ou les Prospérités du Bis est donc bien plus qu’un livre sur le réalisateur de L’Horrible Docteur Orlof, c’est un tableau sincère et honnête peignant aussi bien les imperfections d’un système (la censure) ou les faux pas (Alain Petit n’hésite pas à dire tout le mal qu’il pense de certains films, avec un ton toujours juste et un verbe irréprochable) que les morceaux de bravoure ou les conquêtes d’un artisan qui savait se montrer artiste. N’hésitez donc pas à sortir de votre poche la soixantaine d’euros nécessaire à l’obtention du livre, par ailleurs vendu avec le DVD Opération Lèvres Rouges, car si le prix semble conséquent, il ne se limite pas au seul bouquin mais propose en effet un véritable voyage. Alors n’hésitez pas et venez, vous aussi, visiter ces prisons de femmes, ces douves où un juge sanglant envoie s’installer quelques hérétiques sur un vieux chevalet ou dans ces ruelles sombres où vous pourrez croiser un Klaus Kinski au regard halluciné, vous ne le regrettez pas. Et avec Alain Petit comme guide, vous serez certains de ne jamais manquer d’anecdotes (quand on pense qu’il n’a sans doute pas pu toutes les placer… à quand des mémoires, Mr Petit ?). Alors certes, vous ne pourrez pas forcément vous passionner par tous les genres abordés par Jess Franco au cours de sa prolifique carrière, et votre serviteur n’a par exemple jamais été très inspiré par le cinéma érotique, mais qu’importe, le présent ouvrage nous rappelle pourquoi nous aimons le cinéma bis : pour sa liberté et son droit à la différence.

Rigs Mordo

 

 

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  • Auteur: Alain Petit
  • Editeur: Artus Films
  • Pays: France
  • Année: 2015

 

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8 comments to Jess Franco ou les Prospérités du Bis

  • Pascal  says:

    Bravo l’ami, une belle chro pour une belle déclaration d’amour au bis !

  • Yohann  says:

    On est bien dans ces murs, même si le tôlier vous oblige à porter des pantoufles (private joke adressée à Rigs), car on y défend avec talent, avec des mots qui viennent du coeur et qui ont du coffre, le pape du bis. Jess a tout fait, tout filmé, et souvent avec talent. Je me souviens de cartes sur table avec le grand Eddy Constantine et ces tueurs téléguidés, par un type (Fernando Rey) qui allait faire un drôle de méchant dans French Connection.

    Alain Petit nous a offert une bible (normal pour un pape, non ?), bourrée de détails, riche, dense, et lourde, mon pied s’en souvient encore. Même si je n’aime pas ce terme, je ne pense pas qu’on pourra écrire désormais sur Franco, tout est là, tout est dit (ou presque…), un livre ultime. Merci à toi l’ami de rejoindre cette église improbable qui se compose des amateurs de Jess Franco (sans en aimer tout, forcément d’ailleurs) et merci à Alain Petit pour ce cadeau.

  • Nola Carveth  says:

    Super review, Rigs, complète et vibrante, pour un livre dans lequel je n’ai pas encore pris le temps de me plonger, mais qui fera date, assurément. Un tel amour pour un cinéaste, indiqué ne serait-ce que par la montagne d’informations réunies, a quelque chose d’émouvant, je trouve, et c’est déjà une raison suffisante pour se laisser embarquer (et en plus ce que j’ai vu de Franco pour l’instant me plaît). Belle mise en lumière que la tienne, donc.
    Et merci pour le lien.

  • ALAIN PETIT  says:

    Je suis réellement très ému par votre très beau et très long texte.
    Je ne trouve qu’un mot : merci, du fond du coeur.
    Alain Petit

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